Levasseur, op. eit„ II, p. 185 et passim
qu'on s'arrêtât dans cette voie. Les matières premières, de plus en plus recherchées partout, s'accumulaient à Londres, devenue le véritable fournisseur de l'Europe. Mais des raisons plus sérieuses encore entraînèrent la résolution de Peel.
Une ligue pour l'abolition des lois des céréales s'était formée dès 1835 sous l'impulsion de Richard Cobden. Manchester en était le siège, Cobden, encouragé par l'exemple d'O'Connell, ût en faveur de la liberté commerciale une campagne qui rappela celle du grand tribun pour l'émaacipation des catholiques d'Irlande. Alimentée par de fortes souscriptions, la ligue entretenait un journal, répandait des brochures, embrigadait les électeurs, tenait des meetings. Son chef était non un politicien, mais un riche manufacturier. Sa parole trouvait d'autant plus d'écho que l'Irlande était en proie à la famine, que le prix du blé s'était élevé à un taux exorbitant en Angleterre, que les salaires subissaient par suite d'une crise une diminution considérable, des deux tiers dans certaines industries. Le commerce souffrait de la dépréciation des papiers de certaines banques d'émission, le budget était en déficit. Bref, lorsque Peel prit possession du pouvoir, une crise politique et sociale profonde agitait les trois royaumes.
Cependant les voies ferrées se multipliaient (les 3,918 kilomètres de la Grande-Bretagne avaient transporté en 1845 34 millions de voyageurs) et des lignes régulières de navigation à vapeur étaient ouvertes entre l'Angleterre et l'Inde en 1837, entre l'Angleterre et l'Amérique en 1838. Le réseau de canalisation intérieure commencé en 1759 venait d'être achevé (1840). Dès 1830, un ancien président de la commission des finances de la Chambre des communes, Parnell, avait proposé une réforme des finances au moyen de l'aboli-
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tiou des droits sur les matières premières et sur les denrées, un dégrèvement des spiritueux et du tabac et leur remplacement par un droit sur le capital et les revenus.
Peel, homme d'État, chef du parti conservateur, capable, il Tavait prouvé en proposant le bill d'émancipation des catholiques d'Irlande, des résolutions les plus énergiques et les plus contraires à ses convictions premières, obéit dans ses réformes financières et commerciales, non pas à uae irrésistible poussée du dehors dont il condamnât les mobiles et les principes, mais aune conviction raisonnée. S'il imposa de durs sacrifices à ses amis, ce fut sans doute pour éviter à l'Angleterre une révolution violente, mais aussi pour lui ménager par l'application d'idées nouvelles répondant à une situation nouvelle une indiscutable prépondérance. Des mesures transitoires et de préservation précédèrent la présentalion du bill. L'échelle mobile fut substituée à l'interdiction absolue d'importation des céréales ; les droits sur les denrées alimentaires et les matières premières diminuées, l'inconietax rétabli (1842). Le Trésor était dès lors garanti contre les perturbations que la réforme douanière aurait pu jeter dans les finances de l'État. En 1844, les règlements de la Banque étaient révisés, son droit d'émission et celui des autres banques autorisées enfermé dans des limites précises; des conventions avantageuses pour l'État et le public conclues avec les chemins de fer. En 1845, des concessions étaient faites à l'Irlande où la situation économique était grave et lo bill d'abolition présenté une première fois, malgré les protestations de la contre-ligue pour le maintien des lois des céréales; en 1846 enfin, le ministère reconstitué faisait adopter un bill portant la suppression pure et simple, après un délai de 3 ans pour le blé, immédiate pour la viande, de tous les
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droits, inodiliaiit 750 articles du tarif des douanes, en supprimant un grand nombre d'autres, bref, établissant, sans aucune condition de réciprocité, le libre -échange. L'agriculture anglaise était sacrifiée, révolution industrielle consacrée; le Royaume-Uni allait devenir dans des proportions plus considérables encore que ne le prévoyait Peel, tributaire de l'étranger pour sa subsistance, mais soii maître pour l'industrie et le commerce. Les débris de l'ancien système restés debout tombèrent en 1850 avec l'abolition de l'acte de navigation vieux de deux siècles; le régime colonial disparut comme le régime maritime; les ports anglais furent ouverts à tous les navires, nationaux et étrangers, sans différence de traitement; les colonies furent affranchies de toute sujétion économique vis-à-vis de la métropole. L'Angleterre avait industriellement par le développeïnent du travail mécanique, financièrement par ses fonds placés à l'étranger, maritimement par le développement de sa flotte et de son empire colonial, une situation qui lui permettait de faire cette expérience. Elle prévenait, par cette rupture avec les anciens errements, les agitations qui allaient bientôt remuer toute l'Europe. Peel et ses continuateurs whigs ne méconnaissaient pas la contingence de toutes les doctrines économiques. Tout ce qui tient à Texistence même des sociétés se modifie avec ces sociétés elles-mêmes. L'habileté consiste à prévoir la marche des événements, trouver avant les autres la formule qui s'y applique et adapter aux conditions nouvelles les procédés et les lois.
Le grand mérite de Peel est d'avoir compris, contre ceux qui lui reprochaient d'ouvrir ainsi l'Angleterre aux produits des nations qui proscrivaient les siens, quels genres de bénéfices en pouvaient résulter pour elle. Héritière de Bruges, d'An-
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vers et d'Amsterdam, elle devint comme un dock immense où s'entassèrent les marchandises librement amenées, où de toutes parts onVenait librement s'approvisionner, lui laissant le bénéfice, minime en soi mais considérable parla masse, de l'entrepôt et de la commission. Elle recueillait le profit du séjour de ces bâtiments dans ses ports, des réparations, des approvisionnements en charbons, en vivres, en objets de gréement ou d'équipement qu'ils y faisaient. Elle savait que, sûres de trouver chez elle des navires en partance pour toutes les directions, les marchandises étrangères y seraient dirigées en masse ; qu'acheteurs ou vendeurs, s'ils trouvaient chez elle des articles manufacturés à meilleur compte, profiteraient de leur séjour pour renouveler les vêtements, le linge, les ustensiles à leur usage ; que les règlements de compte ne se feraient pas sans laisser de bénéfice à leur banque; que par la force des choses son marché deviendrait le marché régulateur du monde entier. Son sous- sol, ses navires et ses manufactures suffiraient pour occuper, malgré la substitution de plus en plus active des machines au travail humain, tous ceux que ne retiendrait plus l'agriculture. Cet exode qui s'accomplissait au profit des colonies et ressemblait même à une véritable désertion pour l'Irlande ne tarderait pas, pensat-elle, à ouvrir de nouveaux débouchés pour ses articles manufacturés, de nouveaux champs d'approvisionnement pour ses entrepôts; elle avait compris que la période du commerce universel allait s'ouvrir et que la prépondérance appartiendrait au peuple qui entrerait le premier et le mieux armé dans la lice.
Le même caractère d'hésitation et de prudence exagérée d'une part et de l'autre de décision et de hardiesse se retrouve dans les entreprises extérieures des deux peuples.
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La France, maîtresse d'Alger, allait-elle abandonner ou retenir, limiter on étendre sa conquête? Les Chambres passèrent alternativement d'une opinion à l'autre, ne consentant qu'avec restriction aux sacrifices demandés, compromettant par leur parcimonie les expéditions qu'elles autorisaient, prolongeant la guerre et doublant les sacrifices en hommes et en argent faute de se décider à mettre immédiatement et saus arrière-pensée à làdisposition du Gouvernement les ressources nécessaires et ne se résignant qu'avec peine à nous donner cette France d'outre-mer. L'Angleterre, poursuivant méthodiquement, sous tous les ministères et quel que soit le parti au pouvoir, l'extension de ses possessions aux Indes, s'agrandissait aux dépens dé la Birmanie, s'établissait à Singapour (1820), à Malàcca (1826) et entreprenait en 1841 la guerre de l'opium qui lui donnait Hong-Koilg. L'Algérie n'était séparée de la France que par la largeur de la Méditerranée, et plus rapprochée de Marseille que Marseille de Paris ; c'était un ancien grenier de Rome, une terre fertile par conséquent ; elle pouvait .devenir pour nous une magnifique colonie de peuplement, un précieux débouché pour nos manufactures, un puissant aliment pour notre marine marchande. Elle avait fourni une occasion de montrer sa force à notre marine; elle était une école pour notre armée qui s'illustrait par dé brillants faits d'armes. Tous ces mérites lui valaient à peine grâce auprès des timorés. Cependant Abd-èl-Kader était prisonnier et la conquête à peu près achetée eu 1848, et la monarchie de juillet nous avait assuré en outre, dans les mers lointaines, des stations importantes : Sainte-Marie de Madagascar, Nossi-Bé, Mayotte, Taïti, les Marquises. Un traité avait même été signé à Whampoa avec la Chine (1844). Nous avions pris dans ces parages lointains et sur
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la côte du Maroc la revanche de nos déboires dans la question d'Orient.
Depuis plusieurs siècles, les puissances européennes commerçaient avec la Chine; leurs navires y étaient tolérés plus qu'admis, mais, nous Pavons vu, tous les peuples voulaient an XVIII* siècle avoir part aux échanges avec cet immense empire. Canton en était le centre principal. Les Portugais étaient établis à Macao ; les Hollandais avaient le droit de trafiquer à Nangasaki avec le Japon.
En 1792, la Compagnie anglaise avait réussi, malgré les prohibitions, à vendre 300,000 kilogr. d'opium aux Chinois. Ce commerce n'avait fait qu'augmenter depuis lors. Le gouvernement chinois s'en émut. Le bruit qui se faisait sur toutes ses frontières l'avertissait d'un péril prochain. Il résolut donc d'agir et provoqua par là une guerre dont l'issue fut malheureuse pour lui. Il dut non seulement recevoir l'opium, mais ouvrir cinq de ses ports aux Européens et céder Hong- Kong aux Anglais. L'extension de ce droit de commercer avec la Chine à tous les Européens était une stipulation tout à l'honneur des Anglais. Elle rentrait dans le cadre du nouveau système commercial qu'ils allaient adopter, mais elle était aussi fort habile* Tout retour de la Chine sur cette concession atteignait non plus la seule Angleterre, mais toutes les puissances. Ce n'était pas de trop de la coopération, sinon active, du moins morale, de l'Europe entière pour maintenir la position conquise. Le monde chinois se présentait avec son apparente unité de domination, son énorme population, le mystère qui l'entourait, ses races si différentes des nôtres comme une masse difficilement pénétrable. L'Europe lui achetant beaucoup plus qu'elle ne lui vendait, la Chine recevait, en échange de son thé et de sa soie, notre métal blanc
qu'elle accumulait dans ses temples. Le riz était le principal de ses articles d'importation et l'Europe ne le produisait pas. L'opium que l'Angleterre tirait de ses possessions indoues n'en était que plus précieux pour elle. Par l'Hindoustan, par Singapour, par l'opium elle avait assez d'avantages sur les autres puissances pour se montrer généreuse et désintéressée avec elles.
Les affaires de la Perse et d'Hérat lui avaient assuré également à Bender-Abbassi un bon poste d'observation et de commerce. Elle était maîtresse d'Aden et de Socotora. Son habileté à choisir ses stations et ses postes n'avait d'égale que sa science à en tirer tout le profit qu'ils pouvaient rapporter.