CHAPITRE XIX
Prépondérance économique de la France sous Louis XIV, Le colbertisme.
Cette grande phase de Thistoire du commerce s'ouvre brillamment pour nous ; le ministère de Colbert est la plus glorieuse époque de Tancienne monarchie. Son nom personniûe toute une politique, tout un système. Quelle que soit sa valeur absolue, elle eut alors les plus heureux résultats. C'est la floraison d'une plante senïée par Henri IV et soignée par Richelieu. C'est l'épanouissement de toute une organisation industrielle et commerciale, de toute une conception politique et sociale ; le colbertisme est au point de vue économique ce qu'est au point de vue politique l'établissement monarchique de Louis XIV, l'apogée d'une théorie, le point culminant d'une période. — La pente est souvent abrupte et la descente bien rapide sur l'autre versant de la montagne, mais les chutes qu'elles ménagent n'enlèvent rien à la grandeur du panorama dont on jouit du sommet.
La France était, de tous les États de l'Europe, celui où l'évolution nationale et monarchique s'était le plus régulièrement et le plus complètement accomplie. Sa situation sur deux mers, la variété de ses climats et de ses productions, de ses besoins et de ses aptitudes, comme la continuité de ses aspirations et de ses efforts, la disposaient tout spécialement à être le théâtre de cette expérience qui apparaissait comme l'idéal des conceptions économiques de l'époque : la
constitution d'un organisme complet trouvant en lui-même ou dans ses extensions de quoi satisfaire à tous ses besoins et à tous ses goftts, ne dépendant en rien du dehors, mais à même d'attirer à soi, par la vente de ses produits, el sous la forme de métaux précieux, un surcroît de bien-être et de richesses.
Préparé par une longue étude au maniement des affaires publiques, Golbert embrasse simultanément toutes les faces du vaste problème qu'il veut résoudre : raviver les industries que possède la France et la doter de celles qui lui font défaut ; assurer et faciliter la circulation intérieure en lui donnant les organes qui lui manquent et supprimant les entraves qui la gênent; nous affranchir de la nécessité de recourir à l'étranger pour les transports par mer en développant notre marine marchande et protégeant celle-ci par la création d'une forte marine militaire contre les attaqués des puissances rivales et la piraterie ; nous mettre en état d'aller chercher dans les lieux de production, sans intermédiaire étranger, les produits exotiquesindispensableset nousassurer, dans la mesure du possible, des colonies oii nous les puise* rions ; donner au commerce une représentation régulière, une charte, le constituer, non pas comme un pouvoir, il ne doit pas y en avoir en France d'autre que celui du roi, mais comme un des rouages du gouvernement, tel est le plan que pendant les vingt-deux ans de sou ministère il prend à cœur de réaliser.
Comme François 1*', comme Henri IV et Richelieu, c'est en dérobant à l'étranger les secrets de sa fabrication, en attirant et retenant des artisans habiles et favorisant la formation sous leur direction d'ouvriers nationaux, qu'il crée ou développe les industries en possession desquelles il veut nous
282 PRÉCIS d'histoire du go&cmerge.
mettre, qu'il varie, perfectionne ou remplace celles que nous possédons déjà : soieries, glaces, dentelles, draperies, tapisseries, bas de laine et de soie, feutres, ferblanterie, quincaillerie, savons, teintureries, raffineries, etc. 60,400 ouvriers sont employés dans les manufactures de laines, 17,300 à la fabrication des dentelles ; le roi protège et subventionne les manufactures ; il se fait manufacturier luimême en donnant à quelques établissements le titre de manufacture royale ; il se porte garant des produits en réglementant strictement et inexorablement leur fabrication. L'hérésie, le choix, n'est pas plus permise en matière industrielle qu'en matière politique ou religieuse. L'autorité dicte les modes de fabrication, les dimensions, les couleurs, au risque de rebuter l'acheteur par l'aspect et la nouveauté comme par la perfection du produit. Les réclamations que ces change-' ments imposés dans les habitudes et les goûts soulèvent de tous côtés ne sont que rarement écoutées. Mais la France se couvre de tous côtés de fabriques. « Jamais l'industrie française n'avait été aussi prospère, dit M. Levasseur. La Flandre, la Picardie, la Normandie au nord-ouest, le Languedoc au sud-est, la Touraine au centre, se distinguaient parmi les plus riches provinces manufacturières. Au nombre des principaux produits des fabriques étaient les sucres raffinés de Marseille et des bords de la Loire (Orléans) ; les papiers de Bourgogne, d'Auvergne et d' Angoumois ; les chapeaux de Dauphiné, de Provence et de Berry; les fers de Hainaut, de Bourgogne, de Dauphiné, du comté de Foix, de l' Angoumois et du Limousin ; les soieries de Tours et de Lyon ; les dentelles de Flandre, d'Alençon, de Lorraine, du Puy, d'Auvergne; les toiles de Normandie, du Maine, du Dauphiné, de Bretagne; les tricots de l'Ile-de-France, de l'Orléanais et
du Berry ; les tapis de TIle-de-France et de la Touraine ; les draps et tissus de laine de Flandre, de Picardie, de Normandie, dlle-der France, de Champagne, d'Alsace, du Berry, du Languedoc, et les cadis du Midi\ »
Cette reprise du travail national était d'autant plus remarquable qu'elle succédait à une période de misère affreuse, conséquence de la guerre étrangère et de la guerre civile, et que les années 1661 et 1662 avaient été elles-mêmes marquées par une épouvantable disette. Mais l'heureuse issue de la lutte avec l'Espagne, la prépondérance que nous assuraient en Europe les traités de Westphalie et des Pyrénées, la brillante entrée en scène de Louis XIV, avaient donné au Gouvernement et à la nation cette assurance qui décuple les forces et ajoute à la confiance en soi-même la fermeté devant l'étranger.
Ce fut cette situation qui seule rendit possible la réalisation des vues de Colbert pour notre industrie et notre commerce.
Les taxes de protection et les prohibitions étaient la monnaie courante de la politique commerciale. Dès 1659 Fouquet, dont le père avait été un des principaux collaborateurs de Richelieu, avait frappé d'un droit de 50 sous par tonneau les navires étrangers à leur entrée en France. Mais le tarif de 1644, alors en vigueur, ne frappait que de droits très peu élevés les produits étrangers.
La France avait alors, malgré ses guerres et ses embarras intérieurs, une grande avance industrielle sur les pays voisins. Malgré les efforts faits depuis 1620 en Angleterre et en Hollande, nos exportations dans ces deux pays d'objets fabriqués atteignaient encore, en 1654 , 80 millions de livres :
1. Levasseur, Histoire des classes ouvrières en France, II, p. 277 et sulv.
toiles, Berges et étamines de Reims et de Châlons, futaines de Troyes et de Lyon, bas de soie et de laine de la Beauce, de rile-de-France et de la Picardie, soieries de Lyon et de Tours, castors de Paris et de Rouen, et une foule d'articles de mercerie, pelleterie, quincaillerie, etc. ^ En 1664, Colbert n'évalue plus qu'à 18 millions les marchandises que nous envoyons au dehors, dont les deux tiers sont, dit-il, payés en marchandises et un tiers seulement en argent. « Or, ajoute-t-il, je crois que Ton demeurera facilement d'accord de ce principe, qu'il n'y a que l'abondance d'argent dans un État qui fasse la différence de sa grandeur et de sa puissance '. » En 1662, par suite des ménagements que la politique commande envers les Hollandais, on leur permet de n'acquitter le droit de 50 sous quedans un port par voyage. Mais en 1664, les vues commerciales de Colbert s'affirment nettement.
Un nouveau tarif élève les droits à l'entrée sur les marchandises étrangères; en 1667, un édit plus rigoureux encore double ou triple les taxes, dicte des prohibitions et provoque, des représailles de la part des autres puissances. « Il faut, disait Colbert à Louis XIV, réduire les droits ,à la sortie sur les denrées et les produits des manufactures du royaume, diminuer aux entrées les droits sur tout ce qui sert aux fabriques; repousser par l'élévation des droits les produits des manufactures étrangères. » AUa-t-il trop loin dans l'application de ces principes? N'eût-il pas été plus sage de s'en tenir au tarif modéré de 1664^ sans pousser jusqu'au tarif presque prohibitif de 1667 ? Aucune puissance, en tous cas, n'était en
1. Lettres, instructions et mémoires de Colbert, publiés par Clément, t. II, 1" partie, introduction, p. cxxv.