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CHAPITRE VII

Nouvelle politique commerciale. — Les traités de commerce,

La nouvelle politique commerciale inaugurée en 1860 par le traité de commerce entre la France et l'Angleterre (23 janvier) ne fut, S0U8 ses apparences de coup d'État commercial, que la conclusion logique du mouvement économique et social dont la Révolution de 1848 avait précipité la marche. Ce n'était plus, comme les réformes de Peel, simplement un acte de politique intérieure. Les intérêts de la France et ceux de son gouvernement en étaient sans doute les principaux inspirateurs, mais il y avait aussi dès préoccupations extérieures, une intention mai*quée de fonder sur la satisfaction des intérêts matériels un nouveau système de politique internationale. Le besoin ou le désir de renouer plus étroitement Falliance anglaise compromise par les événements d'Italie et leurs suites, de rétablir avec la Prusse et l'Autriche, avec la Belgique et la Suisse, des rapports qu'avait brisés ou tendus cette guerre, put en hâter l'adoption, mais les mesures prises ou proposées antérieurement par le gouvernement impérial montrent nettement qu'elle ne fut pas le résultat d'un caprice ou d'une nécessité de circonstance, mais bien d'un plan mûrement et longuement combiné.

Sans parler des manifestations socialistes de sa jeunesse, phraséologie sentimentale qui alors ne tirait pas à conséquence, Napoléon III savait que son pouvoir reposait surtout

LES TRAITÉS DE COMMERCE DE 1860. Il7

sur le prestige qu'exerçait son nom sur les masses populaires et qu'il n'était que difficilement supporté par la bourgeoisie libérale* Si celle-ci lui avait su quelque gré de la guerre d'Italie, cette môme guerre allait Ini attirer des inimitiés et des haines parmi ceux qu'inquiétaient dès ce moment la situation nouvelle faite au Saint-Siège et l'avenir de sa domination temporelle. Sa détermination put s'en trouver brusquée, mais il lui fallait faire quelque chose pour ses partisans, pour les paysans qui lui étaient acquis, pour le» ouvriers qu'il voulait gagner. Tl ne s'agissait même pas de favoriser les consommateurs au détriment des producteurs, car les paysans le sont aussi, mais d'approprier aux nouvelles conditions sociales une législation surannée, d'opérer ces changements, ces réformes que les ministres peu révolutiour naires de Louis-Philippe avaient déjà jugés inévitables, de légitimer l'autorité qu'il tenait du suffrage universel en accomplissant au profit du plus grand nombre ce que les représentants de la bourgeoisie censitaire avaient empêché le gouvernement précédent d'accomplir.

En vertu du traité dont Cobden et Michel Chevalier furent les principaux négociateurs, la France supprimait les prohibitions sur les objets manufacturés anglais, coutellerie, voitures, fils de laine, de coton, de soie, de chanvre, et les remplaçait par un droit de 30 p. 100 au maximum et de 25 p. 100 à partir du 1*' octobre 1864 et abaissait les droits à l'entrée sur la houille, les fers, les fontes, les aciers, les ouvrages en métaux, les produits chimiques, etc., mais progressivement de manière à ce que les droits les plus bas ne fussent appliqués que dans un certain nombre d'années. L'Angleterre supprimait tous droits sur nos soieries, articles de Paris, bijouterie, orfèvrerie, bronzes, modes, gants, fleurs

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arti&cielles, et réduisait les droits sur les autres à des taxes purement fiscales et, par conséquent, très amoindries. Nos vins notamment ne payaient plus que 22 fr. 50 c. au lieu de 158 fr. par hectolitre et nos eaux -de -vie 218 fr. au lieu de 619 fr.

Des traités analogues furent conclus avec la Belgique (1861), la Prusse et le ZoUvereiii (1862), Tltalie et la Suisse (1864), les villes hanséatiques, les Pays-Bas, le Mecklembourg, la Suède et la Norvège, TBspagne (1865), le Portugal, le Pérou, TAutriche (1866), etc.

En même temps, des lois ou décrets permettaient Tentréo libre en France, sous pavillon français, des matière* premières destinées à l'alimentation de nos manufactures : laine, coton, gomme, potasse, drogues tinctoriales, etc. ; des blés, moyennant un simple droit de statistique de fr. 50 c. par 100 kilogr. sur navire français, 1 fr. sur navire étranger; du seigle, de Torge, du maïs, etc. Le» droits sur les sucres étaient réduits de moitié ; le régime colonial supprimé et les colonies ouvertes au commerce libre sous tout pavillon avec tous les pays ; les droits protecteurs en faveur de notre marine marchande étaient abolis à leur tour, les commerces de la boucherie et de la boulangerie déclarés libres, bref Tinitiative privée était appelée à jouer pour le développement et la défense de nos industries et du travail national une grande partie du rôle réservé ou imposé jusqu'alors à l'État.

Celui-ci ne renonçait pas à son rôle naturel et légal de tuteur et curateur de la fortune publique, mais en ramenait l'exercice à des proportions plus modestes et plus rationnelles. L'impulsion donnée aux travaux de chemin de fer, la réduction des droits sur les canaux, la création de grands services maritimes subventionnés (Messageries maritimes, Com-

pagnie transatlantique)^ les encouragements donnés à Tagriculure (drainage , dessèchement des marais , plaatations des landes, repeuplement des rivières, etc.), la création d'écoles professionnelles, le développement dé renseignement spécial et de Tétude d,es langues vivantes, du service des postes, de la télégraphie, etc., les grands travaux publics entrepris en Algérie, Fouverture à notre commerce de la Chine et du Japon, Toocupation delà Nouvelle-Calédonie et de la Basse- Cqchinchine, la protection accordée à Tentreprise du canal de Suez inauguré en 1869, rentraient bien dans son rôle et témoignaient du souci qu'il avait de le remplir.

Il n*est pas jusqu'à la malheureuse expédition du Mexique qui n'ait eu en vue, par le rôve. d'une union des races latines, l'ouverture plus large à notre commerce de l'ancienne Amérique espagnole.

En dehors môme de ces entreprises et mesures intéressant directement la France, le gouvernement impérial prétait tout son concours au rachat. du péage du Sund, à l'ouverture au commerce libre de l'Escaut inférieur, aux travaux de la commission du Danube et conviait l'Europe en 1867, après Sadowa, ^ une nouvelle exposition universelle dont le succès dépassait celui des précédentes.

Toute l'Europe était donc entrée dans la même voie. Tous les États faisaient entre eux des traités sur la base de la réciprocité, c'était ce système et non celui du libre-échange qui triomphait. «La démocratie coulait à pleins bords», selon un mot fameux. Il s'agissait de lui creuser son lit, de régler son courant, < d'en puri&er les eaux et les rendre fécondes ». Gomme toujours, et ce qui s'était passé déjà en 1786 se renouvela en 1860, chacun des pays contractants se déclara ^sacrifié. Parmi les producteurs, ceux dont les marchandises

voyaient s'agrandir leurs débouchés applaudirent, ceux aux produits desquels on permettait d'opposer la concurrence des produits étrangers protestèrent. Il était évident que cette réforme, comme toutes les innovations, devait léser certains intérêts, que ce progrès comme tous les autres exigeait certains sacrifices. On les avait demandés surtout antérieurement au consommateur au profit du producteur, c'était à celui-ci qu'on les imposait cette fois, un peu brusquement peut-être, bien qu'il eût pu le pressentir, mais non sans lui offrir le moyen d'alléger et réparer promptement ses pertes. Indépendamment de toutes les mesures générales prises en sa faveur dans le remaniement des lois et la révision des tarifs, 40 millions furent mis à la disposition des industriels pour refaire leur outillage.

La crise cotonnière, survenue au début même de l'expérimentation du nouveau régime douanier, en compromit un instant le succès. La cessation, à la suite de la guerre de Sécession, de l'arrivage des cotons d'Amérique occasionna, en Normandie surtout et en Angleterre dans le Lancashire, une affreuse misère. L'intensité en fut atténuée par le développement que prit alors l'industrie des laines (Roubaix, Tourcoing, Fourmies, Amiens, Reims, etc.) et les idées économiques qui avaient triomphé en 1860 en reçurent une nouvelle consécration. Rien n'était plus dangereux, on l'éprouvait durement, que de réserver à un seul pays le monopole d'une production.

En fait, la France se trouvait alors en bonne posture pour tenter une inévitable expérience, et les résultats se traduisirent pour elle par un immense développement de son commerce. De 1851 à 1860, ses exportations avaient été de 1,752 millions par an; de 1861 à 1870, elles s'élevèrent à

2,750 millions; de 1871 à 1880, malgré la perte de TAlsace et de la Lorraine, à 3,489 millions; de 1881 à 1890, à 3,411 millions; en 1891, en&n, elles atteignaient 3,569 millions, dont 1,926 millions d'objets fabriqués.

L'extension du marché, la multiplication des échanges, la spécialisation des articles et la variété des marchandises sur lesquelles les opérations peuvent se conclure ont nécessité la suppression du privilège des courtiers et des modifications au droit commercial et aux habitudes de commerce. Le besoin de capitaux a engendré l'association sous toutes ses formes: sociétés anonymes n'engageant les participants que pour les fonds versés par eux à la société ; sociétés à responsabilité limitée, au capital maximmn de 20 millions, pouvant se constituer sans autorisation préalable ; sociétés à capital variable jouissant pour l'admission des nouveaux associés ou le retrait de nouveaux membres de facilités étendues, etc. Toute une législation nouvelle surgit pour favoriser ces associations et garantir, dans la mesure du possible, le préteur contre les dilapidations et la fraude. La création d'entrepôts et le fonctionnement du prêt sur gages (wan*ants) durent être facilités ; la circulation du chèque fut autorisée, mais avec des restrictions gênantes ; les ventes publiques même de marchandises neuves furent permises sans restriction en Angleterre et dans d'autres États, dans certaines conditions déterminées en France. Enfin par des taiifs spéciaux internationaux, dits de pénétration, les compagnies de chemins de fer se disputèrent la clientèle du transit, lucrative et par les recettes qu'il procure pour le transport et par celles qu'il assure en manutention, droits de statistique, de port, de navigation, frais de séjour, etc. Ces avances faites au commerce étranger sont même souvent l'objet de récriminations passionnées et

injustes. Que pour faire prendre aux soieries de Zurich la route de Marseille de préférence à celle de Gênes on leur fasse des conditions spéciales, c'est une trahison des intérêts nationaux, etc. Or, c'est simplement des recettes et du travail assurés à la France au détriment d'une nation voisine sans aucun préjudice pour l'industrie et le commerce français.

Cette lutte de tarifs de transport, ces offres de service au l'abais sont un des grands éléments de la concurrence. La l'édnction du fret et des transports est avec celle du coût de production la grande préoccupation de tous ceux qui achètent ou qui vendent. De là, à cause des avantages spéciaux faits pour les grandes quantités et de la réduction au minimum de la prime.de commission, des opérations en grand calculées sur les probabilités d'écoulement qui revêtent l'apparence du jeu et de la spéculation, mettent quelquefois le marché à la discrétion d'un seul opérateur et attirent sur le commerce même le plus honnête de la part des écrivains socialistes des anathèmes que, sur la foi des pontifes, répète la masse disciplinée et crédule.

Quelquefois aussi ces opérations ont la réalité d'une spéculation dont le contrepoids se trouve dans les chances égales de gain et de perte et dans la concurrence.

L'union monétaire latine conclue entre la France, la Belgique, l'Italie, la Suisse et la Grèce avait pour but de parer à.un des aléas du commerce en garantissant les marchands de tous ces pays contre les agitations du change et de favoriser les échanges entre eux. Elle permettait, en outre, en autorisant l'interdiction de la frappe de l'argent d'obvier à la dépréciation possible de ce métal, et les quelques inconvénients qu'elle a présentés dans la suite, ont été largement

compensés par Tavantage qu'elle a eu de mettre les États contractauts à Tabri de la ciise monétaire actuelle, en conservant à l'argent, danç le cercle de TUnion, son pouvoir libérateur et faisant que la Bourse de Paris soit aujourd'hui la seule grande bourse d'Europe où toute prime sur l'or ait disparu.

Dans l'existence relativement simple d'autrefois, où les événements laissaient entre eux quelque intervalle, il était possible de supputer exactement l'influence qu'ils exerçaient sur les afl'aires. Il n'en est plus de môme aujourd'hui. Les causes concomitantes se multiplient tellement et sont si vite contrariées par des causes agissant en sens inverse, que vouloir abstraire un seul fait de tous les autres pour le prôner , comme un bienfait ou le condamner comme un méfait exposerait à de cruels mécomptes. En ce qui concerne les traités de commerce, il serait aussi injuste de leur attribuer tous les progrès des échanges dans la période qui a suivi leur conclusion que de les rendre responsables de toutes les soufrances. Somme toute cependant, il est des résultats qu'on ne saurait séparer d'eux. Les conditions dans lesquelles la France affrontait la lutte sont invoquées en faveur du système protecteur, mais ce qui s'est passé depuis montre qu'il était incapable de suffire aux exigences nouvelles. Une longue habitude, une longue sujétion à des règlements étroits ont ponr ainsi dire immobilisé certains types de fabrication. Une lutte s'est engagée entre le goût public qui se transforme incessamment et nos fabricants qui persistent à vouloir imposer les types anciens. À côté de certaines cités (Roubaix, par exemple) tout américaines, c'est le mot consacré quoiqu'à tort, débrouillardes, ayant accepté cette inconstance du goût et s'appliquint à le satisfaire, réglées par

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lui et le réglant à leur tour, combien d'autres s'immobilisaient et s'endormaient, rebelles à toute transformation, laissant leur échapper les marchés où elles étaient maîtresses, mourant dans leur ancien décor et représentant, au milieu du changement général, ces vieilles échoppes que l'on rencontre encore quelquefois dans les villes, devant lesquelles on s'arrête, curieux et attendri peut-êlre, mais dans lesquelles on n'entre pas. Il fallait un coup de fouet à notre industrie. Elle grincha, mais partit. Il en fut de même partout.

Le commerce de la France avec l'Angleterre, qui de 1827 à 1846 avait augmenté de 72 à 192 millions, monta, de 1847 à 1866, de 192 à 1,800 millions de francs. L'exportation de nos tissus de laine, dont la moyenne annuelle avant le traité était de 220 millions, atteignit pour les années 1865- 1866-1867 une moyenne de 371 millions. Roubaix importait en 1860, 16,900,000 kilogr. de laine et coton ; en 1868, elle en importait 21 millions ; 5 millions de kilogrammes de tissus sortaient en 1860 de ses manufactures; en 1869, le chiffre passait à 11 millions. Nous vendions avant le traité pour 124 millions de soieries à l'Angleterre; en 1867-1868-1869, nos ventes s'élevaient à une moyenne de 218 millions ; l'industrie parisienne (modes, fleurs, etc.) voyait le chiffre de ses achats par l'Angleterre passer dans la même période de 50 à 60 millions; notre viticulture plaçait dans ce pays 60,000 hectolitres en 1859 ; en 1868 , elle lui en vendait 263,000. Notre production du fer, loin d'être écrasée par la concurrence anglaise, suivait sa marche ascendante : elle était de 177,000 tonnes en 1836, de 377,000 en 1847, de 602,000 en 1859 ; en 1868, elle atteignait 916,000 tonnes. L'invasion des cotonnades anglaises avait été particulièrement redoutée ; en 1860, nous importions 80,000,000 de coton

brut, 100,000,000 en 1870; le nombre de nos broches montait de 6,000,000 en 1860 à 6,800,000 en 1870; nous produisions poi^r 433 millions de francs de colon fllés et T Angleterre n'en faisait entrer chez nous que pour 5,900,000 fr. (1867). Nos ventes de fruits, beurre, œufs, graines, légumes, pommes de terre, etc., prenaient un magnifique essor. L'exportation des fruits, qui était de 3 millions de francs avant le traité, était en 1870 de 15 à 20 millions ; elle atteignait une valeur de 50 millions pour le beurre, 35 pour les œufs, 50 pour les légumes, etc. L'agriculture et l'industrie avaient donc eu également leur part aux bénéfices du nouveau régime commercial.

L'Angleterre voyait en même temps le chiffre de ses exportations passer de 2,900,000,000 de francs en 1854, à 4,130,097,550 fr. en 1864 et 6 milliards en 1874.

En Allemagne, l'entrée en 1867 dans le ZoUverein des États du Sud modifiait en même temps que les traités de commerce conclus avec les puissances étrangères la situation économique. Des éléments étrangers à la marche normale des transactions venaient donc en modifier l'allure. La valeur des échanges entre le Zollverein et la France était loin d'égaler celle des échanges entre la France et l'Angleterre, mais, bien que tous les yeux fussent tournés de l'autre côté du détroit, on pouvait déjà percevoir dans la direction de l'Europe centrale l'œuvre d'une situation nouvelle. La Prusse entraînait bon gré mal gré les petits États dans son orbite. Elle leur imposait son hégémonie économique comme sa direction politique ; les peuples suivaient plus docilement que les princes ; le principe des nationalités n'avait pas été évoqué en vain ; le souvenir d'Arminius hantait toutes les' imaginations allemandes et c'était vers l'industrie et le com-

merce que se portait, en attendant mieux, la fièvre patriotique. La région du Rhin, la Saxe, se couvraient d\isines ; la fabrication du sucre faisait d'incessants progrès 5 l'industrie textile augmentait le nombre de ses broches (2,500,000 en 1869), là métallurgie coulait la statue Colossale de Guillaume 1" pour l'exposition de 1867, les canons fondus par la maison Krupp à Essen commençaient à fixer l'attention. En 1861, les statistiques enregistraient 265,701,464 fr. à l'importation d'Allemagne en France et 183,599,977 fr. à l'exportation de France en Allemagne (coriimerce général) en 1868, les importations allemandes en France étaient de 391,845,051 fr., les exportations de France pour l'Allemagne de 241,394,911 fr. La progression avait été plus accentuée au profit de l'Allemagne. Le développement du chiffre des affaires était sensible dans tous les États. Les chemins de fer, comme l'abondance de l'or, la direction des esprits, les progrès de la science contribuaient à l'accentuer. Le mouvement dessiné dans les périodes précédentes arrivait à son apogée.

L'accentuation de l'émigration européenne, les appels inusités faits par les pays où elle se portait à l'agriculture et surtout à l'industrie de l'Europe étaient aussi des agents sérieux de progrès commercial. L'accroissementdesdébouchés marchait de pair avec celui de là production. Le rétablissemen de la paix aux États-Unis avait fait rouvrir ces marchés longtemps fermés. La navigation à vapeur se développait à point pour la mettre à profit, et la télégraphie sous-marine unissait plus étroitement les deux mondes.

Le premier câble transatlantique réunissant l'Europe à l'Amérique, de Valentia (Irlande) à la baie de la Trinité (Terre-Neuve) et long de 3,627 kilomètres, fut immergé en

1865-1866. L'attention avec laquelle ce travail avait été préparé, les sondages et reconnaissances des fonds marins qui rayaient préparé, la hardiesse de l'entreprise, le but poursuivi, les résultats obtenus, tout avait donné à cette opération un caractère vraiment solennel. C'est' par le fond de l'Océan qu'allaient mainténaint communiqnerles deux hémisphères !

C'est là qu'immense et lourd, loin de Tassaut des ondes, Un câble, un pont jeté pour Tâme entre deux mondes, Repose en un lit d'algue et de sable nacré ;

Car la foudre qu'hier l'homme aux cieuz alla prendre, Il la fait maintenant au fond des mers descendre. Messagère asservie à son verbe sacré.

(Sullt-Pbudhomme.)

L'ouverture du canal de Suez (17 novembre 1869) devait avoir par le déplacement des grandes routes et l'abréviation du parcours vers TE xtréme- Orient elles Indes une influence plus grande encore sur le commerce.

Un aperçu rapide de ses conséquences fera saisir tout ce que recelaient de germes de progrès pour l'avenir les entreprises et les travaux de cette période.

Cette œuvre grandiose avait hanté l'imagination de Bonaparte et de Méhéraet-Ali comme de tous les maîtres anciens de l'Egypte, quand celle-ci a eu la trop rare bonne fortune d'avoir à sa tête des hommes de génie. Les travaux de nivellement entrepris pendant l'occupation française avaient, par suite d'erreur de calcul, retardé le travail que des considérations politiques empêchèrent Méhémet-Ali d'entreprendre. Il craignait, et l'événement lui a donné raison, que l'Angleterre ne voulût mettre la main sur le canal et que l'apathie

des puissances européennes ne la laissât imposer son autorité à rÉgypte elle-même. "Ses successeurs furent moins timorés ; la persévérance et Ténergie de Ferdinand de Lesseps triomphèrent de leurs hésitations, de leur peu de foi dans la réussite de Tentreprise comme de Topposition de TAngleterre, et, en quinze ans, grâce aux capitaux européens et surtout français, à Tactif concours du gouvernement égyptien, et à la main-d'œuvre indigène requise par le vice-roi, la voie de jonction entre la Méditerranée et la mer Rouge fut achevée. Long de 164 kilomètres, le canal est large de 60 à 100 mètres entre les rives et de 22 mètres au plafond, profond de 8 mètres à 8°*, 50, tantôt contenu par des talus de dunes de 15 à 16 mètres de hauteur (seuil d*El-Gisr), tantôt empruntant le bassin d'anciens lacs (Menzaleh, Timsah, lacs Amers) transformés en mers intérieures et garages. Allongeant de 47 mètres la distance à vol d'oiseau qui sépare les deux mers (117 kilomètres), il part sur la Méditerranée de Port- Saïd, ville nouvelle créée au milieu des sables et où des digues énormes et des dragages puissants protègent son entrée contre l'invasion des alluvions du Nil et des sables, et débouche sur la mer Rouge à 9 kilomètres en avant de Suez, à port Tewfik, dans un bassin sur les bords duquel docks et magasins ont été installés par la Compagnie.

La navigation de la mer Rouge, étroite, semée de récifs, où le soleil réverbéré par les roches blanches du rivage fait peser sur les passagers une chaleur accablante, présentait pour la marine à voiles de tels inconvénients et de tels dangers que la nécessité de n'employer pour sa traversée que des navires à vapeur s'imposa bientôt. La transformation de la marine marchande se poursuivit donc, à partir et par suite de cet événement, avec une rapidité prodigieuse et le rac-

courci des distances opéré par le canal s'accrut des progrès obtenus dans Taugmentation de la vitesse.

L'abréviation du parcours atteint :

29 jours de Hambourg à Bombay ;

28 — d'Amsterdam, Liverpool et Bordeaux, idem;

31 — de Marseille, tdem;

32 — de Gênes, idem;

37 — de Trieste, idem;

38 — de Brindisi, idem; 41 — de Smyme, idem; 43 — d'Alexandrie, idem.

C'est-à-dire 48 p. 100 d'Allemagne, 49 p. 100 d'Angleterre et de Hollande, 50 à 52 p. 100 de France, 53 à 60 p. 100 d'Autriche, d'Italie, de Russie, de Turquie.

C'était donc le détrônement de la route du Cap, le retour aux anciennes voies commerciales, un regain de fortune pour les puissances méditerranéennes. Mais aucun pays n'a plus profité que l'Angleterre de ce qui pouvait paraître, de ce qu'elle crut elle-même longtemps, une menace pour sa prépondérance maritime. Elle jalonna d'abord la nouvelle route, comme l'ancienne, de stations navales et de postes de ravitaillement. Elle tenait déjà Gibraltar et Malte. L'ocr cupation de Tîlot de Périm, à l'entrée de la mer Rouge où elle possédait déjà Aden, la rendit maîtresse de la voie de Suez plus encore qu'elle ne l'était par Sainte^Hélène, le Cap et Maurice de la voie qui contourne l'Afrique.

Le canal, dont le coût de revient s'élève en 1893 à 584 millions, a vu son transmit grandir plus rapidement encore que ne le prévoyaient ses plus ardents promoteurs, ainsi que le prouve le tableau suivant tiré des rapports de la Compagnie.

aayires.

Sur les 3,559 navires qui ont transité en 1892

2,708 étaient des navires de commerce; 708 étaient des navires postaux ; 79 étaient des transports militaires; 51 étaient des bâtiments de guerre.

Sur 189,809 passagers que portait cette flotte:

70,239 étaient des passagers civils ; 2*1,930 étaient des transportés; 91,743 étaient des soldats.

Les intérêts politiques le mettent donc à profit aussi bien que les intérêts commerciaux et toutes les puissances qui ont des établissements dans TExtrême- Orient, et ce sont en Europe les plus nombreuses, ont à sauvegarder Tindépendance et la neutralité du canal.

L'Angleterre y tient cependant de beaucoup le premier rang par le nombre et le tonnage de ses navires.

Ainsi, les documents publiés parla Compagnie fournissent pour 1892 les chiffres suivants qui donnent une idée exacte et digne d'attention de la part respective des États dans le commerce des régions situées au delà du canal.

Anglais 2,581 navires, 5,826,861 tonnes.

Allemands 292 — 553,915 —

Français 174 — 415,973 —

Hollandais 177 -— 319,563 —

Italiens 74 — 127,998 —

Austro-Hongrois . . 61 — 124,625 —

Norvégiens .... 66 — 108,349 —

Espagnols 26 — 68,580 —

Portugais 23 — ' 50,952 —

Turcs 43 — 46,703 —

Russes 22 — 43,750 —

Grecs 6 — 10,074 —

Belges 4 — 5,121 —

Japonais 3 — 3,726 —

Chinois 2 — 2,388 —

Égyptiens 2 — 1,569 —

Siamois 1 — 1,279 —

Américains .... 2 — 564 —

Total 3,559 navires, 7,711,028 tonnes.

L'Europe est donc jusqu'ici presque seule à utiliser cette grande artère. Le ralentissement constaté dans le transit des deux dernières années 1892-1893 est la conséquence de Faffaissement général qui les a signalées, au point de vue commercial. Mais les mouvements de troupes à destination des possessions européennes ont aussi, suivant les années et les circonstances, une importance notable dans la circulation du canal.

Le port d'Alexandrie a nécessairement subi le contre -coup du déplacement vers Port-Saïd d'une partie des relations commerciales. La création du chemin de fer d'Alexandrie à Suez par le Caire et le mouvement occasionné par les travaux du canal lui avaient donné pendant quelques années un surcroît d'importance et d'activité. La route des Indes aboutissait de nouveau à son port et de nouveau elle prenait

132 PRÉCIS d'hi6toir£ du commerce.

la tête de la renaissance égyptienne. Si restreint que soit le bénéfice d'un point de passage, quelque peu de prospérité qu'ait donné, à Brindisi, par exemple, avec la rapidité actuelle du transbordement, sa qualité, de port d'attache pour certains services postaux, il se joignait à celui du commerce propre d'Alexandrie. Grâce au développement de la prospérité de rÉgypte, à l'ouverture du canal.de Mahmoudieh qui le réunit au Nil et à ce transport de marchandises qui suit toujours les voyageurs et fait une partie essentielle du trafic de ces navires postaux, cette ville tirait de sa situation de réels avantages. Aujourd'hui encore cependant, son port est fréquenté, son commerce actif et les touristes ont en partie remplacé les voyageurs d'affaires. L'interruption des relations avec le Soudan à la suite de la révolte- du Mahdi a été pour elle un coup peut-^être plus sensible encore que l'ouverture du canal.

La guerre néfaste de 1870 était commencée quand fut achevé le tunnel du mont Cènis. Déjà les roules du Sommering et du Brenner traversaient les Alpes. La route du Sommering, construite de 1848 à 1864, comptenait bien' 15 tunnels dont un de 1,428 mètres dé long à Paltitudè dé 899 mètres et 16 viaducs dont l'un de 46 mètres d'élévation; celle du Brenner (1867), 27 tuiinels, mais le col lui-même était franchi à la hauteur de 1,362 mètres sans le secours d'aucun de ces travaux. Au Cenis, il avait fallu ouvrir la roche à une altitude de 1,335 mètres sur une longueur de 12,333 mètres et consacrer 14 années (1857- 1^71) à ce gigantesque travail. Ce devait être un trait d'indisôoluble union entre l'Italie et la France ! Les événements ne tardèrent pas à montrer ce qu'il y a de vain et de chimérique dans lés combinaisons même en apparence les mieux fondées.

CflÀPITRE Vin

Le commerce européexi depuis la guerre franco* allemande.

I. — Causes générales qui ont modifié l'allure et les conditions du' commerce, — Betour au système protectionniste.

Bien que'le traité de Francfort qui termina la guerre francoallemande (1871) n'ait rien innové en matière commerciale, la situation politique de l'Europe se trouvait si profondément /changée, qu'il devait eu résulter fatalement de grandes modifications dans les relations internationales. Le déplacement de l'axe politique, le ^contre-coup des événements de l'Occident dans l'Europe /orientale, la constitution d'un nouvel échiquier politique se combinaient, pour les produire avec la crise provoquée par le développement incessant des applications de la science à toutes les branches de l'activité économique et les prodromes d'une évolution sociale qui, des esprits et de la théorie où elle était restée confinée jusqu'alors, tendait à descendra dans. la réalité et dans la pratique.

Une nouvelle phase de l'histoire du commerce était donc en germe dans les événements de Tannée terrible. Mais sur quelques nécessités ou apparences de nécessité, sur quelques conceptions nouvelles des droits et des devoirs respectifs des individus et de l'État, des obligations nationales et des lois humanitaires qu'elle s'étaie, elle né doit pas faire perdre de vue les résultats du système dont s^est détournée aujourd'hui la faveur pufeliqiiei;

En fait, les rêves d*araitié universelle et de fraternité internationale par le commerce étaient évanouis. L'humanité n'en est pas encore à cette période idéale de son existence ; les ferments mauvais qu'elle renferme reviendront encore plus d'une fois à la surface ; la force n'a pas renoncé à primer le droit ni « la lutte des races » à menacer la paix du monde.

Mais en apparence, et derrière des haines irréconciliables, l'harmonie était rétablie ; l'institution de l'Union postale universelle (1873) ayant son office central à Berne, où siégeait déjà celui de l'alliance télégraphique internationale, semblait un gage d'entente et de futur rapprochement. Un tarif uniforme était établi pour toutes les correspondances, lettres ou cartes postales entre tous les pays de l'Union ; on se proposait d'étendre cette unité de tarifs aux mandats, bons de poste, colis postaux et les relations se trouvaient ainsi facilitées pour un prix très minime entre les pays les plus distants/ Des tarifs télégraphiques internationaux étaient adoptés.; des ententes conclues pour la circulation plus rapide et plus aisée sur toutes les lignefi de chemins de fer, construites au\ reste dans tous les pays de l'Europe, sauf l'Espagne et la Russie, sur un même môme modèle, et la simplification des formalités douanières ; des conférences internationales préparaient l'adoption d'un même système de poids et mesures et notre système métrique pénétrait dans un certain nombre d'États ; des efforts étaient faits en faveur d'un méridien unique pour la construction des cartes et même pour l'unification de l'heure. Des congrès internationaux visaient à Tiétude en commun, à la solution amiable, uniforme et pacifique des plus graves problèmes. On eût dit que, malgré tous les symptômes contraires, chacun ne songeât qu'à maintenir relativement aux échanges, tout en se réservant la faculté de la modifier

en ce qui le concernait, une situation générale dont, à tout prendre, chacun avait tiré profit.'

A n'envisager en effet que Tactivité commerciale, on peut dire que celle-ci a eu, sous le régime libéral, son plus bel épanouissement et son âge d'or. La rivalité pacifique entre les nations, la concurrence ouverte à tous leurs produits excitaient partout une attention vigilante à profiter de tous les avantages naturels et acquis, ou une recherche tenace et fiévreuse de tous les moyens de compenser ceux que pouvaient posséder les autres. L'agriculture demandait au commerce de placer ses produits où elle les écoulerait aux meilleures conditions, l'industrie de découvrir, là où elles s'acquerraient au prix le plus bas, les matières premières et de faire circuler au mieux et au plus vite ses objets fabriqués. JLes marchés se concluaient aux plus grandes distances et à longue échéance, le commerçant étant fixé par la durée des conventions sur les conditions auxquelles il pouvait traiter et garanti par elles contre la fermeture subite d'un débouché ; l'or qui arrivait en abondance mettait à sa disposition un métal plus transportable que l'argent dont le discrédit pour le paiement des fortes sommes allait croissant et qui descendait fatalement au rôle de monnaie de billon que son peu de valeur relative et son abondance croissante semblent devoir lui assigner exclusivement désormais. Les procédés de banque, les maisons de compensation , rendaient les règlements de compte plus faciles et plus rapides encore, et cette activité, cette demande incessante encourageaient et provoquaient le renouvellement des machines et des méthodes, la recherche de perfectionnements mécaniques, industriels ou agricoles, le peuplement et la mise en valeur de nouvelles terres, le désir de chaque individu et de chaque groupe de s'assurer dans les

bénéflees à recueillir de cette circulation universelle, la part la. meilleure et la plus large. ^

De cette situation môme est née révolution néo-protectionniste qui caractérise ces dernières années. Depassives qu'elles étaient au point de vue économique, certaines contrées de r Europe, toutes celles du nouveau monde, celles de TAsie même et de TOcéanie sont devenues des plus actives. L'abondance de la demande a d'abord entraîné l'élévation des prix, l'abondance de l'offre a provoqué plus tard une baisse plus forte encore. Sur tous les points de la surface du globe l'importance des échanges a grandi, et, si bien peu des marchandises dont la protection favorisait la mise au jour avaient cessé d'être produites par les pays qui les éditaient déjà, en revanche, sous l'effet de cette concurrence et de cette progression des demandes, beaucoup l'étaient maintenant par des pays qui ne les donnaient pas autrefois.

C'est ainsi que créée par les événements même de 1870- 1871, la puissance allemande, composée du groupement d'États dont la population totale dépasse aujourd'hui 60 millions d'habitants, a'est portée avec tout l'enthousiasme et toute l'ardeur d'une victoire inespérée, vers le développement de toutes ses ressources industrielles et de son commerce. L'entrée dans l'union douanière allemande des villes hanséatiques, Hambourg et Brème,, lui a donné une nouvelle force. Les combinaisons politiques lui ont uni étroitement d'abord l'Autriche et la Russie, puis, après la sortie de cette dernière puissance de cette première triple alliance^ l'Italie. 1 L'entrée en scène de ces deux facteurs nouveaux, Allemagne et Italie, l'appel à la vie commerciale, à la suite du traité de Berlin de 1878 et delà guerre russo -turque, des royaumes et principautés créés ou agrandis dans la péninsule des Bal-

kans, la résurrection même de l'Empire ottoman mutilé, Textension coloniale d'un grand nombre d*Ëtats, les changements que des raisons de politi<lue internationale ou d'organisation intérieure ont amenés dans la législation commerciale, ont exercé sur la marche des affaires et la direction des courants commerciaux une influence considérable.

. Le développement des voies de communication et des relations internationales, déjà si marqué dans les périodes précédentes, a pris un essor plus grand encore dans celle-ci. Non seulement les chemins de fer étalent dans toutes les directions leur réseau serré et comnié unifié, mais les progrès introduits dans rétablissement des voies, le choix, la résistance et réiasticité des matériauk employés, la construction et Taménagement des voitures , la i*àpidité de la marche , L'emploi et le fonctionnement de signaux perfectionnés, la multiplicité des trains, ont amené d'énormes facilités pour les échanges. Le développement de la télégraphie électrique, la multiplication des câbles sous-marins s'ajoutant au réseau aérien ou souterrain, ont supprimé les distances entre les peuples les plus éloignés. La révolution dans les constructions navales, les modlQcations introduites dans les anciens types pour donner ati bâtiment plus de tonnage et de vitesse ; l'application, sans cesse améliorée, aux moyens de transport des forces qui ont régénéré l'industrie, l'emploi, à côté de la vapeur, du pétrole et de l'électricité ont non seulement abrégé la durée des parcours, mais diminué les prix de la circulation et du fret. Par là, les pays de production, mis de jour en jour plus à la portée des pays^qui utilisent et consomment ces produits, ont été amenés à les accroître dans la plus large et lapins profitable mesure et par suite excités à en devenir euxmêmes les metteurs en œuvre.

Puis, par un retour inévitable à d'anciens amis injustement dédaignéS; les transports intérieurs par eau reprirent subitement faveur. On creusait les rivières et les fleuves, élargissait et approfondissait les canaux ou en ouvrait de nouveaux. Tous les grands ports étaient partout Tobjet de travaux importants, creusement, amélioration des passes, construction de quais, de docks, de hangars, de rails, renouvellement et perfectionnement de Toutillage. Les canaux affranchis de tout péage et de toutes les charges qui pèsent sur les voies ferrées devenaient un instant les rivaux, puis, par une conception plus exacte de leur rôle, les auxiliaires des chemins de fer. Un travail de concentration, de révision des anciennes lois du trafic, s'opéraitsimultanémentpartout. Les lits approfondis des fleuves semblaient des véhicules commodes pour la pénétration à l'intérieur du pays. Les ports fluviaux reprenaient faveur. On calculait qu'un port avait d'autant plus de chances de recevoir et d'expédier des marchandises qu'il avait un rayon commercial plus étendu ; que les ports situés sur les bords mêmes de la mer avaient dans le cercle dont ils étaient le centre d'immenses espaces marins peu productifs , que ceux qui se trouvaient en avant d'un massif montagneux, d'une péninsule rocheuse, d'une contrée improductive, étaient I moins favorisés que ceux en arrière desquels s'étendait tout à l^entour une contrée fertile, facilement traversable par toutes les voies possibles de communication, de distribution et d'apport. Les villes intérieures s'unissaient à la mer par des canaux maritimes (Rotterdam, Amsterdam, Manchester); des canaux d'un intérêt plus général (Corinthe, Kiel) étaient entrepris. Partout et en tout, le progrès scientifique faisait sentir son action fécondante.

L'agriculture, à laquelle on donnait le moyen de reconnaître

le sol qui convenait le mieux à chaque espèce de plantes, celui de distinguer les espèces les meilleures, les plus productives, les plus résistantes et de donner à chaque espèce de terres les engrais les mieux appropriés, pour laquelle le commerce, la chimie, la géologie, en découvraient de nouveaux (guanos, nitrates, scories, phosphates, etc.), augmentait ses rendements. Partout des pâtis et des landes étaient défrichés et mis en valeur, la culture rationnelle, Taménagement et l'exploitation raisonnes des terres propagés par les comices, les conférences, les livres, les écoles. L'élevage savait discerner les races les plus aptes à fournir ce que Ton espérait d'elles, races de travail, races laitières, races de boucherie; toutes les espèces animales étaient comme renouvelées par les sélections et le croisement./

Le sous-sol n'était pas l'objet d'une moins ardente convoitise ni d'une étude moins attentive. La géologie savait reconnaître des gisements minéraux ignorés jusque-là et la mécanique permettait une exploitation moins dangereuse à la fois et plus fructueuse des richesses souterraines. La production de tous les métaux s'accroissait dans des proportions énormes, métaux usuels, houille, métaux précieux, etc. ; des produits nouveaux ou dédaignés jusque-là (péti'ole) étaient lancés dans la circulation.

L'industrie n'éprouvait pas une moindre métamorphose. La spécialisation par la division du travail devenait un des éléments indispensables du succès pour la fabrication de chaque produit, et elle n'était permise qu'à la condition d'opérer sur de grandes masses. Les progrès de la grande industrie au détriment de la petite s'accentuaient donc encore et de plus, le bon marché devenant une condition indispensable de vente, les fabricants pour l'obtenir rapprochaient leurs usines

140 PRÉCIS d'histoirb du gobciierge.

des lieux de production ou d'arrivage des matières premières ; les manufactures' dé produits similaires se groupaient pour obtenir, par leur entente ou leur action, des conditions plus favorables de ti*ansport et un écoulement plus facile; on réunissait sOus une môme direction, pour diminuer les frais généraux, des établissements concurrents ou succédanés les uns des autres; on abandonnail les vieux procédés et les vieux systèmes de fabrication en faveur des inventions chaque jour renouvelées ou perfectionnées de la science. La nécessité de se tenir toujours en éveil, de refaire à chaque instant son outillage,\de lancer sans cesse de nouveaux capitaux dans une affaire non plus même pour l'agrandir, mais pour la maintenir à flot, amenaient des déplacements d'industi*ie, l'abandon des manufactures isolées, le développement des grands centres, la désertion des petites villes et dés campagnes.

Ainsi partout les vieilles forges au bois disparaissaient, ne se soutenant plus isolément et très éparses qu'en raison de la fidélité de certains clients dont la foi dans la supériorité de leurs produits les entretient. Pour obtenir le bas prix que recherche avant tout le commerce, les usines à fer se concentrent à proximité soit du minerai, qui entre pour deux tiers dans la fabrication, soit de la houille qui y entre pour l'autre tiers ; les verreries, près des mines de houille ou des sahlières; les faïenceries ou porcelaineries, près des argiles ou du kaolin qu'elles utilisent, etc. Les régions minières, celles particulièrement où abonde la houille nécessaire à toutes les industries, voient celles-ci affluer chez elles. Les moulins à eau sont délaissés; les rivières inconstantes perdent toute vie sur leurs rives; celles anx allures bien réglées et les canaux attirent par la régularité et le bon marché qu'ils assurent aux approvisionnements et aux ventes.

4 Les prix subissent des modifications incessantes sous Tinfluence des découvertes nouvelles. Les 100 kilogr. de fer, qui coûtaient 90 fr. depuis Henri IV jusfju'à Napoléon I", n'en valent plus que 12 aujourd'hui. Le kilogramme d'acier, dont le prix était de 2 ou 3 fr. de notre monnaie aux xvii* et xviii* siècles, se vendait fr* 50 c. il y a cinquante ans, fr; 23 c. il y a quinze ans et ne vaut plus que fr. 12c. aujourd'hui*. La fonte est descendue de âÔO fr. la tonne en 1840 aux lieux de production à 50 fr. ; sur d'autres produits, l'aluminium par exemple, dont Tnêage industriel croît avec une rapidité prodigieuse, les changements sont plus surprenants encore et dépassent toute croyance. A côté de ces industries qui tombent, de ces substitutions générales, de ces déplacements obéissant à une règle universelle, d^aûtres changements aifectent particulièrement certains pays, frappant celui-ci, enrichissant celui-là. Certains ports aiitrefois très fr'équentés ne pouvant plus recevoir les gros navires modernes sont désertés ; la marine à voile disparaît devant la marine à vapeur comme les diligences ont été tuées par les chemins de fer. L'objet du conmierce se modifie. Les arrivages de sucre de canne, par exemple, baissent en proportion de l'augmentation de fabrication du sucre de betterave./ Celui-ci est produit en énormes quantités par des pays où il y a quinze ans la fabrication n'occupait qu'une place tout à fait secondaire. La maladie des vers à soie à accru dans une très grande proportion les demandes faites à la Chine et au Japon. La mode a délaissé cerfeins articles autrefois de vente courante; l'acheteur fait la loi au producteur qui, jadis, disposait de lui à son

1. Û'Ayenel, Le Mécaniêtne de la vie moderne, ap. Remie des Deux- Mondes,

142 PRÉCIS d'histoire du gommbrge.

gré, et les fléaux accidentels deviennent pour certaines contrées des causes de pertes difficilement réparables. L'industrie, toujours aux aguets, s'empare avec une telle rapidité de toutes les occasions qui s'offrent à elle, que des intérêts nouveaux se créent sur lesquels les anciens ne peuvent plus prévaloir. L'aniline a tué la culture de la garance comme l'indigo avait détruit celle du pastel, mais aucune de ces révolutions n'a produit des effets plus sensibles que celle qu'a opérée la ruine, par le phylloxéra, des vignobles français. I Après la grande récolte de 1875 qui donna, dit-on, malgré les progrès déjà faits par la dévastation en Vaucluse et dans le Gard, 75 millions d'hectolitres, la production s'abaissa rapidement jusqu'à 24 millions. Ce fut pour la France une perte qu'on ne peut évaluer au-dessous de 7 milliards de francs. Le seul département de l'Hérault se trouvait privé d'un revenu annuel de 250 millions. Depuis que l'oïdium et la gelée avaient ruiné les vignobles du Centre, les vins du Midi avaient envahi, grâce aux chemins de fer, des contrées où ils ne pénétraient pas autrefois. Le progrès des ventes avait fait délaisser pour la vigne toute autre culture; les olivettes, les plantations d'amandiers, etc., avaient été en grande partie détruites. Aussi lorsqu'à une période de prospérité exubérante succéda une période de détresse, la misère futelle profonde. On pouvait suivre dans le mouvement de la population la marche du fléau; viticulteurs et commerçants abandonnaient les champs dévastés et presque impropres à toute autre culture rémunératrice et se portaient là où la vigne était encore debout, du Gard dans l'Hérault, de l'Hérault dans l'Aude. Vaucluse trouvait une légère compensation à la perte simultanée de ses deux grandes cultures, la garance et la vigne, dans la culture des pommes de terre hâtives et

la production de la truffe ; les Pyrénées-Orientales dans celles des primeurs que les chemins de fer transportaient avec celles d'Algérie dans les déparlements du Nord, mais sur les coteaux et dans les plaines du bas Languedoc, le blé ne ren-i dait que huit pour un ; la ramie ne trouvait pas de débouchés.} 11 fallait donc reconstituer à tout prix les vignobles et des sommes considérables étaient dépensées en essais, en engrais, en irrigations, en traitements, etc., pour aboutir, il est vrai, à un succès complet, mais laissant le viticulteur en présence d'une situation très modifiée. Les demandes faites à l'Italie', à l'Espagne, à l'Algérie, à la Dalmatie, au Portugal, avaient poussé ces pays à donner une extension considérable à la culture de la vigne ; ils avaient appris des viticulteurs et des négociants français émigrés chez eux pour se procurer le moyen de maintenir et satisfaire leur clientèle, à perfectionner leur fabrication pour rendre leurs produits transportables, à les soigner pour qu'ils se conservent et ils restaient pour la France des concurrents sérieux.! L'Allemagne délaissait les ports français pour s'approvisionner en Italie ou en Espagne; sur bien des points, la cherté du vin avait fait abandonner cette boisson à laquelle on avait substitué l'usage du cidre, de la bière, du vin de raisins secs, de prunelles, etc. La fabrication des alcools de betterave, de mélasse et de grains avait pris dans le Nord et l'étranger un développement inouL Non seulement Tordre et la marche des transactions avait subi une révolution complète, mais les vins ne se vendaient plus, Tesprit-de-vin trouvait le marché encombré. Une crise succédait à une autre.

L'Europe eût peut-être surmonté victorieusement toutes ces difficultés, si, même avec le poids des charges de toutes sortes que lui a léguées la guerre de 1870, elle n'eût eu à

compter qu'arec elle-môme comme puissance productrice. Mais le développement de Tagriculture et de l'industrie dans les pays hors d'Europe lui créait en ce moment même des concurrences dangereuses et à la crise économique [venait s'ajouter une crise sociale d'une exceptionnelle gravité.

Les questions sociales prenaieïit une part de plus en plus grande dans les préoccupations publiques. L'insiu'reotion commutialiste de 1871 avait montré quel esprit de revendication, même par la violence, de certains droits dont elle se prétendait injustement privée, quel s ferments de révolte, quelles colères existaient dans une partie de la population parisienne et des grandes villes. A mesure que se développait le luxe, que se répandait l'aisance, que disparaissaient les mœurs simples et les habitudes patriarcales d'autrefois, ce déploiement de vie fastueuse, et ces prodigalités que des fortunes rapidement édifiées étalaient aux yeux des masses ouvrières rendaient plus sensibles pour celles-ci: les privations auxquelles elles étaient soumises, l'existence pénible à laquelle elles étaient condamnées dans les fabriques. En vain ce dé* bordement de richesses se traduisait par de grands travaux publics, le développement de l'industrie, un plus grand souci de l'hygiène, la participation de la partie aisée de la population à une foule d'oeuvres d'assistance et de mutualité, à de nombreuses créations et institutions, — œuvres des pouvoirs publics ou de l'initiative privée, — en vue de Tamélioration du sort des moins favorisés, des classes laborieuses comme on disait quelquefois : celles-ci, investies par le droit de suffrage, d'une part de la souveraineté, aspiraient toujours avec une impatience fort compréhensible, mais quelquefois mal contenue et mal dirigée, au passage immédiat dans les faits de certaines théories, d'un certain idéal dont

elles ne mesuraient pas les difficultés d'application ou ne reconnaissaient pas la chimère.

I Le bruit qui s'était fait autour des mines d'or avait habitué les esprits à Tidée d'expatriation. Les plus impatients, les moins chimériques, ceux qui rêvaient une autre existence et voulaient la devoir surtout à leur propre énergie et à leur travail, ou que chassait de chez eux l'appauvrissement subit d'une contrée jusque-là riche et productive, partaient pour ces immenses espaces, veufs de possesseurs, ou pour des colonies où des terres vacantes leur étaient offertes, pour ces contrées neuves où l'industrie demandait des bras, et formaient de suite des colons actifs ou des ouvriers précieux dont le concours était grassement rétribué. D'autres, que les vicissitudes politiques ou la haine de l'ordre social établi jetaient hors de leur pays et qui semblaient devoir faire des recrues moins utiles ou moins enviables, transformés par le milieu nouveau et poussés par les nécessités de l'existence, devenaient à la longue, eux aussi, des instruments de régénération et de progrès.

Cette émigration qui depuis 1815 n'avait pas cessé d'enrichir l'Amérique et dont les progrès avaient été constants depuis lors, prit à ce moment un développement tel, qu'elle constitue un des faits les plus graves de l'histoire économique de la période qui nous occupe.

On a calculé que de 1820 à 1890, dans l'espace de 70 ans, 13,492,506 émigrants avaient ainsi quitté l'Em'ope pour se rendre directement aux États-Unis. Les îles Britanniques (6,235,277 dont 3,481,074 pour l'Irlande) avaient vu le plus grand nombre de départs. Après elles venaient l'Allemagne (4,504,128 émigrants), la Scandinavie (1,067,348), l'Autriche -Hongrie (431,488), l'Italie (388,558), la France

146 PRÉCIS d'histoire du COBilMERCE.

(366,346), la Russie et la Pologne (324,892), la Suisse (171,269), chiffres auxquels la Chine ajoutait de son côté 291,655 Célestes.

En 1888, le chiffre des émigrants européens pour cette seule destination était de 506,213, parmi lesquels 100,756 Anglais ou Écossais, 71,761 Irlandais et 106,924 Allemands; Témigration Scandinave, italienne et russe, bien que n'atteignant pas ces chiffres, était encore considérable et en progrès. En 1891, les États-Unis ont reçu 613,221 immigrants. L'effet des circonstances locales se traduit dans les tableaux d'émigration par des variations très sensibles ; mais, en somme, on peut évaluer à 800,000 environ le nombre d'habitants dont s'appauvrit annuellement l'Europe au profit des pays étrangers. L'Argentine (260,000 immigrants en 1889) et le Brésil (191,000 en 1891) sont après les États-Unis les pays sur lesquels cette émigration se porte de préférence. Si nous ajoutons qu'un certain nombre de ces émigrants revient, après quelques années de séjour à l'étranger, dans la mère-patrie, soit désillusionné, soit après fortune faite, on voit à quelle activité dans les transports donne lieu ce mouvement considérable de voyageurs, que vient accroître la circulation des Américains du Nord et du Sud, désireux de visiter l'Europe ou môme de s'y fixer.

C'est un article d'échanges qui, pour beaucoup de lignes de navigation, devient le fret principal, qui demande un accroissement d'effectif naval construit dans des conditions particulières de vitesse, et pour compléter lequel on offre pour les autres articles, acceptés presque comme lest, un tai*if extraordinairement bas. Cet abaissement, cette réduction à rien pour ainsi dire, cette quasi-gratuité de transport a fait affluer sur IfEurope cette surabondance de produits exotiques

d'où est rôsuUé, pour tous les produits similaires d'Europe, Favilissement des prix. Les gains des compagnies de navigation sont des plus restreints ; beaucoup ne subsistent, avec les risques énormes que représente le départ de chacun de ces navires, que par les subventions des États auquels elles appartiennent, mais la circulation s'est* trouvée par suite accrue dans des proportions énormes. La demande des immigrés s'adressant de préférence à leur pays d'origine, toutes les contrées se sont crues appelées à bénéficier de cette aubaine, et toutes se sont mises à produire.

Enfin, l'émigration temporaire, mais difficile à évaluer, car elle se fait en grande partie par les frontières de terre, a pris aussi, par suite de la facilité des relations, un développement énorme. Le commerce lance de tous les côtés des représentants, des courtiers, des commis. Les Anglais ont sur tous les points du globe des nationaux se renouvelant périodiquement pour une bonne partie, mais dont la maison de commerce ou de commission persiste au milieu de ces changements de personnel; les Français fondent sur beaucoup de points des établissements qui prospèrent, mais disparaissent trop souvent avec leur fondateur. Les Allemands se glissent partout comme courtiers, commis de banque, employés, domestiques. L'émigration russe est surtout aiisto* cratique ou étudiante ; celle de Belgique, du Piémont, de la Catalogne, travailleuse de la terre ou des manufactures.

Partout les voyages sont devenus comme un complément, une partie indispensable de l'existence : voyages d'instruction, de curiosité, de plaisir, de mode ; séjours dans les stations thermales ou aux bains de mer, établissement temporaire à l'étranger. Plus d'un million d'étrangers sont ainsi établis en France, où ils forment plus du 1/38* de la popula-

tion, et les échanges insaisissables, échappant à Tévaluation régulière des douanes, qui se font par cette population voyageuse, dans les pays surtout où le voyage est pratiqué pour lui-même, où l'étranger est la grande et presque Tunique ressource, entrent aujourd'hui partout pour un chiffre très appréciable dans le mouvement des affaires. Ce besoin de locomotion, ces changements dans le mode d'existence, les exigences de la mode, imposent l'achat et par suite la fabrication d'articles autrefois de vente très limitée et de consommation très restreinte. Ainsi l'excès du luxe et le besoin d'agitation et de mouvement, de nouvelles nécessités factices ou raisonnées de la vie, la mode et le désir de paraître, comme l'hygiène et la thérapeutique, ont amené, parallèlement au mouvement d'émigration résultant de la misère et des difficultés de vivre, une activité de circulation et une fièvre de déplacements qui contrastent singulièrement avec les habitudes sédentaires de la plus grande partie de la population dans la première partie de ce siècle.

Exigeant plus d'apparences et plus d'éclat, ajoutant aux dépenses obligatoires un surcroit de dépenses superflues et devenues presque nécessaires sans que le budget de la famille ait augmenté le plus souvent dans les mêmes proportions, imposant par conséquent la répartition des mêmes ressources sur un plus grand nombre de chapitres de dépense, le genre de vie nouveau a nécessité la création de toute une catégorie nouvelle de marchandises dans lesquelles la beauté et la qua« lité sont sacrifiées au clinquant et au bon marché, se renouvelant plus souvent et par conséquent donnant lieu à un plus grand nombre d'opérations commerciales. La multiplication des usines et le perfectionnement de l'outillage ont bien amélioré les conditions de production des articles sérieux et

XB GOBiMERGE EUROPÉEN DEPUIS 1871. 149

solides offerts désormais' à des prix plus bas; mais les caprices et les variations de la mode en imposent plus fréquemment le renouvellement et la transformation, et de ces circonstances nouvelles résulte, en même temps que l'emploi d'un plus grand nombre de bras pour la production, celui d'un plus grand nombre de bras pour la confection et la retouche. Ainsi s'explique par la multiplicité des demandes, à côté de la création des grands magasins présentant comme avantages principaux la variété pour le choix et l'épargne du temps par la juxtaposition sous un même abri des marchandises les plus diverses, l'augmentation du nombre des petits commerçants dont l'infériorité, comme aussi la faveur, consistent dans le crédit qu'ils accordent, source souvent pour eux de grands déboires auxquels leurs puissants concuixents imposant le paiement au comptant ne sont pas exposés.

Cette concentration des marchés et l'extension du rayon commercial des grands centres était, du reste, une conséquence fatale de la rapidité et de la facilité des voyages. « Il fallait autrefois quatre jours pour venir de Brest à Paris, et la diligence y apportait chaque jour seize voyageurs. Il en était ainsi sur les autres routes nationales, et les voitures publiques ne pouvaient pas amener à Paris et par conséquent remmener plus de 150 à 200peî^onnes dans les vingt-quatre heures. Aujourd'hui les chemins de fer en enlèvent, pendant les jours de fête, et en ramènent à Paris près de 300,000. Au lieu de passer des journées entières enfermés dans des bottes étroites et pressés les uns contre les autres, les voyageurs sont à l'aise dans des voitures confortables et arrivent en quelques heures à leur destination\ » En revanche, les marchands

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