Jules Rochard, Revue dêê Deux-Mondes, 1<' juillet
trouvent aussi dans ces conditions nouvelles des facilités d'approvisionnement qui leur manquaient : la pénétration
rapide des modes et le désir de les suivre imposent à la circulation locale une activité plus grande. Il en est en somme, par suite, du commerce commode l'industrie, où, en France, sur 256,744 établissements soumis à la surveillance des inspecteurs, 33,690 seulement occupent plus de 10 ouvriers.
Les compagnies de chemins de fer, les sociétés minières et un certain nombre d'industriels onl fondé, en faveur de leurs employés et ouvriers, des économats qui livrent à prix coûtant de gros des denrées et objets de première nécessité, de bonne qualité, dont le prix est alors retenu sur les salaires au moment de la paye. Créés surtout en vue des familles et dans un but essentiellement utilitaire et bienfaisant, ces établissements, flétris par une école du nom d'économats patronaux, sont également attaqués par les débitants et marchands de détail auxquels ils font tort et les ouvriers auxquels ils profitent, et les sociétés coopératives dont le but est le môme que celui de ces économats sont encore peu répandues, bien que quelques-unes donnent d'excellents résultats.
En revanche, les débits de boissons, en faveur desquels l'État a renoncé, en France, depuis 1880, à des droits de limitation et de surveillance que justifiaient des raisons d'hygiène, de moralité et de sécurité publique, se sont multipliés jusqu'à atteindre chez nous le chiffre de 400,000, soit 1 pour moins de 100 habitants, et dans le. département du Nord, la proportion de 1 pour 46 habitants.
11 suffira de mentionner en passant, comme contrepartie de cette campagne socialiste contre les économats patronaux, la prétention de l'école collectiviste de fonder des établissements municipaux de commerce, pharmacies municipales, etc.
Tous ces indices d'une situation tendue, tous ces symptômes de malaise, toutes ces manifestations de besoins, d^nspirations, de passions, d'antagonismes ardents devaient aboutir nécessairement à une modification des lois et des rapports existants. On crut y trouver un remède dans le moins révolutionnaire encore de tous les moyens proposés, la révision des tarifs douaniers. .
Le nouveau mouvement protectionniste, né aux États-Unis en 1875, gagnait TAutriche en 1878, lltalie la môme année, l'Allemagne en 1879 et arrivait en France.
En Amérique, il était le résultat d'une sorte d'exaltation nationale, l'application en matière économique de la doctrine de Monroë : l'Amérique aux Américains, et de cette maxime regardée par toute une école comme un axiome, que le protectionnisme est nécessaire au triomphe d'une industrie naissante. Ailleurs, c'était le fait d'une combinaison politique, d'un kartell accordant à tout un groupe d'intérôts, en échange de ses votes, un subside sous forme de droit de douane; ailleurs, il invoquait des prétextes plausibles : l'intérêt du travail national, la défense de la production nationale menacée, le souci même de la défense nationale. L'effarement était général et gagnait même l'Angleterre. La mauvaise récolte de 1879 avait amené des pays hors d'Europe des quantités énormes de céréales ; l'Hindoustan nous inondait de blé. Le prix du fret, la distance, n'étaient plus une protection pour les produits indigènes. Le bas prix du blé empêchait les cultivateurs d'acquitter leurs fermages; dans quelques pays, les terres ne trouvaient plus preneurs ^u n'étaient louées qu'à des prix très réduits : de fortes taxes à l'entrée étaient seules capables d'empêcher la ruine complète de l'agriculture. Pour l'industrie, mêmes plaintes; la
concurrence et la surproduction avilissaient les prix; les salaires des ouvriers allaient en souffrir; déjà dans toutes les villes se pressait une foule de « sans-travail » : des droits à rentrée pouvaient seuls relever les profits et les salaires. L'industrie, qui arrivait à multiplier, en les tirant sans cesse de nouveaux éléments, par de nouveaux procédés, des produits semblables à ceux qu'elle fabriquait autrefois, demandait secours contre les intrus. La distillerie de pommes de terre et de betteraves s'insurgeait contre la distillerie du maïs; les huileries de colza contre celles d'arachides. Les découvertes de la chimie ruinaient certaines cultures et vevaient joindre leurs méfaits à ceux de la concurrence étrangère. Â tous rËtat apparaissait comme le saint patron, la vierge tutélaire que l'on invoquait dans les siècles passés.
Le temps n'était plus où l'on parlait de la suppression de toutes les barrières, où l'on montrait comme prochaine la relégation comme objets de curiosité, dans un musée des antiques, des uniformes des douaniers et des employés d'octroi ; où l'on protestait, au nom de la liberté, de la dignité humaine, de l'indépendance de l'individu et des droits de l'initiative privée contre l'ingérence de l'État, contre tout ce qui pouvait entraver l'action individuelle, corporations, syndicats, etc.
En vain les défenseurs des traités de commerce rappelaient que ces crises étaient périodiques ; que dans ce siècle mémo, et sous le régime protecteur, sur une période de quarante ans, il y en avait eu vingt de bonnes récoltes pour les céréales, mais vingt de mauvaises. La diminution de revenus pour les cultivateurs, et par suite pour les propriétaires, comme pour les industriels, n'était-elle pas parallèle à l'incessante diminution du revenu de l'argent? Depuis 1851, les
fermages n 'avaient-ils pas monté dans des proportions excessives? 11 y a un demi-siècle, le propriétaire se contentait d^m revenu de 2 p. 100, qui s'était élevé à 5 p. 100 et au delà. Le prix de la main-d'œuvre augmentait le prix de revient : cette hausse des salaires et le partage plus égal des bénéfices entre les patrons et les ouvriers, entre le capital, travail acquis, et le travail actuel, n'étaient • ils pas dans la logique de l'évolution sociale? L^équilibre ne se rétablirait-il pas, par un accroissement de la consommation résultant des bas prix, entre la consommation et la production? L'augmentation du rendement des terres, assuré par l'emploi de tous les moyens enseignés par la science, ne compenserait-elle pas l'abaissement des prix de vente de certains produits? Cette compensation ne se trouverait-elle pas dans la hausse et la bonne vente de certaines autres marchandises? Est-il raisonnable, ajoutaient-ils, de s'insurger contre certaines nécessités inéluctables? Sera-t-il possible d'imposer au public l'usage du mérinos et des articles classiques si la mode n'est plus à leur emploi? Abandonnera-t-on le gaz, le pétrole et l'électricité pour revenir aux quinquets et à l'huile de colza? La baisse des revenus et des renies, les conversions qui atteignent le rentier, et tout le monde Test un peu, ont fatalement leur répercussion sur le genre de vie ; la hausse des prix ne restreindrait-elle pas les achats? L'industrie enfin est outillée pour fournir à une consommation plus large que le marché national ; la fermeture de notre marché n'entraînerait-elle pas, par réciprocité, la fermeture des marchés voisins ? Ne se produirait-il pas une émigration des industries qui ont leur principal débouché au dehors, et l'intérêt du moment ne compromettrait-il pas l'avenir?
Ces raisonnements étaient accueillis comme ceux du ma-
gister de la fable. Nous souffrons, secourez-nous d'abord, nous discuterons ensuite. La masse même des consommateurs ne protestait pas contre les demandes des producteurs, quelque surprenantes que lui parussent des plaintes contre le bas prix du blé, dont elle ne s'apercevait pas à celui auquel elle payait son pain, quand celui auquel elle obtenait la viande semblait indiquer toute autre chose qu'un avilissement dans le prix de vente du bétail. Le mot d'ordre général avait changé. Ce n'était plus la « vie à bon marché » , qu'il s'agissait de conquérir, le régime libéral avait, par une baisse générale des prix de vente, en gros tout au moins, réalisé ce rêve dans une certaine mesure, mais la hausse des salaires. Les associations d'ouvriers pour la défense de leurs intérêts communs et particulièrement la défense ou le débat des prix des salaires, avaient depuis longtemps (traders union) acquis un grand développement en Angleterre. En France, cette entente, faite d'abord au point de vue seulement de la protection contre la maladie et l'impuissance de travailler (sociétés de secours mutuels), s'était, dès les temps du second Empire, appliquée à des objets plus variés. La loi sur la liberté des coalitions et le droit de grève avait mis entre les mains des ouvriers une arme précieuse pour la défense de leurs intérêts. La loi sur les syndicats (1884) compléta ces mesures. Beaucoup de ces syndicats ont dévié, sous l'influence de causes trop connues, du but de leur institution. La faculté de les constituer était néanmoins une concession juste et opportune. Les syndicats agricoles notamment en centralisant les demandes d'engrais, de semences, de plants, de renseignements , etc. , pour tous leurs membres ont permis aux agriculteurs de se procurer, par des achats en gros et directs, les objets dont ils avaient besoin dans des conditions plus
avantageuses. L'État n'intervenait dans ces mesures que pour lâcher la bride et étendre les droits individuels, mais on en vint par degrés à lui demander plus. De nouvelles théories se faisaient jour sur Tétendue de ses droits et de ses devoirs, et bien que la France eût passé jusqu'alors pour le pays par excellence de la centralisation et de Tex tension des pouvoirs de rÉtat-Providence, c'était de l'Allemagne que partait celte fois le mouvement.
La puissance politique et la puissance économique ne sont pas en effet les seules que l'Allemagne ait gagnées aux événements de 1870. Ses idées ont acquis également une grande force d'expansion et modifié dans une mesure trop appréciable celles qui avaient jusqu'alors cours dans les pays voisins. Ses systèmes philosophiques, déjà en vogue en France avant cette époque, son érudition, ses travaux 8cientifl.ques, son système universitaire ont trouvé de nombreux adhérents et de fervents admirateurs, mais en matière économique elle n'a pas moins influé sur nous. Son unité s'est faite au profit de la Prusse, et quelque résistance que les anciennes traditions puissent opposer dans l'avenir à l'étouffement complet du vieil esprit allemand, l'esprit prussien domine tout aujourd'hui. La satisfaction de la conquête de l'unité, que les universités allemandes regardent un peu comme leur œuvre, et la conscience que la force seule peut maintenir, non pas cette unité que personne ne menace, mais la domination allemande sur les territoires annexés, entretient dans toutes ces universités l'esprit prussien, essentiellement militariste, absolutiste, où tout émane de la puissance royale incarnant l'État et se ramène à elle, où TÉtat par conséquent est le grand dispensateur auquel doit s'adresser quiconque a besoin d'aide et d'assistance. Les sciences sociales et politiques, la
sociologie, les « sciences d'ÉLat » étudiées dans cet esprit, aboutissent à ce socialisme d'État qui en toute matière recourt à l'intervention législative et aboutit à multiplier les appels à rÉtat, jusqu'à faire proposer par les plus conservateurs, les « agrariens », les mesures les plus révolutionnaires : fixation du prix de vente, fixation des salaires, assurances obligatoires, responsabilité absolue des patrons en matière d'accidents, etc.
La théorie Tenait en somme au secours des intérêts aux abois, des appétits éveillés, des aspirations instinctives, et c'est ce concours de causes si diverses qui a donné au mouvement protectionniste cette quasi-unanimité d'adhésion iie la part des États où dominent les races et les intérêts de l'Europe.