CHAPITRE XVIII
Premiers développements de la puissance maritime et coloniale de la France. — Henri IV et Richelieu.
La France avait un instant, sous le ministère de Golbert, possédé cette suprématie. La période comprise entre la publication (1598) et la révocation de TÉdit de Nantes (1685) est une des plus intéressantes de son histoire commerciale. Elle avait, en proclamant la liberté religieuse, en substituant une politique laïque à la politique religieuse, une politique d'intérêt à une politique de principes devancé toute l'Europe ; elle perdit par son retour à une politique intolérante et surannée — qui était au surplus celle de presque toute l'Europe — le bénéfice de cette situation.
« Il est cogneu, disent les notables en 1597, que Ton faisoit avant les troubles quatre fois plus de manufactures de draps de laine qu'à présent. Témoin la ville de Provins en Brie, oij il y avoit dix-huit cents mestiers de draps, et n'y a pas pour le jourd'hui quatre mestiers. Ainsi en est-il de Senlis, Meaux, Melun, Saint-Denis et autres villes et bourgs à l'entour de Paris... Nos voisins nous envoyent tous les ans d'Angleterre plus de mil navires ou vaisseaux, en partie chargez de marchandises manufacturées qui sont draps de laine, bas d'estame, furaines, bural et autres marchandises..-. Les Anglois font apporter en ce royaume telle abondance de leur» manufactures de toutes sortes, qu'ils en remplissent le pays ; jusqu'à leurs vieux chapeaux, bottes et savates, qu'ils font porter en Picardie et Normandie à pleins vaisseaux, au
grand mépris des François et de la police. » L'Angle te itb était donc un des pays qui avaient le plus profité de la dépression de notre industrie et de notre marine pendant la longue période des guerres religieuses. Un traité, signé à Blois en 1572 entre Charles IX et Elisabeth, lui avait accordé, sans réciprocité, la libre importation et la libre exportation de marchandises sous pavillon anglais, avec le droit de créer des entrepôts, et de ceux qu'ils avaient établis à Rouen, Caen, Dieppe et Bordeaux, les Anglais inondaient les campagnes de draps grossi0rs, mais bon marché, que l'industrie française ne pouvait pas lem* livi*er aux mêmes conditions; mais la part de la marine hollandaise dans notre commerce extérieur était plus considérable encore. La piraterie et les mauvais procédés dont étaient victimes les négociants français établis à l'étranger ajoutaient à cette détresse de notre commerce maritime. Henri IV s'efforça d'y remédier.
Deux opinions étaient en présence dans ses conseils : l'une représentée par Sully, plus favorable à la liberté des échanges ; l'autre, par Laffemas, réclamant au contraire une énergique protection pour notre industrie. « En premier lieu, Sire, dit Sully, Votre Majesté doit mettre en considération qu'autant qu'il y a de divers climats, régions et contrées, autant semblet-il que Dieu les ait voulu diversement abonder en certaines propriétés, commodités, denrées, matières, arts et mestiers spéciaux et particuliers qui ne sont point communs, ni pour le moins de telle bonté aux autres lieux, afin que pour le trafic et commerce de ces choses, dont les uns ont abondance et les autres disette, la fréquentation, conservation et société humaine soit entretenue entre les nations, tant éloignées pussent -elles être les unes des autres, comme ces grands
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voyages aux Indes Orientales et Occidentales en servent de preuves. » — « Que Ton regai'de, écrit Laffemas, le nombre d'icelles marchandises étrangères qui sont entrées à Paris à la foire Saint-Denis, dont le contrerooUe a esté tenu aux portes de la ville, outre le nombre de celles gui n'ont pas été contreroollées, vendues aux bourgeois et autres, qui ont été transportées par les villes et maisons nobles, bourgs et villages, il s'y trouvera plus de trésors employés ordinairement que le roy d'Espaigne à payer ses armées en guerre... abus pernicieux qui achèvera de perdre et ruyner ce royaume ; et au contraire coupant et retranchant ces fautes, c'est le seul moyen de remettre l'Estat en splendeur... mais je dis de vérité que les négoces et traffic desdites marchandises, mises en ouvrages estrangères, sont pires que les guerres, à cause que l'on ne s'apperçoit de telles fautes cachées et voulans considérer meurement ses raisons, et y mettre remède qui est facile, faisans lesdits ouvrages et marchandises dans cedit royaume. Cette police fera trembler les ennemis de la France à cinq cents lieues d'icelle. »
Ce n'est pas cependant que la France ne vendît rien à l'étranger. L'Angleterre elle-même nous achetait des laines, particulièrement celles du Midi, des vins, et l'on donnait le nom de flotte de Bordeaux au convoi qui les transportait, du sel, du pastel, des toiles, du papier, du bois, des soieries, des meules de moulin, des chardons à foulon, de la poterie, des pruneaux ; l'Espagne et le Portugal nous achetaient des grains et la plupart des produits destinés à leurs colonies ; l'Italie, du bétail. Nous recevions par contre ces produits d'Angleterre, draps, futaines, etc., dont nous avons vu les notables déplorer l'invasion, et aussi du plomb, de l'étain, de la cire, des harengs ; de Hollande et de Flandre, des ser-
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ges de Leyde, des camelots de Lille, des toiles, du savon, du beurre, des fromages ; du nord de TAfrique, des cuirs, des laines, de la cire, du corail ; une partie de nos échanges avec TEspagne, surtout par les ports entre Loire et Garoime, se faisait même par navires français et Marseille, notre seul port sur la Méditerranée, était le centre d'un commerce actif. Aussi, sans accepter aucun des deux partis extrêmes qu'on lui proposait, Henri IV se borna-t-il à obtenir pouir nos Tiationaux et nos produits un traitement meilleur que celui qui leur était fait jusqu'alors. Ce fut l'objet d'un traité avec Jacques I*' (1606) qui, à la suite de difficultés parfois aigres, établit l'égalité de traitement pour les commerçants des deux nations ; d'un traité avec TEspagne (1604) faisant cesser les pillages dont étaient réciproquement victimes sur mer les navires des deux pays et abolissant les droit» excessifs et même la prohibition de relations établieqaelque temps entre la France, l'Espagne et les Pays-Bas ; d'une nouvelle con^ vention avec la Turquie (1606) nous rendant, dans tous les ports du Levant et des États barbaresques, la situation privilégiée que nous avaient assurée les capitulations de 1536 ; avec les Uanséates, le Maroc, les Hollandais. L'étranger, sans être traité sur le pied d'égalité avec les nationaux, était soumis à moins de vexations. La France se montrait même mieux accueillante que l'Angleterre, qui exigeait notamment que l'on achetât chez elle des marchandises pour solder les ventes qui lui étaient faites.
Henri IV protégea, d'accord avec Sully, les industries déjà existantes, notamment celles des draps et des toiles, et, selon le vœu de Laffeinas, voulut acclimater che» nous les industries de luxe pour lesquelles nous étions tributaires de l'étranger. Olivier de Serres faisait développer en France la culture