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CHAPITRE IV

Le système protecteur de 1815 à 1830. — Premières manifestations d'une tendance nouvelle en matière économique et commerciale. — Huskisson et Ganning. — Le ZoUverein.

L'ordre régnait ea Europe. L'Angleterre, maîtresse, de Tabago, de Sainte-Lucie, de Maurice enlevées à la France, du Cap, de Ceylan pris à la Hollande, de Malte et de Corfou dont elle a le protectorat, règne sans partage sur les mers. La France, dépossédée non seulement de ses conquêtes excentriques, mais des bouches de l'Escaut et ramenée à ses limites de 1790, trouve maintenant grâce à ses yeux et avec Alexandre, le plus généreux de nos vainqueurs, elle la défend contre les âpres convoitises et la haine brutale des Prussiens. Tout le décor de l'Europe est changé, mais, sous les vieux oripeaux reparus, le fond reste le même. Deux mondes sont superposés, celui de la Sainte-Alliance et celui de la Révolution, entre lesquels l'Angleterre garde une sorte déposition d'obseiTation. Rassurée, elle retourne elle aussi en arrière, mais pour reprendre, au point où la Révolution l'avait interrompu, le mouvement de réforme et de sensibilité du xviii* siècle. Pendant 25 ans, son piétisme intransigeant a rappelé la dévotion de Louis XI demandant à sa Notre-Dame de plomb le pardon de tous ses crimes avant de les commettre, maintenant elle expiera la presse exercée contre les équipages des navires capturés, les tortures imposées à nos prisonniers sur ses pontons, par une œuvre philanthropique.

L'afErauchisBement des noirs sera le rachat des crimes commis contre les blancs* Elle le prépare par la clause insérée dans les traités de 1815 interdisant la traite et se fait concé» der le droit de visite qu'elle continuera à exercer non plus pour faire violence, mais pour affranchir.

Pendant ces 25 ans, elle a fait de grands progrèsaux Indes. Elle va les poursuivre. Elle a par Maurice, le Cap et Malte, des grand'gardes qui en défendent de tous les cât^s les approches; elle fortifiera ces avant^postes en occupant Socotora, Aden, plus tard Périm, plus tard Chypre et l'Egypte. Elle défend l'équilibre sur le continent, mais n'admet personne au partage des mers.

Les marchandises anglaises avaient suivi partout la marche des alliés. N'allait-on pas aussi imposer à la France l'enti'e* tien de l'armée d'occupation avec les produits des manufactures anglaises? Forcé de céder sur ce point, le gouvernement de la Restauration se montre moins facile sur d'autres. La réaction économique devait suivre la réaction monarchique. Les grands propriétaires terriens réclamèrent en France la protection dont Jours semblables avaient joui en Angleterre.

C'était les principes de l'ancien régime qui remontaient à la surface. La démocratie, le peuple, voilà Tennemi* On comprend cependant, malgré les prétentions des ultras qui réclament dans tous les pays, la nécessité de transiger, plus ou moins selon le tempéi*ament des princes et des nations, avec elle. De plus, le grand mot de 1813, le cri de soulèvement a été partout: liberté ! ce qui pour les moins exigeants et les plus rétrogrades signifie tout au moins indépendance. Cette indépendance, chaque groupe y prétend économiquement aussi bien qu'en matière politique. La période qui

HIST. DU GOMH.

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commence en 1815 est donc une période de triomphe pour lie protectionnisme. La liberté de la circulation intérieure ''n'est toutefois pas mise un instant en discussion sérieuse. Nous la verrons même appliquer en Allemagne entre États semi -indépendants. Elle est comme la manifestation sensible de Tunité d*un pays. Le Zollverein préludera à Tunité politique allemande.

La période du blocus considérée comme une inavouable orgie, la situation de la France au point de vue douanier se trouvait réglée par le tarif de 1806. Les grands propriétaires, les grands manufacturiers, la force de la Restauration, le trouvaient naturellement insuffisant. Dès 1814, il avait fallu ramener à des taxes modérées les droits sur les denrées coloniales et les cotons venus en masse dans les fourgons de l'étranger. Les détenteurs de ces denrées, les ôlateurs de coton avaient protesté. Les lois de douanes qui se succèdent à intervalles très rapprochés sous la Restauration la montrent toujours en lutte avec des réclamations pressantes , forcée souvent de céder, mais ne cessant en somme de résister à des pressions extravagantes et s'efforçant de se maintenir dans une mesure qui devait satisfaire, pensait-elle, aux besoins d'une protection dont elle admettait le principe et des ménagements dus au pays dont, par une administration financière des plus prudentes et des plus sages, elle s'efforçait d'alléger les charges.

En 10 ans, de 1816 à 1826, il n'y eut pas moins de deux lois sur les céréales et six sur les autres objets agricoles et les produits manufacturés. La loi sur les céréales établissait le système qui régit la matière jusqu'en 1860 et que l'on désigne sous le nom d'échelle mobile. Interdite lorsque le blé n'atteignait pas un certain prix, l'importation était soumise.

au delà de ce prix, à un droit variant suivant le prix moyen des marchés régulateurs et dans un sens inverse à la variation de ces prix. La législation sur les blés avait jusqu'alors visé leur exportation, c'était maintenant à leur importation qu'elle s'attaquait, preuve évidente des progrès faits pendant la période qui venait de s'écouler dans la culture et la production. L'Angleterre avait adopté des mesures analogues. La législation sur les céréales qui devait durer jusqu'en 1836 suscita môme par son exagération des ti*oubles assez graves. Quant aux autres articles visés par les lois, des droits très élevés et des prohibitions assuraient aux producteurs de matières premières, comme à ceux qui les mettaient en œuvre, une sorte de monopole sur notre marché. Il fallait payer 7,000 fr. de droit en 1822 pour introduire à Saint- Étienne une machine à vapeur. Pour protéger l'industrie du fer au bois, les droits sur le fer à la houille étaient portés à 120 p. 100 de leur valeur; les droits sur les laines brutes étrangères, taxés 10 fr. en 1820, l'étaient à 40 fr. en 1826; les bœufs et les chevaux acquittaient à l'entrée 50 fr. par .tête. Tout en reconnaissant l'exagération des- mesures qu'on lui demandait en invoquant à la moindre variation des prix la nécessité de prévenir une ruine imminente et d'assurer le pain de nombreuses familles, le Gouvernement cédait. On dut s'arrêter en 1827. Une crise prolongée, née de la trop grande élévation des prix, troubla l'industrie et le commerce. Les escomptes de la Banque, qui de 253 millions en 1820 s'étaient élevés à 668 en 1826, descendirent à 407 en 1828. ùlotre commerce extérieur, dépassant en 1827 1 milliard, atteignit 1,168 millions, dont 566 à l'importation, 662 à l'exportation, en 1829 et 1,211 millions en 1830. Le système protecteur aidé par la science, le développement général de la

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richesse, raccroissemeat de la population, rintroduction des machines, la vitalité de la nation qui s'affirmait d'une manière si éclatante dans les arts, les lettres et les sciences semblait en recevoir une consécration. Les machines à vapeur s'étalent élevées de 15 en 1815 à 625, d'une force de 10,Q00 chevaux, en 1830. La consommation de la houille montait, en 18^9, à 2,300,000 tonnes ; l'extraction en avait été portée en France àe 600,000 à 1,700,000; la ûlature de coton çn employait 30 millions de kilogrammes en 1830 au lieu de 10,000,000 en 1815; la fabrication des soieries occupait & Lyon 27,000 métiers. L'Alsace faisait sortir de 27 manufactures 527,000 pièces de toiles peintes; la production du sucre de betterave montait en 1828 à 6 millions et demi de kilogrammes \ produits par 58 fabriques. Les expositions imitées par la Restauration des époques précédentes voyaient s'accroître le nombre des exposants (1,795 eu 1827) et s'améliorer les produits. Des secrets et des procédés de fabrication dérobés aux Anglais avaient été introduits en France et l'on ne souffrait j[>as encore de la crise qu'avait provoquée déjà en Angleterre et devait bientôt amener chez nous la multiplication des machines. -

L'agriculture avait, de son côté, par l'augmentation et l'amélioration de ses produits, contribué au développement du commerce. Mathieu de Dombasle avait perfectionné ses instruments et ses méthodes; l'Empire -avait développé la culture du pastel et de la garance, on généralisa celle de la pomme de terre et l'usage des prairies artificielles ; les races domestiques furent améliorées et la circulation fut favorisée par les routes, ponts et canaux que la Restauration fit achevé»

1. M. Leroy-Beaulieu dit: à peine 8 millioDs. — La plupart des chifires ci* dessus sont empruntés à M. Levasseur (Histoire des clcLsses ouvrières depuis 1789, t. I, liv. III).

OU constniire. Les écoles spéciales, les établissenients modèles se mtiltipliaieut. La vie moderne mêlait ses manifestations à des agissements et à des recettes trop souvent sollicités par des souvenirs d'un autre âge. Le premier chemin de fer de France fut inauguré en 1824.

En même temps que la navigatîoïi intérieure, notre marine marchande s'était développée. Elle comptait, en 1830, 14,530 bâtiments. Nos Antilles, dont le sucre était protégé par une surtaxe sur les sucres étraùgers, nous envoyèrent dès 1821 50 millions de kilogrammes de sucré. Léiîts relâtidûs avec les autres pays furent favorisées par dés traités de réciprocité conclus avec TAngleterre et les États-Unis et, grâce aussi à une bonne adiiiinistratîon intérieure, la production de nos ôucres coloniaux, qui n'était que de 17,677,465 kilogr. en 1817, atteignît 80,996, 914 kilogr. en 1829, si bieii que la Culture de la canne finit par en chasser toute autte culture. Des efforts furent faits pour peuplei- et mettre en valeur la Guyane, où la tentative de la Mana n'eiit pas plus de succès que celle du Kdui'ôu; au Sénégal, où furent ci*éés le poste de Bakel et le jardin d'acclimatation de Riohard-ToU, et pour rétablir notre domination à Madagascar. Les croisades entreprises par Charles X contre les Ottomans avaient affranchi les mers de la piraterie, délivré la Grèce sans nuire à notre influence en Orient et en Egypte et posé par la prise d'Alger la première base de notre empire africain. Cette période fut donc incontestablement pour nous une période de prospérité commerciale.

La question des céréales s'était posée en Angleterre dès 1814. Les grands propriétaires, arrivés à être les seuls fournisseurs du marché, virent avec stupeur débarquer dans les ports des blés de Prusse et de Pologne et le prix de l'hecto-

litre, qui avait atteint 54 fr. 37 c, en 1812, descendre à 28 fr. 18 c. en 1815. L'importation fut immédiatement interdite tant que le blé serait au-dessous de 34 fr. 50 c. 11 monta, en 1817, à 41 fr. 65 c. et Ton craignit une famine. Ces variations continuelles du prix du blé eurent jusqu'au delà du milieu de ce siècle une importance économique considérable. On compte encore, en effet, dans sa première moitié 13 disettes et 5 famines. Le prix variait dans des proportions énormes d'un pays à Tautre. L'Angleterre adopta, pour les mêmes motifs que la France, une législation analogue à la sienne et plus dure encore, puisqu'elle interdisait l'importation tant que le blé restait au-dessus de 36 fr. l'hectolitre. Jusqu'en 1846, il y eut pour cette denrée entre les deux côtés du détroit une différence considérable, les prix restant toujours plus élevés en Angleterre et quelquefois même dans d'énormes proportions*.

Depuis 1807, l'or faisait prime en AngleteiTe. Par suite d'une émission trop considérable, les billets de la banque avaient perdu une partie de leur valeur. L'intérêt grossissant de la dette, dont le capital en 1815 dépassait 20 milliards, avait forcé de recourir à des élévations successives de tous les impôts. Elle fut déçue dans son espoir de devenir le fournisseur de l'Europe, mais, malgré les crises intérieures

1. La loi sur Féchelle mobile et la loi des céréales ayant eu à cette époque un retentissement considérable, il peut être intéressant de connaître les prix qu^elles contribuèrent à établir pour l'hectolitre :

iKGUTIIlRI. ranci. iHGUTIKII. FRIHCI. IHCUmU. niKCE.

(Extrait des Annales de l'économie politique, par M. Maurice Block, 1888.)

qu'elle eut à subir, une série de circonstances favorables lui permirent de maintenir sa production et de conserver son avance industrielle : la supériorité de sa marine, qui trouva dans Texploitation de ses mines de houille, le développement de Tindustrie métallurgique et l'ouverture des colonies espa^oles de précieux éléments de fret, et Tabondance de ses capitaux auxquels dut recourir toute l'Europe. La série des emprunts contractés dans les premières années de la Restauration le fut en grande partie en Angleterre et en Hollande. Ces deux pays purent acquérir ainsi à un taux qui descendit jusqu'à 52 fr. 50 c. des rentes 5 p. 100 qui, en 1821, s'émettaient déjà à 85 fr. 55 c. et valaient 109 fr. 50 c. au commencement de 1830. La plus grande partie des sommes qui nous furent imposées passa, comme notre matériel naval, entre les mains de l'Angleterre, de sorte qu'en 1819 la Banque put reprendre ses paiements en espèce.

Une autre mesure préparait l'immense essor que prit sa puissance commerciale et financière, l'adoption de l'unique étalon d'or comme base de son système monétaire. La censtruction des chemins de fer dont elle allait prendre l'initiative, le développement de la navigation à vapeur, l'importance croissante qu'allaient donner à son indut^trie ses mines de houille, allaient lui permettre de prendre vis-à-vis de l'Europe enragée de protectionnisme et même de prohibiiion l'initiative d'une politique commerciale plus libérale et plus favorable au développement des échanges internationaux.

La nouvelle politique commerciale de Canning et d'Huskisson s'inspire au surplus des mêmes principes que la politique contraire suivie sur le continent, les seuls qui président en somme à tous les systèmes économiques de quelque nom qu'on les pare : l'intérêt bien entendu. C'est dans la manière

de comprendre cet intérêt, dans Tobjectif en vue, et dans Textension donnée au groupe à satisfaire et à servir que gtt toute la différence. En proclamant, en présence des agitations libérales, la politique de non-intervention, Canning vise un intérêt anglais, celui du maintien de la paix. En reconnaissant Tindépendauce des Colonies espagnoles, il assure à l'Angleterre la possession d'un marché dont elle s'est déjà rendue irrégulièrement maîtresse, mais qu'il faut empêcher l'Espagne de lui fermer à nouveau en y rétablissant son autorité; en protégeant don Miguel, il veut s'assurer le maintien de la vassalité du Portugal ; c'est malgré lui, par un « malentendu déplorable », qu'il contribue à l'affranchissement de la Grèce dans laquelle il redoute une alliée pour la Russie et à la destruction de la marine ottomane qui faisait contrepoids dans la mer Noire à la marine russe.

Les transformations économiques qui se préparent s'inspirent de l'élargissement du commerce, delà chute définitive prochaine du régime colonial, du besoin d'assurer à l'industrie anglaise les matières premières à bon marché, c'est-àdire des besoins immédiats de l'Angleterre et de l'intelligence du rôle nouveau qui allait lui échoir. Les produits se dirigeant toujours vers les points où ils sont le mieux assurés de trouver acheteurs, il voulut faire de Londres ce qu'avait été Amsterdam pour certains articles, un entrepôt oii arriveraient de toutes parts et par tous les moyens les provenances de tous les pays. Pour cela, détruisant en partie l'acte de navigation, il permettait l'entrée de ces provenances dans les ports anglais par navires de tous les pays sans différence de traitement avec les navires anglais, ne réservant à ceux-ci que le commerce direct entre la métropole et les colonies et de colonie à colonie. Ce fut, malgré la crise de 1826, le point

de départ d'une nouvelle ère de prospérité pour la marine et le commerce anglais.

Remplaçant les 1,500 lois douanières derrière lesquelles s'abritait l'Angleterre par 11 lois plus claires, il avait réduit à un taux variant de 10 à 20 p. 100 les droits d'entrée sur les matières premières, à 30 p. 100 au maximum ceux qui frappaient les produits fabriqués et supprimé les prohibitions, celles qui atteignaient notamment les soieries françaises. La réexportation de ces marchandises ajoutait aux bénéfices de la marine ; la réduction des droits enlevait sa raison d'être à la contrebande et le développement du commerce légitime en profita. L'efTectif de la marine marchande anglaise s'élevait en 1830 à 18,631 navires.

La Hollande avait repris, mais pour peu de temps, car Londres devait bientôt l'effacer complètement, son rôle financier.

En 1807, le roi Louis y avait institué des expositions industrielles régulières. Leyde et Teilboui*g pour la fabrication des draps, Hilversum et Deventer pour les tapis, Zutphen pour les cuirs, Amsterdam pour la porcelaine, le Brabant pour les toiles, y tenaient encore un rang honorable. La contrebande l'avait enrichie pendant le blocus et les combinaisons de l'Angleterre lui avaient fait attribuer, en 1814, la Belgique, compensation pour la perte de Ceylan et du Cap. L'industrie belge était de beaucoup supérieure à celle de la Hollande ; Java et les îles de la Sonde allaient lui ouvrir un débouché, ses produits remplaçaient en Hollande môme ceux que fournissait autrefois l'Angleterre et en revanche l'argent hollandais allait permettre le développement des manufactures de Gand, de Bruges, de Liège, de Verviers. Une banque était fondée à Bruxelles; Anvers partageait l'activité

d'Amsterdam et de Rotterdam. La politique protectionniste y dominait aussi. La Belgique industrielle faisait la loi à la Hollande commerçante et Anvers, la cité catholique, mais marchande, ne suivra que bien malgré elle la révolution de 1830. Amsterdam, reliée depuis 1819 au Helder par un canal, voyait grandir encore son commerce de denrées coloniales. Mais ce fut surtout à partir de Tapplication du système van den Bosch que Java devint pour les Pays-Bas, réduits à l'ancienne Hollande, une source considérable de richesses.

Partout ailleurs dans le nord, au centre, à Test de TEurope, domine également le protectionnisme ; après la grande mêlée militaire, chacun se retire sous sa tente et se prépare à de nouveaux combats. Rien d^étonnant donc à ce que le Danemark, dont la capitale a deux fois payé, par un bombardement et la ruine de sa flotte marchande, sa résistance aux prétentions anglaises, ait maintenu sans protestation le péage! du Sund, que les douanes subsistent intégralement (jusqu'en 1873) entre la Norvège et la Suède comme avant leur attribution à un même souverain. Le canal de TEider dans le Sleswig, celui de Trolhalta en Suède, établissent des communications intérieures d'une mer à l'autre. Aucun de ces pays n'est industriel ; le Danemark, tout agricole, échange, principalement avec l'Angleterre, ses produits contre les étoffes et les articles manufacturés de celle-ci; la Norvège a ses bois et son poisson, la Suède ses bois et ses métaux à lui livrer en échange.

La Russie, elle aussi, renonce à « cette libre circulation qu'elle avait considérée en 1815 comme un remède aux maux de l'Europe et établit un tarif protecteur; mais, malgré le secours que présentent pour la circulation et le transport les fleuves liquides ou glacés, l'absence de routes, l'ignorance

des populations, le servage, rendaient encore les relations avec le dehors rares et difficiles. » L'Angleterre restait la grande pourvoyeuse de Tempire. C'était pour lui vendre ses blés et ses chanvres que Taristocratie avait assassiné Paul I" en 1801. Alexandre, qui le savait, ne s'était jamais prêté de bonne grâce à Texécution du blocus. Il avait étendu à tous les articles de luxe les prohibitions prononcées contre les marchandises anglaises et atteint ainsi le commerce français ; nos vins avaient été frappés de droits énormes. Sien 1810 il avait usé de tels ménagements avec l'Angleterre, à plus forte raison devait-il subir après 1815 la nécessité de ne pas rompre les relations commerciales avec elle. Agrandie de la Finlande, de la Bessarabie, de la Pologne, des provinces du Cau* case, devenue la première puissance du continent, la Russie avait dû subir la fermeture du Sund et du Bosphore, mais avait seule la permission d'entretenir dans la mer Noire une marine de guerre. Odessa, fondée pendant Témigration par Richelieu, comptait 50,000 habitants en 1830; son port franc exportait les grains, les laines et les suifs de sa contrée tout agricole et pastorale. Toutefois, son comm.erce le plus actif se faisait par la Baltique; les toiles, sa principale industrie, en partaient pour la Grande-Bretagne et même l'Amérique sur des navires anglais qui apportaient en échange des articles de luxe et des denrées coloniales.

La Pologne, dotée d'institutions à part, modernisée pendant la période napoléonienne, était alors florissante. Jamais Varsovie n'avait brillé d'un tel éclat. Sa population était de 180,000 âmes, celle du royaume passait, de 3,138,728 en 1815, à 4,139,222 en 1830. Des routes s'étaient ouvertes de tous les côtés, et le commerce pour lequel les Polonais n'avaient montré jusque dans les derniers temps de l'indépen-

dance qu'indifférence et mépris, rabandonnant presque entièrement aux juifs, commençait à Tenrichir.

Au centre deTEurope, le Saint-Empire formait maintenant la Confédération germanique. Le morcellement y était moindre qu'avant la Révolution, mais les quarante États conservés formaient commercialement autant de citadelles protégées par des remparts de douanes. Le courant unitaire et patriotique persistait et cherchait à qui se rallier. Politiquement, ni la Prusse, ni TAutrichene pouvaient avoir les sympathies des libéraux, mais la Prusse, ayant pour elle le souvenir de 1813, était encore préférée par eux. Elle avait affiché commercialement des principes bien différents de ceux qui régnaient alors. Elle avait déclaré en effet dans sa loi de 1818, « que le principe de la liberté du commerce devait à l'avenir servir de base aux rapports que Ton aurait avec les autres États, que Ton accorderait aux étrangers les mômes avantages commerciaux dont jouissaient ou jouiraient les Prussiens dans leur pays, qu'on soumettrait leur commerce aux mêmes droits et aux mêmes mesures restrictives, etc. »

Si la période de la domination française avait été dure pour TAllemagne du Nord, elle l'avait été beaucoup moins pour celle du Sud qui avait fait avec la France un commerce très avantageux. Loin d'essayer de le maintenir, la France avait verrouillé ses portes -, ces États commencèrent à se liguer entre eux. La Bavière, le Wurtemberg et le grandduché de Bade s'unirent par un traité (1822) et frappèrent toutes nos provenances, surtout nos vins. La Prusse avait déjà fait de même (1821); nos importations y tombèrent de 250,000 hectolitres environ en 1821, à 50,000 l'année suivante et ne s'étaient relevées qu'à 75,000 en 1828. En revanche, de 1818 à 1828 la Prusse avait conclu des traités de

réciprocité avec le D^tneinark, l'Angleterre et ses colonies, le Mecklembourg-Sohwérin, la Snède et la Norvège, les villes libres de Hambourg, Br^me et Lubeok, le Brésil et les États-Unis. L'Angleterre s'était ouvert de ce côté un énorme marché. Tandis que la Frê^nçe envoyait dans les ports prussiens, pendant les trois années 1826, 1827, 1828, 7 navires de 936 tonneaux de jauge, TAugleteri^e y expédiait 2,357 navires de 657,550 tonneaux. En 1824, nous envoyions à Hambom'g 105 navires, en 1827, 94 seulement. Tandis que de 1816 à 1817, le Sund était franchi par 47,062 navires anglais, et 20,829 navires prussiens, il ne voyait que 688 navires français. La Prusse achetait à l'Angleterre pour 112 millions 600,000 fr. de marchandise^ année moyenne pendant la même période et à la France pour 6,160,787 fr.

Reprenant les projets du Grand-Électeur, la Prusse aspirait même, sinon à devenir une puissance coloniale, dumpius à prendre pour elle-même le bénéfice du commerce des denrées coloniales. En 1821, une Compagnie rhénane pour le commerce avec les Indes occidentale^ s'était formée à Elberfeld, se proposant de chercher des déhôuchés pour les produits industriels et agricoles des provinces prussiennes. C'était l'Amérique espagnole affranchie que visait cette association dont le principal port d'expédition était Hambourg ; elle chercha même plus tard à se créer des relations avec la Chine. En 1826 elle avait exporté pour 15 millions de francs, dont 6,600,000 fr. de toile de lin et de chanvre, le reste en laine, coton, soieries, fer, acier, armes^ porcelaine, verrerie, etc.

Le régime intérieur du commerce prussien était lui-même assez libéral et ne comptait que deux monopoles, celui du sel et des cartes à jouer.

Leipzig continuait à être une des grandes places du com-

luerce allemand. Chacune de ses trois foires annuelles était visitée par 30,000 ou 40,000 personnes et il s'y faisait pour 80 millions d'affaires. Le commerce attirait de plus en plus Tatteniion des Allemands. Heeren l'avait étudié historiquement, une école publique de commerce fut fondée pour en apprendre la pratique, en 1829, à Leipzig. L'idée d'une union commerciale avec la Prusse faisait chaque jour des progrès. Des unions partielles se faisaient dans le Nord à l'exemple de celle du Sud. On y voyait le seul moyen de résoudre certaines questions qui intéressaient au plus haut degré le commerce allemand, celle de la navigation du Rhin par exemple, dont il fallait obtenir la liberté des Pays-Bas afin d'avoir une route vers la mer. Le développement des voies de communication avait sérieusement attiré l'attention ; on avait réglé entre les États intéressés la navigation du Weseret de l'Elbe, projeté des canaux, des voies ferrées, ouvert même des services de navigation à vapeur sur le Rhin et sur l'Elbe. Le ZoUverein était presque conclu.

L'Autriche voyait l'esprit public allemand s'éloigner d'elle de plus en plus. Sa capitale, Vienne, était la plus originale des villes allemandes; aimable, riante, elle avait vu dans ses murs les empereurs, rois, princes et ministres assemblés en congrès pour se partager nos dépouilles et leur existence joyeuse, leur vie d'intrigues, de fêtes et de plaisirs lui avaient fait quelque temps oublier ses misères. L'Autriche avait eu jadis de bonnes finances, mais depuis 1792 la situation était bien changée. En 1811 elle avait fait banqueroute. L'indemnité que nous lui payions aurait pu rétablir ses affaires, mais elle avait pour créancière l'Angleterre et celle-ci préleva sa part. Son empereur n'était pas plus absolutiste et n'avait pas l'esprit plus étroit que le roi de Prusse, mais il y avait

trâditioimelleaieiit autour des princes de cette maison une atmosphère d*intolérance, de despotisme et de réaction que n'étaient faits pour dissiper ni Tempereur, ni son aller ego Metternich. Le nombre même de couronnes qu'il portait en faisait moins un prince allemand qu'un prince cosmopolite. Ses royaumes, archiduchés, duchés, comtés, margraviats et seigneuries n'étaient pas seulement divisés de races et d'aspirations. L'Autriche n'avait pas su créer entre eux des liens d'intérêts. Les douanes qui les séparaient ne seront abolies, en parrie, qu'en 1827. La vie intellectuelle n'y était plus la même qu'en Allemagne, et le gouvernement faisait tout pour l'éteindre. A la variété ethnique des provinces, les besoins financiers avaient fait ajouter un autre élément disparate, la banque, représentée surtout par les israélites, entre les mains de laquelle est placée la fortune publique. Le système commercial n'est pas plus libéral vis-à-vis de l'étranger que de l'intérieur de l'empire. Il est nettement prohibitif. Et cependant Venise appartient maintenant à l'Autriche. Le Lombard-Vénitien est sa plus riche province. Une belle route, celle du Stelvio, sera même ouverte pour la réunir plus étroitement au cœur de la monarchie, route militaire plus que marchande. A Trieste, il est vrai, François II a fondé en 1827 le Lloyd autrichien. Mais les corsaires grecs ont fait subir au commerce autrichien de grandes pertes. La situation économique de l'empire est donc mauvaise pendant toute cette période. L'Autriche ne s'ouvrira que lentement et tardivement au progrès.

La Méditerranée avait perdu beaucoup de son importance commerciale. Ce que, pendant le blocus, faisaient les Américains pour les pays du Nord, les Grecs l'avaient fait pour ceux du Midi. La plupart de nos établissements commerciaux

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en Orieat avaient péri à la suite de Texpéditioa d'Egypte ; la uature des relatious entre l'empire Ottoman et la France variait incessamment pendant la période napoléonienne; mais^ bien que non seulement la France et TÂngleterre, mais l'Angleterre et la Russie y aient fait éclater leur rivalité, le grand théâtre de la lutte s'était écarté de la^zone méditerranéenne. Les Grecs en avaient profité; leurs navires légers couraient toute cette mer, commerçants ou pirates; en 1815, les armateurs d'Hydra et de Psara possédaient 600 bâtiments montés par 30,000 matelots. La carte des colonies grecques dans la Méditerranée orientale en ce siècle ressemble singulièrement à celle de ces colonies au v*" siècle avant notre ère. Elles peuplent tout le rivage et les îles, laissant, comme autrefois, à des populations diverses la région des plateaux. A Gonstantinople, ils sont les mattres ; si les Turcs ont les fonctions et la souveraineté officielle, ils ont avec les Arméniens et les juifs le commerce et l'argent. Le Fanar, leur quartier, est le centre des affaires et des banques. Il fallut pour soudoyer l'insurrection des sommes énormes. Partout au reste où il y avait des Hellènes, l'enthousiasme, le dévouement et l'héroïsme furent poussés au môme point. La mer fut, comme autrefois déjà, leur salut. Leurs pirates, si dangereux en tout temps pour toutes les marines, le furent alors' surtout pour les navires musulmans ; la Grèce affranchie sera pour toutes les puissances méditerranéennes une rivale redoutable. Comme leurs ancêtres, s'unissant à quelques*uns pour construire une bélandre, n'étant astreints à aucune règle pour le gréement et l'équipage, sobres, sans besoins, ils s'offrent à des conditions particulières de bon marché pour les transports, et malgré les risques que l'état un peu sommairement contrôlé du bâtiment et le petit nombre d'hom-

mes qui le montent font courir, ils deviendront les rouliers de cette mer.

La Turquie subit ce nouveau démembrement, comme celui de la Serbie, comme la perte des bouches du Danube, la révolte de TAlbanie, la demi-indépendance de la Moldavie et de la Valachie, Tautonomie de l'Egypte avec un calme fataliste dont les énergiques efforts de Mahmoud ne peuvent la faire sortir. La destruction des janissaires a fait disparaître les dangereux, mais énergiques soutiens du vieil empire turc. Eux morts, la Tui*quie ne se modernise pas. Sauf les Turcs, tous les peuples exploitent les richesses que le pays produit de lui-même. La France a renouvelé les capitulations et son rôle historique et religieux lui assure toujours dans les échanges avec les Échelles du Levant, Alexandrie, Salonique et Constantinople un commerce important. La prise d'Alger va faire de la protectrice séculaire des Lieux saints et des chrétiens d'Orient une puissance musulmane.

L'Egypte offrait alors sous Méhémet-Ali un intéressant spectacle. Il y avait accaparé toutes les terres et s'était fait seul agriculteur, seul industriel, seul commerçant. 11 y introduisit à côté de la culture des plantes alimentaires, céréales, riz, celle des plantes industrielles, coton, avec l'aide du Français Jumel, indigo, opium, mûrier, ouvrit des chantiers de construction et des usines et entreprit l'ouverture du canal Mahmoudié du Nilà Alexandrie (1820). 1,000 navires furent bientôt employés à l'exportation des produits du pays. Par l'extension de sa puissance sur les villes saintes de l'Arabie, la Nubie, le Kordofan, le Darfour, il ouvrait au commerce de nouvelles contrées. L'Egypte, grâce à lui et aux Français qui l'entouraient, revenait à la vie. 11 voulait en faire une puissance indépendante et forte, capable de défendre cette

route de Tlnde qu'elle commandait et cet isthme de Suez que déjà Ton parlait de pei:cer.

Si les algues encombrent les marches des quais de Venise, les autres ports de la péninsule italienne ne sont pas beaucoup plus prospères. Les Deux-Siciles et les États romains sont mal gouvernés. Les pêcheurs d'Amalû exploitent toujours les côtes algériennes; Naples languit; la Sicile, sans route, vit du commerce du sel et du soufre; Civita -Vecchia a quelque vie parce qu'elle dessert Rome, Livourne, parce que sa population de juifs espagnols et portugais a su lui conserver son rôle d'entrepôt, et que la Toscane dont elle est le port, est le pays le mieux administré de la péninsule. Gênes communique avec la Sardaigne, mais la difficulté de ses com» munications à travers l'Apennin avec le Piémont dont elle est le port, et le régime auquel est soumise la péninsule ne lui permettent pas de développer son commerce. Elle était ruinée quand les Français avaient mis fm à son existence indépendante, mais les conditions du commerce moderne devaient lui rendre sa prospérité, conspirant en sa faveur comme elles conspirent contré Venise. Les pirates barbaresques étaient, pour les marins italiens, un dangereux voisinage. Leurs attaques contre le pavillon pontifical allaient être une des causes dé l'expédition d'Alger.

L'Espagne subissait alors une terrible crise. Elle n'avait Jas encore perdu l'habitude de vivre par ses colonies et pour elles. Presque toutes les institutions de Charles III avaient dépéri sous la mauvaise administration de Charles IV et pendant la guerre contre Napoléon. Aux incontestables bienfaits que lui apportait l'administration française, elle avait opposé le noble désir d'être elle-même l'artisan de ses destinées^ mais elle était ruinée et mal récompensée des sacrifices qu'elle

avait faits par un tyran à Tesprit dur, étroit et fourbe. Le premier mouvement d^indépendance avait éclaté au Mexique dès 1808. Le feu, un instant apaisé, reprit bientôt. L'Angleterre n'avait défendu Tindépendance de TEspagne que pour entretenir sa faiblesse et pouvoir s'emparer da commerce de ses colonies. L'afTranchissement de cet immense domaine colonial espagnol est un des faits commerciaux les plus importants du XIX* siècle. Le Brésil se détachait au même moment pour former un empire indépendant de la domination portugaise. Un nouveau monde s'ouvrait à Taclion concurrente de toutes les nations européennes. Toutes se précipitèrent à l'assaut. Les traités de commerce se succèdent pendant cette période, avant même que les États nouveaux soient organisés. Ils se préoccupent malheureusement longtemps beaucoup plus de se déchirer entre eux ou même dans leur propre sein, que de mettre en valeur lès magnifiques contrées dont ils disposent et qui offrent à leur activité un champ si fertile.

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