Idem, Mémoires sur le commerce, p. cclxix
droit de le lui reprocher, moins que toute autre TAngleterre dont Tacte de navigation, aggravé par Charles II en 1660, allait bien au delà des mesures édictées par Colbert pour protéger notre marine. Colbert s'entourait de conseils ; une vaste enquête avait été faite par ses soins dans tout le royaume ; le Conseil de Commerce, créé par Henri IV, réorganisé en 1664, avait toujours une représentation auprès du roi ; peutêtre, au lieu d'augmenter les taxes, parce que les fabricants déclaraient insuffisantes celles de 1664, eût-il été préférable de laisser plus de liberté à la fabrication. Mais le grand mérite de Colbert est de ne pas avoir compté exclusivement sur ces droits de douane pour la protection de notre industrie et de s'être efforcé de préparer par une série de sages mesures le moment où elle pourrait se passer de ces taxes toujours onéreuses pour le consommateur.
La suppression des douanes intérieures qu'il rêvait échoua devant les résistances provinciales; douze provinces seulement, que Ton appela provinces des cinq grosses fermes, acceptèrent le report à leur frontière commune des droits de douane ; elles trouvèrent dans la facilité de commercer entre elles sans acquitter de taxe une ample compensation aux taxes mises sur les importations étrangères ; d'autres, voulant conserver le droit de commercer librement avec l'étranger, lefusèrent, sans que Colbert osât les contraindre, d'adhérer à cette réforme et formèrent les provinces réputées étrangères ; enfin les acquisitions postérieures à 1664 gardèrent après leur réunion leur organisation douanière antérieure et furent des provinces d'étranger effectif. Mais onze entrepôts francs furent créés, les ports de Marseille, de Dunkerque et Bayonne furent déclarés ports francs, de grands travaux entrepris dans nos ports. Dunkerque, racheté à l'Angleterre,
fat Tobjet de Tattention toute particulière de Louis XIV et de Colbert. En 1671, toute une année de 30,000 hommes, sous les ordres de Vauban, fut employée à ces travaux. Tous les jours le roi à cheval parcourait les chantiers, Tencourageait par sa présence. « De tous les ports de France, écrit Spanheim dans sa relation de la cour de France (1690), Dunkerque est peut- être le plus remarquable par les prodigieux ouvrages qu'on y a faits, par les esplanades des montagnes et des dunes, par les écluses, par la ville et la citadelle revêtues de briques jusqu'au haut du parapet, par des tours sur un banc de sable pour la défense de la rade, enfin tant par les fortifications de la place que pour le havre, et dont on fait monter la dépense qu'on y a faite... jusqu'à douze millions de livres. » Rochefort sur la Charente, Cette sur la Méditerranée, furent créés ; les canaux du Languedoc et d'Orléans creusés ; les routes bien entretenues. La publication de r Ordonnance de commerce (1673) était un bienfait peut-être plus considérable encore.
Elle soumit a un règlement uniforme toutes les transactions commerciales. «Tenue de livres, mode de paiement, lettres et billets de change, contrainte par corps, sociétés de commerce, faillîtes, banqueroutes, juridiction des tribunaux de commerce, tout y est, dit un historien de Colbert, réglé avec un soin minutieux. » L'Ordonnance de marine (1681) eut pour le commerce maritime une autorité plus gi'ande encore. C'est le plus parfait des codes de l'époque ; Tamirauté anglaise nous l'a en grande partie emprunté et la plupart de ses dispositions sont encore en vigueur. La mesure par laquelle toutes les corporations d'arts et métiers furent soumises à une réglementation uniforme fut moins heureuse, mais imposée par les besoins du Trésor,
La marine marchande ne comptait en 1663 que 200 bâtiments. Exemptée des droits d'ancrage et de tonnage qui pesaient sur les navires étrangers, elle fut favorisée en outre par des primes à l'importation et à l'exportation, des primes aux constructeurs, et à ceux qui allaient chercher les matières premières nécessaires pour la construction des navires, la fondation de compagnies d'assurances, la création de grands ports militaires et d'une flotte puissante. L'institution du système des 'classes établit une solidarité complète entre la marine militaire et la marine marchande ; elle délivrait la population des côtes du système de la presse et des chiourmes, lui réservait le droit de pêche dans les eaux françaises et lui assurait une pension de retraite sur la Caisse des invalides de la marine. Toutes ces mesures, la création des compagnies de commerce et la fondation de colonies, lui permirent d'atteindre un développement qu'elle n'avait jamais connu.
Ces compagnies de commerce et les colonies furent une des parties les plus laborieuses de l'œuvre de Colbert. Notre domaine colonial prit sous son ministère une grande extension, mais son exploitation ne fut pas heureuse. Le Gouvernement voulut procéder en cette matière avec la môme rigoureuse régularité qu'en France, mais il avait à opérer sur d'autres éléments. La docilité môme avec laquelle la nation se soumettait au despotisme monarchique indiquait son peu de goût pour les aventures ; la masse du pays était donc peu disposée à favoriser ces entreprises coloniales et ceux-là seuls devaient s'y lancer qu'y poussaient une grande fièvre d^indépendance, l'impatience de toute autorité, le désir de trouver sur ces terres lointaines une vie libre et à l'abri de tonte contrainte. Les capitaux n'étaient pas moins prudents ;
les appels faits par le roi lui-même, ce manifeste, si en dehors des principes de Louis XIV, qu'adressa sur son ordre à la nation l'académicien Charpentier en faveur de Madagascar, l'exemple môme du roi, ne purent entraîner la nation. La confiance en ces opérations lointaines manquait ; ceux même qui se hasardaient semblaient se défier de l'avenir; ils se lançaient dans ces affaires avec hâte d'en tirer profit. Les compagnies se succédèrent, sombrant, renaissant pour disparaître encore.
La Compagnie des Indes occidentales comprenait dans son lot toutes les terres possédées par la France en Amérique et sur la côte occidentale de l'Afrique, c'est-à-dire des pays aussi différents que le Canada, les Antilles et le Sénégal. Fondée en 1664, elle aliénait en 1672 ses droits sur l'Afrique et en 1674 elle cessait d'exister, ayant perdu en dix ans 3,523,000 livres.
Celle des Indes orientales, créée la même année, échouait à Madagascar, échouait dans les îles de la Sonde, établissait quelques comptoirs dans l'Hindoustan , Surate, Pondichéry (1675) et Chandernagor (1688), Trinquemalé, dans l'île de Geylan, mais, mal soutenue par ses actionnaires, s'endettait, s'émiettait par l'abandon successif des diverses parties de son domaine et mourait à feu lent.
Celle du Nord (1669), à qui l'on cédait pour vingt ans le privilège du commerce avec la Hollande, la Suède, la Norwège et la Russie, dépérissant dès 1671, mourait pendant la guerre de Hollande.
Celle du Levant ne durait que vingt années (1670-1690), mais aissait du moins demère elle les échelles du Levant organisées et notre prépondérance, éclipsée sous Richelieu, relevée.
Les compagnies formées du démembrement des premières n'eurent pas une fortune plus brillante, mais ce qui resta, ce fut un agrandissement considérable de notre domaine dans TAmérigue du Nord, étendu à toute la région des grands lacs et à rimmense vallée du Mississipi ; des îles florissantes aux Antilles, grâce à la demi -«liberté qu'on avait dû accorder aux compagnies et aux colons et à Toubli en leur faveur de tous les principes que Ton suivait ailleurs ; des droits, qui auraient pu être importants, en Guyane, d'autres qui le seront de nos jours au Sénégal et sur Madagascar ; le fondement d'un empire un instant brillant aux Indes, et une certaine excitation qui, sans atteindre le degré qu'aurait voulu lui donner Colbert, fut favorable au développement de notre activité maritime et commerciale.
La répression de la piraterie, l'institution de "consuls de commerce, le règlement par des traités de la situation des Français établis à l'étranger, y aidèrent également.
La réalisation des plans de Colbert eût demandé deux conditions indispensables : le temps et la persévëtance. Dès 1672, il lui fallait, pour satisfaire la nouvelle politique du roi, détruire en partie son œuvre. Quelles qu'aient été ses fautes, quelque exagération qu'il ait donnée à sa dianie de réglementation, quelque désordre qu'ait causé' au Canada la rivalité des gouverneurs, des intendants et' des jésuites, quelque tort qu'ait fait à la prospérité des Antilles l'introduction des esclaves noirs, quelque insensée qu'ait été la politique d'intolérance religieuse qui chassait les protestants des colonies et la manie de prosélytisme qui voulait faire marcher les conversions de front avec les opérations commerciales et même avant elles ; bien qu'on ait eu tort de trop éparpiller nos forces au lieu de constituer en face de rivaux entrepre-
HIST. DU COHH. X. 19
nants des éléments compacts de colonisation et de résistance, la vraie cause de notre insuccès fut la prédominance dans les conseils du roi de ses visées européennes et continentales, de la politique monarchique, religieuse, dynastique, sur la politique d'intérêts.
Le commerce de la France avait cependant pris un grand essor. Sous cette poussée vigoureuse, Tunité du royaume avait été plus étroitement cimentée par la fusion des intérêts. La guerre de tarifs, qui avait suivi la promulgation des droits protecteurs, était elle-même une preuve de l'importance du coup porté par ces taxes au commerce étranger. Ripostant par des droits sur nos vins et nos eaux-de-vie à nos droits sur ses draps, la Hollande avait frappé juste. Le rétablissement par le traité de Nimègue du tarif de 1664 fut par suite moins sensible pom» nous.
M. Levasseur a résumé, d'après un livre du temps, le Parfait négociant de Savary, nos échanges avec les principaux pays. Ce tableau nous donne un intéressant aperçu de ce qu'était notre commerce à cette époque.
« La Hollande, dit-il, recevait de nous des vins, des eauxde-vie, du vinaigre, des céréales, des huiles, des fruits, du miel, du pastel et du safran, toute sorte de draperie, mercerie, quincaillerie, papier, verre et fil; elle nous fournissait des draps, des camelots, des toiles, du fil, du beurre et du fromage que le pays produisait, du coton, des laines, du castor, des épiceries, du sucre, des drogues de teinture, des métaux, des pelleteries, du soufre, du salpêtre, du goudron, des armes que ses navires allaient chercher dans les pays étrangers.
« La Flandre demandait les mêmes marchandises que les Hollandais, et de plus des velours, des satins,. des rubans, des
chapeaux et toute sorte de mercerie ; elle donnait en échange des toiles, des basins, des tapisseries, des dentelles et des laines ûlées.
« Avec TAngleterre, notre commerce à l'exportation comprenait blés, vins, eaux-de-vie, vinaigre, sel, huiles, fruits, taffetas, étoffes d'or et d'argent, satins, velours, merceries, pastel, liège, papier, plumes, etc.; à Timportation, plomb, étain, charbon de terre, beurre, fromage, poissons, cuirs, draps, serges, bas, toiles de soie, moires, rubans, dentelles, etc.
« Avec ritalie, Texportation consistait en blés, vins, toiles, draperies du Languedoc, merceries de toutes sortes, étoffes de soie et d'or, dentelles, guipures, etc ; l'importation, en soies grèges et soies apprêtées, or filé, satins, velours de toute espèce, damas, étoffes de soie et d'or, dentelles, crêpes, ratines, brocatelles, tapis, cristaux, olives, huiles, confitures, vermicelle. L'importation dépassait l'exportation, quoique l'établissement des manufactures et des droits de douane de France l'eussent beaucoup diminuée, et que les seigneurs italiens, curieux de suivre la mode, fissent venir de France leurs plus belles soieries.
« A l'Espagne on vendait des toiles, des chapeaux de castor, des velours et autres étoffes de soie et de laine, des dentelles d'or, d'argent fin ou faux, des bas, toutes sortes de de merceries et quincailleries, des lunettes, des miroirs, des grelots ; on recevait en échange des draps de laine, des perles, des laines, du bois de campêche, de l'indigo, de la cochenille, du cacao, des métaux précieux et de l'argent. La plupart des marchandises envoyées en Espagne et surtout à Cadix étaient destinées aux Indes. Les Hollandais étaient les principaux intermédiaires de ce commerce ; cependant les arma-
teiirs de Rouen, de Saint-Malo, de Nantes et de Bordeaux pouvaient leur faire une concurrence sérieuse.
« Le commerce de la France avec le Portugal avait pour objet, à Texportation, des céréales, des légumes, du sel, des serges, des toiles, des rubans, du fil, des articles de mercerie et de quincaillerie, des cai^tes, du papier, des cuirs, des habits tout faits ; à l'importation, des laines, du coton, du sucre, du poivre, de la cannelle, des figues, des citrons, des oranges, des fruits confits et des huiles.
« Le commerce avec les pays du Nord, tels que les villes hanséatiques, le Danemark, la Suède, n'était pas très actif; il était difficile d'y lutter contre la concurrence, et presque toutes les marchandises françaises qui y étaient vendues venaient sur des navires de Hollande ou d'Angleterre. Il paraît même que les bâtiments français n'y allaient que fort rarement avant la création de la Compagnie du Nord. Cependant les vins et eaux-de-vie, le sel, le papier, Jes fruits, les soieries, les merceries et les quincailleries s'y plaçaient d'une manière avantageuse ; et l'on en rapportait des matériaux de construction, des peaux et des cuirs, de la laine de Dantzick, de l'acier, de Hongrie, du plomb de Cologne, du cuivre et du goudron.
« Le commerce de Moscovie se faisait principalement par Arkhangel. On y portait vins, eaux-de-vié, vinaigre, sirops, confitures, fruits, tabac, papier blanc et papier gris, toiles, draperie grossière, étoffes de soie et d'or, chapeaux, rubans, castor, mercerie et quincallerie ; on en tirait des pelleteries, des cuirs, du lin, du chanvre, de l'huile de poisson, du goudron ; mais, si la plupart des marchandises qui se débitaient à la foire d'Arkhangel étaient françaises, il faut ajouter que la plupart des navires qui les apportaient étaient hollandais ou anglais.
« Le commerce de la France avec ses colonies d'Amérique consistait en viandes salées, farines, vins, eaux-de-vie, étoffes, toiles , meubles et tous autres articles de consommation dônïestique qu'elle leur fournissait, et en denrées du pays qu'elle rapportait, telles que sucre, tabac, gingembre, indigo, casse, coton, écaille, cuirs, etc.
«Au Sénégal et sur les côtes de Guinée, on portait des verroteries, du corail, des pots d'étain, de menues merceries, des toiles de coton de toute couleur, des taffetas rayés, des miroirs, de la coutellerie, des grelots, du papier, quelques chapeaux, de la poudre ; on achetait de For en poudre, de Tambre gris, de Tivoire, de la cire, des cuirs et de la gomme ; les esclaves étaient de beaucoup le plus important des articles d'exportation
« Le commerce du Levant se faisait principalement à Smyrne, à Alep, à Constantinople et à Alexandrie. La France, dans ces villes, luttait sans infériorité avec l'Italie, la Hollande et l'Angleterre. A Smyrne et à Alep, elle portait des piastres, des draps dits londrines, nin-londrines et londres, des bonnets, du papier, du verdet, de l'indigo et des étoffes de soie. Elle en rapportait des soies, des laines, du coton en laine et du coton ûlé, de la gomme, de l'agaric, du maroquin, des noix de galle, delà cire, de l'opium, des cuirs, des tapis, du savon. A Constantinople, les draps, les cadis, les satins de Florence, fabriqués à Lyon, les velours de Gênes, les quincailleries, les bonnets et les sucres se plaçaient facile^ ment. Les retours, consistant en laines, en peaux et en cire, étaient loin d'égaler les envois et la différence se soldait par des lettres de change tirées des échelles du Levant sur Constantinople. A Alexandrie, le commerce, qu'alimentaient surtout les produits de l'Arabie et de l'Inde, avait beaucoup
294 PRÉCIS d'histoire du GOSfMERGE.
diminué depuis qu'on s'était habitué à suivre la route du cap de Bonne-Espérance. Marseille était le port d'où partaient presque tous les navires français qui se rendaient dans le Levant : pour la ville de Smyrne, il sortait chaque année dix vaisseaux et quatre grandes barques.
« Sur la côte de Barbarie, au Bastion de France, à la Galle, au cap de Rose, à Bône, on vendait de l'argent, des draps, des soies, de la mercerie, de la quincaillerie, et on achetait du corail, des blés, des orges, des fèves, du millet, de la cire, des cuirs et des chevaux barbes*. »
Ce développement de l'industrie et du commerce avait une haute portée sociale. Le reproche, injuste d'ailleurs, fait à Colbert d'avoir négligé l'agriculture, reflète la situation nouvelle faite à cette branche de la richesse nationale. A mesure que s'accroît la richesse mobilière, la terre perd de son importance. Le système de gouvernement de Louis XIV l'atteint de tous les côtés. En quittant ses terres pour venir résider à Versailles, la noblesse se désintéresse de plus en plus du progrès rural. La substitution de grands ateliers aux ateliers familiaux, des industries de luxe concentrées dans les villes aux industries particulières de chaque province pratiquées dans les campagnes, faisait croître la population urbaine au détriment de la population rurale; celle-ci se trouva frustrée d'une partie du travail industriel aucjuel elle se livrait pendant l'hiver et dont le gain s'ajoutait au maigre profit de la culture. Les débouchés agricoles s'élargissaient moins vite que les débouchés industriels. Les préjugés que Colbert avait à vaincre pour permettre la libre circulation des grains s'étendaient à toutes les denrées. Les provinces qui
1. Levasseur, Histoire des classes ouvrières en France, II, p. 888 et sq.
récoltaient du vin redoutaient et proscrivaient la concurrence des vins de la province voisine. Les fausses manœuvres en faveur de Tindustrie tournaient au détriment de Tagriculture. C'étaient nos vins et nos eaux-de-yie qui subissaient le contre-coup de la surélévation des droits protecteurs en 1667, et les Hollandais allaient chercher en Portugal et en Espagne les vins qu'ils achetaient en France.
Bien que plusieurs cultures nouvelles, celle de la luzerne, par exemple, eussent été introduites en France à la suite des guerres d'Italie, la production du bétail était insuffisante ; Colbert fit venir pour y remédier des béliers, des brebis et des chevaux d'Allemagne (création des haras 1665), des vaches et des taureaux de la Suisse ; l'exportation du bétail était donc défendue. Le développement de l'industrie augmenta les débouchés de l'agriculture.
Au reste, celle-ci souffrait plus encore que l'industrie des entraves au commerce. Les famines et les disettes étaient fréquentes; on compte encore 11 famines et 33 disettes au XVII* siècle, et, dans l'intervalle de ces calamités, les campagnes souffraient parfois de l'abondance des récoltes. En 1668, la Provence fait entendre ses doléances parce qu'elle ne peut pas écouler son blé ; en 1673, le Languedoc se plaint de ne pouvoir faire traverser le Rhône à ses blés dont il a pléthore pour les vendre à la Provence qui en manque. La réglementation s'attaquait à l'agriculture comme à l'industrie. La culture de la vigne était restreinte par des éditspour laisser plus de place à celle des grains. La vieille idée du moyen âge que chaque province doit se suffire à elle-même, les préjugés contre l'accaparement qui empêchaient de constituer dans les années d'abondance des réserves pour les années de disette, l'interdiction fréquente de la circulation d'une province
à Tautre, rincertitude de la liberté du commerce avec Tétraager restreignaient donc la production, et le commerce intérieur souffrait, dans un pays aussi essentiellement agricole que la France, de ces vices de la législation et de l'ignorance populaire.
Le petit commerce ou commerce de détail se débattait toujours au milieu des mêmes entraves. A mesure que le commerce en gros prenait plus d'extension et d'importance, la ligne de séparation s'allongeait, la distance grandissait entre les gros commerçants et les petits marchands. Dans les déclarations même où le roi permettait à la ùoblesse de se livrer sans déroger au commerce, le commerce de détail était distingué du grand commerce. Celui-ci formait maintenant entre la haute bourgeoisie de robe et de finance, qui elle aussi se détachera de plus en plus du monde des industriels et des commerçants, et la petite bourgeoisie des boutiquiers, une classe intermédiaire, la moyenne bourgeoisie. Le boutiquier se rapproche plus de l'artisan par la simplicité de sa vie et de ses mœurs. Ses modestes échoppes, son humble logement, la frugalité de ses habitudes, sou irréprochable probité, ont trit)mphé des préventions que l'on avait contre lui.
L'organisation apparente du commerce reste toujours la même (ju'au moyen âge; les corporations subsistent, mais elles sont dans la main du roi. Leur réglementation est étroite et mesquine, leur humeur, par suite, tracassière et processive. Elles défendent avec obstination des privilèges souvent plusieurs fois achetés. Les six corps de marchands de Paris ont toujours leur rang dans les processions et dans les cortèges, mais les confréries sont moins nombreuses. Le « Calendrier de toutes les confrairies de Paris » de 1621 en mentionne 180, il n*y en a plus que 121 en 1691.
Les dernières années de Colbert ne ressemblaient déjà plus à celles qui avaient précédé la guerre de Hollande. Sa mort, en laissant libre carrière aux entraînements personnels du roi, à l'influence de M"* de Maintenon et surtout à celle de Louvois, précipita la décadence.
La persécution contre les protestants avait commencé presque avec le gouvernement persontiel de Louis XIV. Non seulement il les avait successivement chassés de toutes les fonctions publiques, mais dès 1665 il interdisait aux religionnaires certains métiers, entre autres celui de bouquetière ! C'était cependant dans l'industrie et le commerce qu'ils avaient trouvé un refuge et ils avaient été pour Colbert d'actifs auxiliaires. Lorsque, comme conclusion des dragonnades, le roi révoqua l'Édit de Nantes (1685) 250,000 à 300,000 personnes quittèrent, en dépit de toutes les défenses et de tous les dangers, la France pour aller chercher à l'étranger un pays où il leur fût permis d'exercer librement leur culte. Les colonies même leur ayant été strictement fermées, ils se répandirent dans tous les pays protestants qui les appelèrent à l'envi : Londres, Amsterdam, Genève, Berlin, se peuplèrent de ces fugitifs qui leur portèrent leur industrie, leurs richesses et leurs bras. Tours vit sa population descendre de 80,000 à 20,000 habitants ; Lyon, Nîmes, la Normandie se dépeuplèrent ; la Sologne, transformée par leur infatigable labeur, manqua de bras et redevint un foyer de fièvres. Les nombreux offices créés par Louis XIV et qu'il se trouvait toujours un sot pour acheter, les impôts croissants, le ralentissement du commerce par les guerres, achevèrent d'écraser le pays. Le traité d'Utrecht consomma notre ruine. Les Hollandais obtenaient le tarif de 1664, TAngleterre, le traitement de la nation la plus favorisée dans nos ports,
TAcadie et Terre-Neuve en Amérique, le comblement du port de Dunkerque et les positions si fortes contre nous de Gibraltar et de Minorque. La lutte pour la prépondérance maritime se terminait en sa faveur. La Hollande s'était épuisée par son effort gigantesque pour écraser la France. Son grand rôle était fini. Il lui resta ses riches, colonies et les profits accumulés de son commerce. Enchaînée à la politique anglaise, elle cessera dès 1725 d'être comptée parmi les grandes puissances, mais conservera toujours une situation importante en Eiu*ope comme marché des épices et des capitaux.
CHAPITEE XX
Les colonies européennes au dix-huitième siècle. Le pacte colonial.
Un des grands intérêts que présente Thistoire si vivante et si variée du xviii* siècle est dans le conflit entre les théories nouvelles qu'il met au jour et les idées, principes, systèmes, conventions et préjugés que ces théories vont détruire. Nulle part les vieilles pratiques ne furent plus tenaces qu'en matière d'exploitation et d'administration coloniales. Les colonies avaient pris, dès la seconde moitié du xvii* siècle, dans les préoccupations de la politique et de la diplomatie, une place presque aussi importante que les territoires et les intérêts européens. Elles apparaissaient de plus en plus en présence de la tendance si manifestement accentuée des divers États à se réserver presque exclusivement leur propre marché, leurs capitaux, leurs transports, comme les seuls lieux où l'activité économique pût désormais librement et despotiquement s'étendre. Les traités de la fin du siècle ont tous des clauses qui les concernent. Elles vont être pendant le xviii" la principale cause des grands conflits européens.
Le conmtierce colonial constitue alors une branche à part dans le grand mouvement des échanges. Il est devenu le mobile dirigeant, presque unique, de la conduite des États vis-àvis de leurs possessions d'outre-mer. Ce plan de conduite, cet ensemble de règles communes à toutes les nations, a un nom dans l'histoire, et de môme que l'ordre politique et social
300 PRÉCIS d'histoirb du commerce.
qu'allait détruire la Révolution est Tancien régime, il s'appelle le système ou pacte colonial.
Les Espagnols n'avaient pas été les seuls à se croire vis-àvis des pays et des peuples qu'ils découvraient ou soumettaient une autre mission que celle de les exploiter commercialement. Il est curieux de voir ces préoccupations religieuses, qui les avaient au surplus si mal guidés, affirmées avec non moins de solennité, près de deux siècles après la découverte de l'Amérique, par Louis XIV.
« La plus haute fonction de la puissance royale, dit une dépêche de de Lionne (1665) *, est sans douté de procurer le bonheur et la félicité des autres homrhes et comme cette félicité né se peut rencontrer hors de la connaissance du"vray Dieu et hors de la voye de l'Église qu'il a fondée par son sang, ny les Roys ne peuvent mieux répondre aux grâces qu'ils ont receues du ciel ny les peuples leur être plus redevableè que lorsque vivant encore dans les esgarements de la première licence de la nature on prend soin de les ramener à la chaste société des lois divines et humaines... Nous croyons nous appartenir plus particulièrement comme au premier Roy chrestien d'entré tous les Roys de faire voir à tous les peuples le soleil de la foy et porter la lumière divine de l'Évangile aux nations les plus reculées qui s'en trouvent privées. »
Les Hollandais n'avaient apporté avec eux aux îles de la Sonde aucun esprit de prosélytisme religieux ; les Anglais, tout en proclamant que leurs colonies d'Amérique étaient des colonies religieuses et non des colonies de commerce, se gar-
1. Provisions de gouverneur et lieutenant-général en Visle Dauphine et autres isles pour M. de Mondevergue. (Arcliives du ministère de la marine.)
dèrent bien de négliger ce dernier. Au surplus étaient-elles non pas une entreprise officielle, mais une œuvre privée.
La nature des colons, le caractère des compagnies différaient également, nous Tavons vu, entre les trois pays. Le gouvernement français ne semble pas avoir admis qu'im homme bien élevé et honnête pût s'expatrier pour aller chercher fortune. Dans une lettre à M. de Baas, gouverneur des îles de l'Amérique, en date du 16 avril 1670, le roi s'exprime ainsi : « A Tégard des désordres que vous dites estre audedans et dans Tesprit de tous les habitants, vous pouvez bien vous persuader que des gens bien establis dans mon royaume ne prendront jam^ais la résolution de s* aller habiter dans les isles, en sorte qu'il ne faut pas attendre d'eux la mesme conduite et le mesme règlement de mœurs que dans mon royaume, ni mesme apporter la mesme sévérité à punii* leurs dérèglements. » Cette prévention contre nos colons, qui se retrouvera jusqu'à nos jours, explique bien des défaillances de notre politique coloniale, bien des pages douloureuses de notre histoire au xviii* siècle.
La conception que l'on a de la conduite à tenir et de l'utilité des colonies se trouve exposée dans un autre document d'une époque postérieure, il est vrai (25 janvier 1765), mais qui résume bien les traditions de notre office colonial.
« Trois conséquences, y est-il dit, renferment toute la science de ces établissements (colonies).
« La première de ces conséquences est que ce serait se tromper étrangement que de considérer nos colonies comme des provinces de France séparées seulement par la mer du sol national. Elles diffèrent autant des provinces de France que le moyen diffère de la fin: elles ne sont absolument que des établissements de commerce.
« Deuxièmemeat, plus les colonies diffèrent de la métropole par les productions, plus elles sont parfaites, puisque ce n*est que par cette différence qu'elles ont de l'aptitude à leur destination et telles sont les colonies des isles Antilles.
« La troisième vérité qui sort de la destination des colonies est qu'elles doivent être tenues dans le plus grand état de richesses possible et sous la loi de la plus entière prohibition en faveur de la métropole ; ssius l'opulence, elles n'atteindraient pas à leurs uns ; sans la prohibition, ce serait encore pis ; elles manqueraient également leur destination et ce serait au profit des nations voisines \ »
Le programme se trouve complété dans une autre dépêche quelques années plus tard : « L'office de ces établissements est d'opérer la consommation des produits de la nature et de l'industrie du royaume... Plus les colonies, répète-t-elle, diffèrent du royaume par leurs productions, plus elles sont parfaites et telles sont nos isles à sucre *. »
Et le commerce avec ces colonies doit être fait exclusivement par les vaisseaux de la métropole, c Entre toutes les choses que vous avez ordre de faire, écrit Louis XIV (1667), il n'y en a point à quoi je désire que vous donniez plys d'application qu'à chasser tous les vaisseaux étrangers et empescher par toutes voyes qu'ils ne fassent aucun commerce dans les isles sans souffrir aucune exception pour quelque cause et sous quelque prétexte que ce puisse être '. »
1. Mémoire pour servir d'instruction au sieur comte d'Ennery, maréchal de camp, gouverneur et lieutenant-général, et de Peynier, intendant de la Martinique. (Archives de la Marine).
2. Mémoire du Roy au sieur marquis de Bouille, gouverneur de la Martinique, et au sieur Tascher, intendant de la même colonie (7 mars 1777).
8. Lettre du Roy à M. de Baas» gouverneur et lieutenant-général pour S. M, dans les isles de l'Amérique, (Archives de la Marine.)
La môme pensée directrice s'affirme ainsi nettement à plus d'un siècle de distance sous des règnes et dans des conditions bien différentes. Le système colonial est tout entier dans ces instructions données à nos gouverneurs, et les autres puissances n'en ont pas une autre conception. Consommer les produits de la nature ou de l'industrie de la métropole, la fournir du plus grand nombre et de la plus grande variété possible de productions gui lui manquent, et servir d'aliment à sa marine, tel est leur office. A la prohibition de commercer avec d'autres pays, de cultiver ou fabriquer rien de ce qu'elle cultive ou fabrique, répond de la part de la métropole l'engagement de prendre, consommer ou réexporter tout ce que, dans les limites où il lui est permis de se mouvoir, la colonie produit de son côté, et par ce pacte elle croit s'acquitter amplement de ses devoirs.
Les colonies échappent-elles par la condition de leur fondation, leurs chartes, leurs privilèges à cet assujettissement absolu aux exigences et aux besoins de la métropole, celle-ci se relâche de sa rigueur. A côté des articles énumérés sur lesquels pèsent la réglementation et les lois, les articles non énumérés peuvent être exportés librement vers d'autres pays... sous la surveillance des représentants de la mère patrie et sous la réserve de se conformer aux édits qui concernent le transport, la navigation, et les conditions du commerce avec les pays étrangers. C'est ainsi que l'Angleterre permettra d'exporter ailleurs que chez elle les céréales, dont les landlords écartent la concurrence, les bois de construction qu'elle trouve sur son sol, les salaisons qu'elle repousse dans l'intérêt de ses pécheurs, le sucre et le rhum dont elle désire favoriser la production dans ses îles.
Le sucre, telle est la denrée coloniale qui prime alors
toutes les autres. Quelque progrès qu'ait fait déjà l'usage du tabac (celui de la Virginie a détrôné en AngleteiTe celui que fournissait l'Espagne) , bien que le thé ait déjà fait son apparition sur les tables anglaises, que le café devienne d'une consommation chaque jour plus courante, le sucre est le roi des produits exotiques et il se récolte précisément dans ces îles où toutes les puissances européennes ont des établissements, où sa culture importée a pris de suite des développements si rapides.
Les Antilles anglaises, la Barbade et la Jamaïque surtout, furent les premières à lui devoir leur prospérité. Si la Barbade fut assez vite épuisée, la Jamaïque devait rester pendant plus d'un siècle un des grands producteurs de sucre. En 1805 elle comptait 859 granides plantations sucrières et exportait 137,000 boucauts. C'était une des plus florissantes de ces îles, grâce, il est vrai aussi, à son grand commerce d'esclaves. Pour donner plus de fret à leur marine, les Anglais avaient interdit de raffiner le sucre dans leurs colonies. C'était à peine au reste s'ils permettaient dans leurs autres domaines la manufacture de ce qui était nécessaire pour les besoins locaux. Ils les traitaient moins durement que l'Irlande sans doute, mais ^es sacrifiaient à leur propre industrie.
Les Antilles françaises avaient aussi rapidement progressé. En 1663, Colbert évaluait à 2 millions de livres, en sucres, et l million en bois, coton, tabao, indigo et autres marchandises ce que les Hollandais importaient en France de ces îles. «Pour avoir ces 3 millions, ils portent environ pour un million de nègres qu'ils prennent en Guinée ; des chairs salées qu'ils prennent en Moscovie et Irlande, et d'autres marchandises qu'ils prennent chez eux. Pour avoir ces mesmes marchandises d'Irlande et Moscovie, ils y portent
des sucres, tabacs et de nos vins et eaux-de-vîe. Outre ces chairs, ils rapportent de ces pays-là le bois, le chaavre nécessaires à la navigation. Tout ce trafic occupe 200 vaisseaux, qui sont montés de 30 hommes pour le moins, Tun portant l'autre ; ce sont 6,000 hommes qui gagnent leur vie dans ce travail et qui sont propres à servir TEstat en une nécessité \ » La création de la Compagnie des Indes occidentales avait nécessairement bouleversé tout ce trafic, modifié toutes les habitudes, créé des gênes, entravé le commerce par des taxes, des impôts et des règlements, mais les colons y avaient été quelque temps, après une période d'agitation, traités, comme le recommandait Louis XIV à M. de Baas, un peu autrement que s'ils eussent habité la France, et cette politique relativement libérale leur avait permis de donner à la culture de la canne une grande extension. En 1682, ces tlos produisaient 27 millions de livres de sucre brut par an, ce qui , à 13 ou 14 f r. le quintal , représentait un revenu de plus de 7 millions ; mais la France ne consommait que 20 millions de livres; sa consommation ayant même diminué dans les années malheureuses qui suivirent, la réexportation étant interdite, les prix cessèrent d'être rémunérateurs et la culture diminua*. Les importations françaises furent réduites dans les mêmes proportions ; toutes nos colonies d'Amérique ne faisaient avec la France qu'un commerce de 25 millions 700,000 livres dont 16,700,000 à l'importation des colonies en France, sucre et café (11 millions), indigo, drogueries (4 millions), pelleteries, tabac, etc., et 9 millions à l'exportation de France, dont 4,100,000 livres de produits fabri-