‹ Précis d'histoire du commerce;Chapitre 16 sur 69 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Les applications de la science à Tindustrie. — Protectionnisme et libre -échange. — La réforme douanière de la Grande-Bretagne. — Robert Peel (1830-1848).

La Restauration nous orientait vers Talliance russe et une politique de conquêtes territoriales; la monarchie de juillet se tourna vers l'alliance anglaise et une politique pacifique, à l'excès môme lui reprocha-ton. La Russie nous aurait aidés à reporter nos frontières à la rive gauche du Rhin ; l'Angleterre ne permit même pas à un prince français d'accepter le trône de Belgique. Cette attitude d'effacement, de désintéressement ne nous valut, au surplus, au dehors que des affronts et des déboires ; au dedans elle permit de poursuivre l'œuvre de développement économique commencée et à laquelle l'esprit même de la révolution de 1830 ne pouvait être que favorable. Des grands propriétaires fonciers, l'influence passa aux grands industriels; ils continuèrent à confondre leurs intérêts. Dans les 18 années du règne de Louis- Philippe, notre système douanier subit à peine de modification. Les chambres se montrèrent même beaucoup plus intransigeantes que le Gouvernement, en matière de concessions libérales, et le contraste est complet entre l'évolution hardie de l'Angleterre vers le libre-échange et l'âpre ténacité avec laquelle la France se barricade dans sa citadelle protectionniste.

La Belgique qui nous devait Anvers aurait pu conclure une union douanière avec nous : le Nord et la Normandie en frémirent. La France introduirait ainsi des rivaux et des con-

curreots dans son sein. On ne se demanda pas si cette concurrence et cette rivalité ne s'exerceraient pas plus tard d'une façon plus redoutable pour nos industriels eux-mêmes, sur tous les marchés où les produits des deux pays se trouveraient en présence. Les Chambres étaient absolument hostiles à toute transaction, à toute concession, si minime fûtelle. Non qu'elles ne sentissent, les événements de Lyon Tavaient trop nettement mise en évidence, l'importance de la révolution qui s'opérait dans l'industrie. C'était même la crainte de ces perturbations, des grèves, des agitations ouvrières qui les poussait à la résistance. La concurrence c'est l'abaissement des prix, l'abaissement des prix c'est la diminution des salaires, et la diminution des salaires c'est la révolution ; rien ne put les faire sortir de ce raisonnement à l'abri duquel toutes les branches de la fortune publique prirent, au surplus, un grand développement.

Ce qui caractérise celte période, c'est l'application de la science à l'agriculture, à l'industrie et au commerce, la transformation non plus, comme jusqu'alors , partielle et échelonnée à de longs intervalles, mais rapide et surtout générale et simultanée des procédés et par suite des conditions du travail. La curiosité des esprits plus éveillée, la liberté des recherches, l'affranchissement de toute tutelle intellectuelle, la suppression de tout dogme scientifique avaient donné à l'étude des sciences, non seulement plus de fervents, mais plus d'ampleur et une direction nouvelle. A côté de ceux que guidait le culte désintéressé de la science, d'autres ne craignaient pas d'avouer la poursuite d'un résultat pratique immédiat, d'un but intéressé. La science appliquée prenait place dans l'estime publique à côté de la science pure. La seconde arrivait même quelquefois plus rapidement que la première

à des découvertes utiles et ne perdait rien pour cela de ce qu'on appelait sa noblesse. Utiliser au profit de Thomme toutes les forces apparentes ou cachées qui existent dans la nature ; mettre à sa portée des auxiliaires qui Taffranchissent le plus possible des fatalités jusqu'alors considérées comme id-éductibles du climat, du temps et du milieu; lui donner le moyen de faire plus et mieux, dans de meilleures conditions physiques et morales, tel est le but vers lequel elle marche. En exigeant une dépense et une déperdition moindre de ses forces musculaires et une plus grande application de ses facultés intellectuelles, elle aboutira au relèvement de la dignité morale de Tindividu et le bénéfice en rejaillira sur la société tout entière. Noble idéal qu'elle poursuit avec une rapidité parfois déconcertante, et cependant trop lente encore au gré de ceux que tourmentent des souffrances trop réelles, une pitié trop impatiente ou une méconnaissance sincère ou affectée des conditions de temps et d'éducation indispensables aux évolutions de l'humanité.

Ces manifestations du progrès scientifique se sont, en effet, d'abord traduites par un immense bouleversement des anciennes conditions du travail. La substitution des machines aux métiers à main et l'application do la vapeur à la locomotion ont rendu sensibles à tous, par rapprochement et par comparaison, les modifications apportées dans l'existence antérieure des artisans. Des préoccupations nouvelles en sont résultées, et cette entrée en scène des questions sociales a eu sa répercussion sur les théories et les lois relatives au commerce.

Un des plus anciens chefs d'école de cette philosophie humanitaire, Fourier, le supprime nettement dans sa société idéale : « Qu'est-ce que le commerce ? écrit-il ; c'est le meii-

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songe avec son attirail, banqueroute, agiotage, usure. » Un docteur du moyen âge n'est pas plus sévère. Dans tous les plans des réformateurs, la répartition des produits est un des plus graves problèmes à résoudre. Ceux mômes qui, comme les saint-simoniens, veulent attribuer au développement des voies de communication et des moyens de transport une partie des forces de l- association ^universelle et donnent le con* cours le plus énergique au progrès industriel, le suppriment aussi en faisant du couple-prêtre ce que d'autres font de TÉtat, le dispensateur des produits selon les besoins de chacun.

En fait, Taccroissement de la production exigeait que les produits, sous peine de demeurer inutiles, fussent mis avec rapidité à la portée des consommateurs, que le commerce, qui les dispense, fût muni des moyens nécessaires de les offrir partout, sans quoi la production s'an^était, le travail était suspendu, la misère et son cortège de maux sévissaient partout. Cette nécessité, chacun la comprenait, mais où commençait la divergence, c^était dans les mesures à prendre pour y satisfaire.

La révolution de juillet était survenue en pleine crise industrielle et commerciale. Elle ne fit naturellement que Taggraver. Ses auteurs demeurèrent convaincus que le rétablissement de Tordre, la défaite des partis hostiles, la pacification des esprits et de la rue, le maintien de la paix européenne, la satisfaction ou la répression rapide des aspirations qui, sous des formes plus ou moins violentes, s'étaient sur tant de points fait jour, suffiraient à ramener la prospérité. Discipliner la société par le retour aux anciennes institutions coi^poratives , limiter la production et maintenir les salaires par là suppression de la concurrence, apparaissait à quelques autres comme le meilleur remè Je.

Le Gouvernement s'efforça de tenir un juste milieu entre les utopies révolutionnaires ou rétrogrades. 11 sentit que les dissertations politiques et constitutionnelles devaient cesser de préoccuper exclusivement les esprits ou même d'avoir le . premier pas ; les doctrinaires les considérèrent comme définitivement réglées par la charte et dès les premières années du règne se mirent à l'œuvre pour donner satisfaction aux aspirations nouvelles. Il put leur sembler que la France était encore trop meurtrie pour risquer une mêlée générale en vue d'agrandir son territoire^ que le mieux était de travailler à l'aménagement de celui que les traités lui avaient laissé, à la mise en valeur de toutes ses richesses. De là, au point de vue moral dont il fit, avec une remarquable netteté, le point de départ de toutes ses créations, la belle et féconde loi Guizot sur l'instruction primaire (1833), la loi sur le travail des enfants dans les manufactures (1841), toutes les lois d'as« sistance, toutes les fondations charitables ; au point de vue matériel, les grands travaux publics, le développement et la transformation de la viabilité et des transports. La loi sur les chemins vicinaux (1836) est tout un plan sagement et utilement combiné en vue d'avantages durables; celle sur les chemins de fer (1842) qui eut à vaincre tant d'oppositions redoutables, jeta les bases d'un réseau de voies, conçu de manière à répondi*e aux besoins les plus immédiats du pays, sans sacriQer aucune de ses parties. En combinant les efforts des particuliers et ceux de l'État, laissant l'exploitation à des compagnies sous le contrôle du Gouvernement, faisant de Paris le centre du réseau, mais lui conservant le caractère d'une œuvre vraiment nationale; en faisant adopter la loi sur l'expropriation pour cause d'utilité publique, la monarchie de juillet avait bien mérité du pays. En s'ajoutant aux

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routes déjà existantes et dont le décret de 1811 avait réglé les conditions d'entretien, le réseau vicinal facilita les relations. C'était dans Thistoire des voies de communication une phase nouvelle qui s'ouvrait. Ces routes de teiTe, ces belles et larges routes pavées et plantées, tracées à travers toute la France allaient dans un avenir prochain, devenir toutes des voies vicinales, des tributaires des voies ferrées ; pour le moment, routes, chemins de fer, encore peu nombreux, canaux, fleuves, se partagent le mouvement de la circulation. Les lourdes diligences utilisent, dès qu'elles les rejoignent, les tronçons de voies ferrées qui existent (Paris à Rouen, Paris à Orléans, 1843). En 1848, 6,000 kilomètres étaient concédés, 4,762 en construction, 1 ,830 en exploitation; 4,230 kilomètres de canaux et 36,000 kilomètres de route s'ajoutaient aux parties navigables de nos rivières et de nos fleuves. Des bateaux à vapeur circulaient sur des cours d'eau que nous avons peine à nous représenter aujourd'hui utilisés pour des seiTices réguliers. De Nevers et de Moulins -sur- l'Allier jusqu'à Nantes, tout le cours de la Loire était fréquenté par ces bateaux à vapeur. Les canaux donnaient une recette, comme droits de navigation, de 9,144,000 fr. en 1846 contre 3,734,000 en 1832 ; la circulation des voitures publiques avait presque doublé, et le commerce extérieur, malgré les douanes, s'élevait à 2,613 millions. La Banque de France, bien que ses opérations fussent restreintes par celles de quelques banques locales, atteignait en 1839 un mouvement général de fonds de 7,478 millions.

La poste avait doublé le nombre des lettres transportées, triplé celui des imprimés et le chiffre des dépôts. Enûn, en 1845 une première ligne de télégraphie électrique avait été établie entre Paris et Rouen, La découverte qui avait permis

ces communications à distance, faite en France, avait déjà reçu ailleurs ses applications. L'Angleterre avait créé sa première ligne dès 1839, TAmérique en 1844.

L'usage des machines s'était encore développé ; il y en avait en 1847, en France, 4,853 développant une force de 61,630 chevaux. Le mouvement devait s'accentuer dans la période suivante. Il était désormais irrésistible. Par suite de la baisse de prix, l'équilibre s'était peu à peu rétabli entre la production et la consommation. Le nombre des ouvriers, un instant déprimé par l'emploi des machines, était plus considérable qu'avant leur introduction ; la population urbaine avait par suite de l'accroissement du travail industriel augmenté de 2 millions de 1836 à 1846, au détriment surtout de celle des campagnes. Les mœurs se modifiaient ; les grands ateliers n'étaient peut-être pas "plus malsains que les caves où vivaient précédemment les ouvriers des villes. « Le bien et le mal se mêlaient, dit M. Levasseur; les classes ouvrières commençaient à s'instruire, à épargner, à multiplier leurs associations de prévoyance et à sentir le besoin de réformer leurs mœurs ; mais leur instruction était encore bien insuffisante, leurs habitudes bien grossières, leur moralité bien peu solide et peu capable de résister aux tentations du cabaret ou de la toilette. » Les anciens compagnonnages n'avaient pas cessé d'exister; le tour de France était encore dans les habitudes de certains corps de métiers. La facilité des communications activa la circulation des voyageurs; la nécessité d'écouler les produits allait progressivement substituer au marchand ambulant, allant de bourg en bourg avec sa pacotille, le voyageur de commerce prenant des commandes sur échantillon. La presse enQn donnait à la réclame, depuis longtemps usitée sous les formes les plus

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diverses, écriteaux, pancartes, circulaires, prospectus, boniments des charlatans, etc., une forme nouvelle, l'annonce qui allait pénétrer partout, relancer jusque dans les campagnes les plus éloignées Tacheteur, comme ses articles de propagande politique ou socialiste allaient éveiller dans les classes ouvrières des colères dangereuses ou deè espérances irréalisables.

Les principaux produits que l'industrie demandait ou fournissait au commerce étaient les matières premières, laine, lin, coton, métaux, dont le marché allait prendre une extension considérable. A mesure qu'elle abaissait ses prix et diminuait ses gains sinon sur la totalité de ses opérations, du moins sur chacun de ses articles de vente, elle devait se préoccuper davantage d'obtenir ses approvisionnements à bon compte. De là des déplacements d'industries. Des contrées où par suite de l'aridité du sol, de la maigreur des productions agricoles, certaines industries familiales à la portée d'une population disséminée, tissage des toiles, fabrication de la dentelle, etc., s'étaient fixées et prospéraient furent désertées par les manufactures au profit des pays riches en cultures industrielles, en houille, en main-d'œuvre, en communications, en débouchés. Les habitudes du commerce allaient donc subir encore, de ce fait, des métamorphoses.

La fabrication du fer émigrait des régions boisées aux pays houillers, des forges catalanes aux hauts fourneaux. La consommation de la houille montait de 2 millions de tonnes en 1831 à 7,500,000 en 1847. La consommation de la fonte et du fer augmentait dans de grandes proportions ; la production de l'acier commençait. La métallurgie variait à l'infini et perfectionnait ses instruments et ses outils de fabrication comme le travail et l'emploi des métaux. La filature portait

le nombre de ses broches de 1 million et demi en 1834, à 3 millions et demi dix ans après, se développant principalement en Alsace, en Normandie, dans le Nord où le chiffre des broches passait de 4,000 à 5,000 à 700,000 \ Au lieu de 30 millions de kilogrammes de coton en 1830, il en fallait 64 millions en 1848. La teinture, Timpression sur étoffes, la fabrication des toiles, des draps, des soieries, du linge lin, des peluches, des tapis, etc., celle des produits chimiques étaient en progrès. La production du sucre de betterave enfin s'élevait à 64 millions de kilogrammes. Et cependant l'hiver de 1847 avait été, à la suite d'une mauvaise récolte, le témoin de scènes regrettables de désordres et de pillage. Le commerce ne pouvait, avec la mobilité des taxes sur les céréales, enlreprendre d'opérations au dehors et se trouvait paralysé par la législation comme par les préjugés. L'élévation du prix du pain avait amené des souffrances et soulevé des plaintes. L'Angleterre venait d'abolir sa loi des céréales. N'y avait-il pas là un exemple à suivre ?

L'Angleterre avait en effet marché pendant ces dix -huit ans. Son aristocratie avait mieux compris que la bourgeoisie française la marche des idées et des faits ; elle prenait les devants. La réforme électorale et parlementaire de 1832 était plus libérale que la loi française; l'esclavage était aboli dans les colonies anglaises en 1834 et la France en était encore à préparer sa suppression quand tomba la monarchie de juillet ; la loi des céréales avait disparu en 1846 et un toiy, sir Robert Peel, avait opéré dans la législation douanière une révolution complète.

Les tentatives d'Huskisson avaient été trop heureuses pour

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