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CHAPITRE VI

Le commerce et la démocratie. — La découverte des mines d'or de la Californie et de l'Australie. — Avènement et progrès du commerce universel.

Deux grands faits ont donné à Tannée 1848 une importance considérable dans l'histoire du commerce : Tavènement du suffrage universel à la suite de la révolution de février et la découverte des mines d'or de la Californie et de l'Australie. Bien que d'ordre absolument différent, et eans lien entre eux, ils ont contribué à donner au commerce la physionomie toute nouvelle qu'il prend à partir de cette époque. Tous les éléments de transformation amassés dans la période précédente se révèlent ou s'afûrment avec une force inattendue. L'évolution se fait avec une vitesse et une vivacité qui tournent quelquefois à la violence. L'enchaînement qui relie les unes aux autres toutes les formes de l'activité humaine, toutes les manifestations de l'intelligence, éclate à chaque pas. Aux affirmations lyriques et sentimentales de solidarité humaine, la science apporte par ses découvertes et ses applications le moyen de se transformer en faits. Les spéculations métaphysiques, les bouleversements politiques, les élans religieux, les théories économiques, les inventions, les découvertes dues au génie comme celles que

Ton doit au hasard, tout concourt à renouveler Taspect extérieur de la terre habitable comme la vie politique et morale des sociétés qui la couvrent. La suppression des distances dans la vie économique comme dans la constitution sociale, rintensité de la vie matérielle comme de la vie intellectuelle rapprochent tous les hommes. Le commerce prend dans cette nouvelle phase du développement humain une extension et une intensité inconnues jusqu'alors. Il devient un des principaux mobiles et presque le régulateur des rapports internationaux, met simultanément en mouvement les points les plus éloignés du globe, et lance comme par un immense levier sur un même point les représentants de tous les peuples à la conquête de nouveaux éléments d'échanges et de nouveaux clients.

Dans sa marche progressive à travers le continent européen, le régime constitutionnel, la monarchie parlementaire avait revêtu ou conservé, non par essence, mais par suite des circonstances et du moment du développement social auquel il se produisait, le caractère d'un gouvernement de la classe moyenne. Le droit de suffrage/même dans les constitutions à l'esprit le. plus large, appartenait exclusivement à des censitaires, c'est-à-dire, qu'elle soit de naissance, de fortune ou de talent, à une aristocratie. Propriétaires, industriels ou savants, tous rentraient dans la catégorie des producteurs. Quelle que fût la largeur de leurs idées, quelque hardies que fussent leurs aspirations, ils avaient par éducation conscience de la gravité de tout changement brusque, de la né^ cessité des ménagements et des transitions. Ce fut cependant dans cette classe que se rencontrèrent les auteurs d'une des mesures les plus profondément révolutionnaires de ce siècle: l'établissement en France du suffrage universel. Le poète,

le savant, les orateurs, les écrivains qui composaient le Gouvernement provisoire, entraînés par les événements, éblouis et fascinés par le succès inattendu de cette échauffourée populaire qui les avait portés au pouvoir, hantés par des rêves de fraternité universelle, et enlevés de terre, pour ainsi dire^ par ce tourbillon de philanthropie sensible et démonstrative qui, pendant quelques jours, jeta dans les bras les uns des autres ouvriers et bourgeois, n'hésitèrent pas à proclamer et faire passer dans les faits cette égalité des droits politiques, cette attribution à tout citoyen de sa part de souveraineté. Ils n'hésitèrent pas non plus à abolir sans transition l'esclavage dans les colonies, déplaçant là aussi brusquement l'influence et le pouvoir.

Cependant, ni l'Assemblée constituante, ni la Législative ne modifièrent dans leur essence les conditions du commerce et de l'industrie. Leur composition différait peu de celle des assemblées précédentes. Une majorité compacte défendait contre une minorité divisée non seulement les principes qui avaient guidé les censitaires, mais leurs intérêts. Au surplus, le trouble était déjà trop profond dans les affaires pour qu'on pût risquer une expérience. L'État avait été préservé de la banqueroute, la Banque de France d'une catastrophe. La réaction qui s'était faite dans les esprits après les journées de juin avait remplacé la Constituante franchement républicaine et gagnée aux idées démocratiques par une assemblée d'un tout autre esprit. Les conséquences de la révolution de 1848 étaient ajournées. Toutefois une bonne mesure fut prise en faveur du commerce. L'élévation du prix des correspondances et la diversité des tarifs, suivant les distances, était une grande gêne pour les relations. L'adoption d'un tarif réduit et uniforme de 20 centimes par lettre pour

toute la France, la vulgarisatioa de remploi du timbre-poste qui ea facilitait la distribution et la rapidité plus grande de la circulation par les chemins de fer donnèrent de suite aux transports par la poste une activité dont Tagriculture, Tindustrie et le commerce retirèrent de considérables avantages* Le nombre des lettres transportées par la poste quadrupla de 1848 à 1865.

Le commerce était, nous le savons, mal vu des réformateurs de plusieurs écoles. La suppression des intermédiaires était un des articles de leur programme ; la mutualité, l'association coopérative, Tidéal de beaucoup. Les assemblées elles-mêmes reconnaissaient ce que cette mise en commun ■d'efforts pour assurer aux masses laborieuses les objets de première nécessité à des prix moins onéreux, s'assister, se secourir, se venir en aide de toutes les façons, pouvait avoir de fécond et d'heureux. Elles favorisèrent et encouragèrent toutes ces tentatives, mais sans aller jusqu'aux réformes qui auraient le plus contribué à rendre meilleures les conditions de la vie en abaissant les tarifs douaniers et favorisant la concurrence. On demeurait convaincu que les droits prohibitifs ou protecteurs étaient également nécessaires pour permettre au fabricant de produire et à l'ouvrier d'avoir du travail.

Cependant le relèvement des masses populaires par l'octroi du droit de suffrage, l'élargissement du pays légal, cette remise aux mains du pays tout entier de la gestion de ses intérêts et de sa fortune était une réforme grosse d'avenir. L'unité de la France était faite. Nos écrivains, nos penseurs, nos savants, les luttes pour l'indépendance et même les guerres de conquête , les victoires et les défaites même l'avaient solidement cimentée. L'application de la loi militaire, le mélange dans un même régiment d'éléments pris

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sur tous les points du territoire, les changements de garnison fréquents et à de longues distances avaient encore resserré les liens. Le soldat, rentré dans ses foyers, avait bien la conscience de la patrie française et la répandait partout autour de lui.

Néanmoins, derrière cette unité morale subsistaient encore des diversités provinciales, résultat inévitable des circonstances physiques et des traditions, des habitudes, du genre de vie imposés pai* l'atavisme et par le milieu. La population agricole et rurale formait encore, malgré les progrès de l'industrie, l'élément de beaucoup le plus nombreux. Partout elle avait un caractère commun, une grande sobriété, un esprit d'épargne poussé parfois à l'excès. L'écu ne valait pour le paysan que par la portion.de terre qu'il lui permettrait d'acquérir. Pour toute autre chose^ il ne le sortait qu'avec hésitation et regret du bas oui il le. renfermait. Vivant des produits de sa terre, c'était aussi sur eux et avec eux qu'il préférait acquitter le prix de son fermage ; il en payait une partie en menues [aisances : beurre, œufs, volailles, grains, paille, etc. A la petite ville même, la circulation monétaire se trouvait de ce fait restreinte et bornée. Le commerce proprement dit était réduit à son minimum.

Le dimanche, sur la place du village, on causait bien de tous les faits de. la semaine,, de l'état des récoltes, des prix, de ce qui serait désirable. Chacun avait son idée, sa manière de voir, l'exprimait rarement, attendant et ne pouvant rien. Le citoyen passif a maintenant le droit et le moyen de manifester son opinion. Il est une puissance, on le courtise par intervalles, et il n'y a qu'un seul moyen de le prendre : son intérêt. La loi faite surtout pour le propriétaire devra.' se préoccuper aussi du fermier; en présence du progrès que

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font parmi les ouvriers des villes les idées socialistes, Télecteur des campagnes, le rural, est un solide point d'appui. Pour lui plaire, et pour obéir aussi à un amour-propre de propriétaire et à un sentiment de sincère philanthropie, de tous les côtés à la fois les habitations rurales se renouvellent ; lelorchis fait place à une construction en briques, le toit de chaume à une couverture en tuiles ; les granges, les étables prennent un meilleur aspect. A un extérieur nouveau, à une situation et à une dignité nouvelles vont répondre des amo* diations nouvelles. Le mobilier sera renouvelé, renouvelé le . mode de culture, renouvelé surtout ce qui tient le plus à cœur à Téleveur, «son bétaiL Les comices agricoles dans lesquels il reçoit des primes et de Tencens Ty encouragent. Des rou-» tes agricoles, des canaux sont ouverts pour faciliter l'arrivage des engrais, le Crédit foncier. créé pour faire l'avance des fonds nécessaires à la transformation de l'outillage et des constructions.

A ce moment même, l'or de la Californie et de l'Australie commence à se répandre en Europe. Le papier, le billet de banque n'inspirait pas confiance dans les campagnes ; il n'aurait pas pu remplacer. le métal. Celui-ci est d'autant plus recherché qu'il était plus rare autrefois; dans les villes même en effet, l'er faisait prime. Cette abondance de numéraire pousse aux transactions; en se multipliant, celles-ci font augmenter les prix. A partir surtout de 1857, malgré la crise qui éclatera l'année suivante en Amérique, une hausse générale se manifeste sur tous les produits. Le temps n'est plus où, comme en 1848, en Auvergne, à la suite d'une récolte de vin prodigieusement abondante, on donnait à boire à un sou Vheure dans les cabarets. Sous l'impulsion de toutes ces causes, les chemins de fer aidant, le bien- être se développe^

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les besoins augmentent. « L'empereur des paysans » veut leur assurer des débouchés plus étendus et des approvisionnements à meilleur compte.

Or, la révolution de 1848 avait eu son conlre-coup dans toute l'Europe. Presque partout elle avait, comme en France, abouti à un échec apparent. La Prusse et l'Allemagne continuaient à n'avoir que des libertés fort restreintes ; T Autriche avait repris partout sa politique absolutiste et comprimé du* rement les élans particularistes; l'Italie était, sauf le Piémont doué d'institutions libérales, retombée sous son ancien joug; mais il restait acquis que partout existaient des ferments démocratiques ; que les masses populaires prenaient conscience de leur force ; que de nouvelles coucbes sociales tendaient à monter à la surface, inférieures en intelligence et en énergie à celles qu'elles éliminent ou tendent à noyer dans leur sein, disent nos modernes anthropologistes, en tous cas certainement moins cultivées, moins riches et au service desquelles l'industrie doit mettre des produits moins raffinés et plus abordables. Cette démocratie qui se développe aussi au delà des mers ne craint pas l'uniformité, apprécie peu l'élégance et est surtout sensible au bon marché. Ce que l'on appelait autrefois les classes supérieures va bien se recruter, par suite de la constitution rapide de nouvelles fortunes, d'éléments nombreux qui fourniront à l'industrie de luxe des clients d'autant plus avides de jouir, qu'à la différence de l'ancienne fortune territoriale, la fortuue mobilière procure non de la puissance mais le moyen de satisfaire ses caprices; mais celle-ci, dont le goût n'a pas encore eu le temps de se former, dont l'éducation artistique n'est pas faite, sera moins sensible aux solides qualités de l'industrie française qu'au clinquant et aux apparences de richesse.

Dans les villes aussi où, à la suite du coup d'Ëtat de 1851, les préoccupations matérielles étaient seules permises, les affaires marchaient. Notre commerce extérieur avait, dès 1851, repris et dépassé le chiffre de 1847, grâce surtout à un accroissement considérable de nos exportations (1,620 millions contre 1,271 seulement en 1847). Les perfectionnements mécaniques se multipliaient, la production croissait, le nombre des ouvriers augmentait et l'on célébrait à Tenvi (ron n'aurait pas pu sans danger dire le contraire) la prospérité réelle de Tindustrie sous Napoléon III.

Une innovation datant de 1851 Tavait, alors pourtant que nous étions encore en pleine crise politique et sociale, nettement mise en relief: l'Exposition universelle de Londres. L'Angleterre avait réalisé une idée née en France. Le palais de cristal de Sydenham avait abrité les produits de 17,062 exposants ; le palais de l'industrie en reçut 24,000 en 1855. Ces débuts d'une institution appelée à être durable furent pour beaucoup une révélation et eurent, mieux que les réunions qui suivirent, le caractère d'un enseignement.

Le succès de la France avait été immense. Notre supériorité dans les industries d'art avait été indiscutable et aucun peuple ne nous égalait pour le goût, l'ingéniosité, l'élégance de la forme, la grâce et la science du décor. Par conti'e, non seulement l'Angleterre, mais l'Allemagne du Nord et la Belgique produisaient les articles communs à meilleur marché que nous.

Si notre industrie peut espérer de ce côté quelques clients nouveaux, c'est, de l'autre, vers les produits communs que va se jeter la masse des consommateurs qu'il faut satisfaire, c'est la clientèle qu'a dès le début recherché de préférence Tindustrie anglaise, celle qui assure le débit le plus cens-

tant, celle qui donne le moins de chance de perte par suite * d'un changement subit du goût et des modes. Tous les peuples orientent de ce côté leur travail industriel, mais aucun ne se résigne à son infériorité artistique. L'Angleterre va créer le South-Kensingtan Muséum ; l'Autriche et l'Allemagne du Sud, puis la Suisse, l'Allemagne du Nord, la Belgique et l'Italie, plus tard la Hollande, le Danemark et la Russie, plus récemment enfin les États-Unis créeront école sur école, ouvriront des expositions, distribueront des prix, des médailles, dés encouragements de tontes» sortes pour élever leurs industries d'art à la hauteur des noires, La production croîtra plus rapidement que le débit* Nous mainliendrotis notre supériorité, mais, la nécessité de vendre beaucoup s'imposant, la fabrication ne pouvant continuer qu'à la condition de multiplier par un débit croissant le gain diminuant , de plus en plus sur chacun des articles offerts, celle-ci devra être mise par tous les moyens à même de satisfaire à ces exigences pour sauvegarder le travail national. Les expositions universelles devaient avoir ainsi pour principal résultat de stimuler la concurrence internationale, de dépouiller les vieux États de ce prestige qui les entourait autrefois et de ces monopoles de fabrication qu'on respectait par une sorte d'habitude et que l'esprit nouveau entraînait dans le gouffre où s'engloutissaient chaque jour quelques-unes des vieilles traditions.

Dès que les premières résistances eurent été vaincues, la construction des chemins de fer progressa rapidement dans toute l'Europe. La question de leur rachat aux compagnies avait été agitée en France, dans les assemblées républicaines, mais on s'en était finalement tenu au système des concessions. Celles-ci, la constitution des compagnies, le groupement des

ligaes, les rapports des compagnies avec TÉtat avaient été l'objet d'une révision complète après 1851 , à la suite de quelques mécomptes. Le réseau français avait été définitivement partagé, de 1852 à 1856, entre six grandes compagnies, l'achèvement de Fancien réseau accéléré et la construction du nouveau réseau amorcée. Le nombre des kilomètres en exploitation était monté de 2,200 en 1848 à 8,820 en 1860. Avec la longueur des lignes, la vitesse augmentait, le matériel s'améliorait, le nombre des voyageurs et des marchandises transportés croissait sans cesse. A l'étranger, même émulation. L'Autriche, un des pays les plus arriérés, se couvrait de chemins de fer. L'Amérique en construisait avec fièvre.

Le tempérament de chaque État se retrouvait dans les règles admises pour les concessions, et l'exploitation ; l'Angleterre abandonnait tout à l'initiative privée, sans concession ni don de l'État et avec l'interdiction d'acquérir un seul pied de terrain en dehors des besoins immédiats ; les États-Unis, où la colonisation était la grosse affaire, subventionnaient au contraire ces entreprises par la concession, de chaque côté de la voie, de larges bandes de territoire; la France ne craignait pas d'allonger le parcours pour desservir des villes qui seraient restées en dehors du tracé direct et préparer la construction de nouvelles liguas ; la Russie tirait une ligne droite de Pétersbourg à Moscou, sans se soucier de ce qui pouvait se trouver ou manquer sur le parcours; en Espagne, en Italie, en Belgique, en Allemagne, l'État construisait et exploitait lui-môme tout ou partie du réseau; partout en somme les communications par voies ferrées se multipliaient et rapprochaient les distances que supprimait la télégraphie électrique.

Sur mer, le mouvement avait été plus vite. Là en effet,

pas de voies à établir, de tunnels à percer ; aussi la navigation à vapeur, favorisée par Tusage de rhélice, rendue plus sûrd par rétablissement des phares et le perfectionnement de leur éclairage, prenait-elle de jour en jour de Texlension. Les arrivages de blés étrangers avaient, en 1854 et 1855, sauvé la France d'une disette.

L'industrie métallurgique et l'industrie extractive avaient, du fait de toutes ces transformations, piis un développement prodigieux. Les pays bien outillés, comme l'Angleterre et la France, construisaient locomotives et rails^ non seulement pour eux, mais pour l'étranger, et fournissaient de matériel fixe ou roulant les lignes construites avec leurs capitaux. En France, où la préoccupation des intérêts économiques était la seule permise, le gouvernement impérial qui voulait « faire grand > encourageait partout les grands travaux publics : Paris et beaucoup de villes étaient bouleversées de fond en comble et modifiaient heureusement, sinon au point de vue du pittoresque, du moins à celui du confortable et de l'hygiène, leur aspect traditionnel. Tous ces travaux amènent une énorme circulation, un déplacement de population, une désertion des campagnes au profit des villes, de Paris surtout. L'approvisionnement en vivres de la capitale donne lieu à un commerce de plus en plus actif, laissant entre les mains des intermédiaires libres ou privilégiés plus de bénéfice qu'entre celles des producteurs, et cependant mie hausse des prix en résulte, qui des produits se répercute sur le prix des terres elles-mêmes, s'étend aux salaires et dans laquelle intervient comme facteur considérable l'abondance de l'or. Due au hasard, la découverte de l'or dans les placers de la Californie (1848) et trois ans après dans les « champs d'or » de ^ l'Australie, allait révolutionner le monde. A l'émotion gêné-

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raie que souleva la nouvelle tombant dans une Europe en pleine crise politique et sociale, à la poussée qui se produisit vers cet eldorado californien et fut le point de départ d'une émigration de plus en plus active vers le territoire américain, cette découverte allait ajouter des conséquences bien autrement sérieuses. Il avait fallu plus d'un demi- siècle pour qu'après les voyages de Colomb, la perturbation causée par Tafflux des métaux précieux se fît sentir; moins de dix ans après la révélation des richesses minérales de la Californie, les mêmes effets se manifestèrent avec une intensité plus vive encore.

La révolution de 1848 avait amené en France un resserrement de l'argent. Comme toutes les crises, elle avait eu pour premier effet de faire disparaître toutes les monnaies de la circulation. Les réserves même de la Banque avaient été presque épuisées. Il avait fallu donner cours forcé aux billets, soutenir le crédit par des mesures énergiques et môme des expédients. La Banque de France réorganisée avait seule le droit d'émettre des billets, elle abaissait ses coupures à 200 fr. et à 100 fr., et publiait son bilan tous les huit jours ; le Comptoir d'escompte était créé à Paris, des établissements similaires dans les dépai*tements ; on importait d'Angleterre le système des wan^ants, c'est-à-dire de bons représentant des marchandises entreposées et admis à l'escompte. Bref on avait multiplié la circulation fiduciaire pour satisfaire à un besoin urgent de numéraire.

La solidarité déjà manifeste du commerce européen jointe aux agitations et aux guerres avait étendu les mêmes souffrances et les mêmes besoins à toute l'Europe. Et c'est au moment de ce resserrement du crédit et de la circulation monétaire qu'éclatait le bruit de ces trouvailles. De 1851 à

1860, la valeur moyenne de la production de Tor s'éleva à près de 700 millions de francs par an. Or, quelque développement qu'ait prise la production industrielle et agricole, ralentie, après la fin de la crise de 1848, par la guerre de Crimée (1854-1856), la guerre d'Italie (1859), la crise américaine (1857), elle était loin d'atteindre de telles proportions. La surabondance de métaux précieux amena donc une hausse rapide des prix. Les pays les plus pauvres et les plus éloignés des grandes voies Commerciales et des grands marchés en ressentirent vivement le coiitré-coup. A Bilbao, le prix de la viande, du pain et des œufs, doubla de 1854 à 1860 ; le prix des mômes denrées tripla en Irlande de 1857 à 1867 ; en 29 ans (1848-1877) le prix moyen de toutes choses devait s'élever de 50 à 60 p. 100.

Cette crise heureuse pour les uns, malheureuse pour les antres, accompagnée d'une énorme fepéculation sur les titres de chemins de fer et de sociétés qui arrivaient en masse sur le marché de la Bourse, produisit nécessairement une accélération des échanges. Ceux qu'atteignait la dépréciation des métaux précieux, ou, si l'on veut, la diminution de leur puissance d'achat, rentiers, salariés, fonctionnaires ne pouvaient guère l'esireindre leur genre de vie généralement très modeste", les autres entre ' les mains desquels les métaux arrivaient plus abondants sans que l'effet de leur multiplication se fût encore répercuté sur ceux auxquels ils servaient à un titre quelconque des revenus fixes, usèrent, selon l'usage, sans mesure de cet excédent imprévu de richesses. « Ce fut l'âge d'or de la Bourse, dit M. Levasseur (de 1852 à 1856). Londres qui avait été, depuis le commencement du siècle, le principal marché des capitaux et des grandes entreprises en Europe, céda le pas à Paris. L'élan

était tel, qu'il permit au commerce de franchir le choléra, la disette, la guerre d'Orient et à TÉtat d'emprunter un milliard et demi sans briser le ressort du crédit. Les capitaux, à peine formés, étaient absorbés ; les travaux publics, les emprunts, la disette elle-même, tout y contribuait ; on spéculait à la hausse, et les cours s'élevaient. » Le Crédit foncier, le Crédit mobilier (1852), le Comptoir d'escompte réorganisé (1854), la Société générale de Crédit industriel et commercial (1859), bientôt le Crédit lyonnais (1863), la Société générale pour favoriser le commerce et l'industrie (1864), prenaient naissance. Le machinisme avec ses perfectionnements incessants nécessitait des installations coûteuses, des approvisionnements considérables et assurés d'avance, une production abondante et par là même plus lentement écoulable. L'abondance des capitaux n'eût servi de rien, sans la facilité de se les procurer rapidement et à bon compte. Le rôle du commerce pour sufiBre à ces approvisionnements et à ces ventes croissait en importance. Mais si la science avait mis à sa disposition les moyens de répondre à ces exigences, la législation et le système douanier entravaient de mille façons son action. L'échelle mobile avait été une gène et parfois même une cause de ruine pour les négociants en blé pendant la disette de 1855.

Le développement, la facilité, le bas prix des transports, principaux facteurs de l'abaissement des prix pour le commerce en gros, avaient étendu le champ de l'achat et de la vente. On voyait entrer en lice dans des proportions de plus en plus grandes des éléments que l'on avait négligés jusqu'alors. La fertilité des terres noires delà Russie inquiétait peu les agriculteurs de l'Ouest. Faire venir des blés d'Odessa semblait encore vers 1850 une mesure à laquelle on n'avait

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recours que dans les jours de grande détresse, une opération des plus hardies. L'abondance du bétail dans les prairies' et les steppes voisines de la mer Noire n'était qu'un médiocre souci pour l'éleveur de l'Europe centrale et occidentale. Ce bétail ne comptait que poiur les peaux, cuirs, laines et déchets que l'on en retirait, car c'était là la seule partie vendable, et la viande était laissée sur place, abandonnée comme pâture aux oiseaux de proie et aux fauves. Les Étals-Unis avaient fourni à l'Europe, en 1856-1857, 5,338,000 hectolitres de froment. On voyait dans l'accroissement de la production de ce pays une ressource pour les mauvais jours, sans soupçonner qu'il pût devenir un danger. Les Indes, où l'Angleterre venait de réprimer, durement et à grand'peine, la terrible insurrection des Gipayes, étaient toujours dans l'esprit public le pays de Cocagne, une source intarissable de richesses et les Anglais appelaient volontiers leurs mines de houille les Indes noites. Personne à Manchester ne soupçonnait en elles de futures rivales industrielles.

En somme, à cette date, deux puissanceé marchaient nettement à la tête du monde commercial et industriel, l'Angleterre et la France, l'une prépoûdérantë par son industrie et sa marine, la seconde par son agriculture. La prépondérance de l'Angleterre était toutefois mieux assise que la nôtre. C'était sur des forces d'avenir, ses riches mines, solide et fécond appui de son industrie , ses abondants moyens de transport qu'elle reposait. La nôtre avait surtout pour fondement des avantages qui avaient fait leur temps, si je puis dire, «une variété de cultures qui faisait de la France comme le résumé de toute TEnrope », une pondération bien équilibrée de forces industrielles et de forces agricoles, notre situation sur deux mers. L'Angleterre était tributaire de l'étranger pour ses ce-

réaies, la France pour ses houilles, c le pain de Tindustrie ».. Toutes deux voyaient cependant s'élevef des rivales. Pour la production des laines; elles allaient être distancées toutes deux dans des proportions identiques par les laines exotiques; toutes deux allaient être menacées, Tune industriellement, Taulre dans son agriculture par les Etats-Unis. La Russie allait être pour la France une concurrente agricole redoutable, la Prusse et TAUemagne, pour le travail du fer et de la fonte, des antagonistes dangereux pour l'Angleterre. Des puissances secondaires, la Belgique, la Hollande, étaient sous certains aspects agricoles, l'élevage du bétail par exemple, en avance sur la France, mais celle-ci dominait sans conteste pour la production des vins (40 millions d'hectolitres, plus du tiers de la production totale) ; elle était la première puissance du monde alors pour celle du froment, 90,000,000 d'hectolitres en moyenne, tandis que la Russie n'en récoltait que 80,000,000 'et les États-Unis 50,000,000. La France était mieux faite avec ses proportions et le ion équilibre de ses facultés productives pour un monde réduit que pour un univers immensément élargi. Une œuvre d'art placée au milieu de constructions gigantesques en perpétuel mouvement d'instabilité, court risque d'être écrasée par elles. Valait-il mieux pour la préserver l'entourer, selon les vieux procédés, d'une triple muraille de Chine, ou la tirer eu plein air et, faisant appel à toutes les forces naturelles ou acquises dont elle émane, engager hardiment la lutte de l'esprit contre la matière, s'efforcer de parer parFiogéniosité et la science aux dangers qui la menaçaient?

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