LA FRANCB SOUS HENRI IV ET RICHELIEU
Cette pauvreté de la France en bâtiments et en marins, dont souffrait notre commerce, était en effet une grosse difficulté pour les entreprises coloniales. Elle est d'autant plus surprenante que la France avait alors, comme aujourd'hui, tout ce qui était nécessaii'e pour la construction, le gréement et l'armement des navires, que ses pêcheurs étaient depuis longtemps renommés pour leur intrépidité, qu'alors même ils disputaient aux Hollandais et aux Anglais la pêche du hareng dans la mer du Nord, poursuivaient la baleine dans les parages arctiques et que nos pêcheurs basques étaient les fournisseurs de l'Europe pour la morue qu'ils allaient depuis longtemps chercher dans les eaux de Terre-Neuve,
La France avait depuis 1536 fait dans ces régions plusieurs tentatives. Elles avaient échoué à Charlebourg avec Cartier, dans l'île du Cap-Breton avec Roberval ; Henri III avait inutilement concédé aux neveux de Cartier des privilèges de commerce, mais il y avait là une tradition, une place ouverte à notre action dans une contrée dont l'Espagne ailleurs défendait avec tant de jalousie les abords ; Heuri IV songea sérieusement à en tirer parti. On ne trouvait là ni mines de métaux précieux, ni épices. La pêche et la chasse d'une part, la culture du sol de l'autre, telles étaient les ressources du pays. Ce qu'il importait donc d'y diriger en premier lieu, c'étaient des agriculteurs patients et laborieux. On y envoya des forçats. Laissés à l'île de Sable par le chef de l'expédition, de La Roche (1598), ils y restèrent cinq ans sans recevoir de secours, dans la plus afTreuse détresse; de 40, 12 seulement d'entre eux revinrent en France et le récit de leurs infortunes ne contribua pas à mettre en faveur le voyage d'outre-naer. Les expéditions suivantes ne furent pas plus heureuses : en 1604, un hiver terrible accabla les premiers
HIST. DU GOUU. — I. 18
colons de Sainte-Croix , sur la côte occidentale de la baie française ; pendant cinq mois, trois pieds de neige couvrent la terre et la moitié de ces infortunés succombe faute d'eau douce, de bois de chauffage et de viande fraîche. L'année suivante, même désastre à Port-Royal (Annapolis), de l'autre côté de la baie, en Acadie, où Champlain a dirigé le convoi. Le poste est évacué deux ans après. Cependant, en 1608, Port-Royal est réoccupé ; Québec est fondé par Champlain. Le commerce des fourrures attire cette année plus de quatrevingt vaisseaux sur les côtes d'Acadie et du Canada ; la pêche a pris une plus grande activité. Le roi, sur les plaintes de quelques villes maritimes, retire à la compagnie de Monts le monopole qu'il lui avait concédé ; la concurrence fait hausser le prix -des fourrures ; Champlain obtient, en 1613, du prince de Condé, la reconstitution de la compagnie, mais une sorte de défaveur est jetée pour longtemps sur le Canada. En 1620, Québec ne compte encore que 60 habitants, 240 en 1641, 800 en 1663. Ni les encouragements et l'énergie de Richelieu, ni les efforts de Colbert ne pourront triompher de Téloignement des agriculteurs ponr cette région discréditée; de 1669 à 1681, la population des colons ne s'élèvera que de 2,500 âmes à 10,000. Du moins ces représentants de la France n'ont-ils* pas été choisis, comme les premiers, dans les bagnes, et doivent-ils faire souche d'honnêtes gens.
La courte période de 1604 à 1613, pendant laquelle ont été faites les expériences vraiment sérieuses, a vu passer à plusieurs reprises le commerce du Canada du système du monopole à celui de la libre concurrence. Aucun des deux systèmes n'avait été assez longtemps pratiqué pour que l'on pût, après ces essais, se prononcer en faveur de l'un ou de l'autre. Mais deux faits restaient acquis : c'est que le monopole permettait