‹ Précis d'histoire du commerce;Chapitre 21 sur 69 · II. — Les grandes puissances · texte numérisé non relu

II. — Les grandes puissances

Autriche-Hongrie. — Ce fut l'Autriche qui, la première, établit en 1878 un tarif autonome.

La victoire de TAllemagne en 1870 avait mis le sceau à sa propre défaite. C'en était fait pour elle de tout espoir de reprendre sa prééminence en Allemagne. Les pays allemands de la monarchie cédant à l'entraînement général tendaient même à regarder Berlin comme leur véritable capitale. Le groupe slave, numériquement le plus important, dispersé, sans cohésion, n'offrait pas assez de consistance pour devenir le fond de l'empire transformé des Habsbourg ; seul le groupe hongrois était à même par sa compacité, sa vitalité, son existence légale sanctionnée sur de nouvelles bases par la constitution dualiste de 1867 de fournir les éléments d'un nouvel État, de servir de point d'appui à une nouvelle politique. Le krach de 1873, provoqué par une spéculation exagérée sur

les actions et obligations de chemins de fer, avait été surtout préjudiciable à la Cisleithanie. Les deux parties de la monarchie des Habsbourg avaient des finances indépendantes, des intérêts opposés. Les pays de la couronne de Saint-É tienne étaient surtout agricoles et ne demandaient que la liberté d'exporter leurs grains et leurs bestiaux, la Cisleithanie était surtout industrielle et réclamait un retour au système protecteur légèrement entamé par les conventions conclues depuis

La création d'une compagnie de navigation sur le Danube, avec service prolongé jusqu'à Constantinople, avait développé les intérêts commerciaux de l 'Austro-Hongrie dans l'Est. Le rapprochement avec la Russie, bien que celle-ci eût imposé, lors du conflit franco-prussien, la neutralité à l'Autriche, était \m retour à une politique surannée que rien ne justifiait plus. La Russie était l'ennemie pour la Hongrie qui gardait toujours vivant le souvenir de l'intervention russe en 1849. L'insurrection de Bosnie, la guerre russo-turque de 1876, le traité de Berlin de 1878, dégagèrent la situation de toute ambiguïté. Chassée, sans espoir de retour, de l'Allemagne et de l'Italie, l'Autriche se rejetait vers l'Est, et l'occupation de la Bosnie et de l'Herzégovine accentuait cette évolution politique. Ce renforcement du groupe slave imposa toutefois à la Hongrie une attitude moins intransigeante vis-à-vis du groupe allemand. Pour être plus forts contre la Russie et les Slaves, les Hongrois sacrifièrent quelques-unes de leurs prérogatives; le lien fédératif se resserra entre les deux parties de la monarchie des Habsbourg. On fenna aux produits de l'étranger la frontière commune ; on créa entre les deux groupes une union douanière dans laquelle on fit entrer les provinces restées jusqu'alors autonomes au point de vue douanier:

ristrie, la Dalmatie, les îles et même les provinces occupées, Bosnie et Herzégovine ; les privilèges des ports francs de l'Adriatique furent révoqués ; Fiume et Trieste, dépouillées aussi de leurs franchises, furent assimilées Tune à Tautre au point de vue douanier. Le Lloyd autrichien devint « le Lloyd austro-hongi'ois », la Banque autrichienne, créée en 1816, la Banque austro-hongroise. La Hongrie prenait hautement la direction des affaires communes, sans que le fond môme de Torganisation dualiste fût toutefois altéré. La situation ûnancière de la Hongrie était meilleure que celle du groupe cisleiLhan où le papier était toujours déprécié, où Tor faisait près de 25 p. 100 de prime. La Hongrie, tout en profitant de la nouvelle situation pour écouler ses produits agricoles en Cisleithanie préparait son émancipation industrielle ; plus de 200 manufactures se fondaient en quelques années sur son territoire. La Cisleithanie développait les industries existant déjà chez elle, notamment dans le district bohémien de Reichenberg, en Moravie, en Autriche (articles de Vienne) et en Styrie. Un abaissement des droits de douane en faveur des produits coloniaux introduits par Trieste détournait au profit de ce port Timportation des cafés qui se faisait surtout par la voie de Hambourg et de TElbe ; Tinfluence austro-hongroise s'étendait sur la Serbie et la Bulgarie, plus tard sur la Roumanie avec laquelle un traité commercial était conclu en 1892. Les travaux pour la rectification du cours du Danube à Vienne et aux Portes de Fer, Tachèvement du tunnel de T Aiiberg, porte ouverte sur TEurope occidentale, celui de la voie ferrée de Vienne-Constantinople attiraient eh Austro-Hongrie un mouvement et une circulation considérables. La Hongrie inaugurait pour TexploitaLion de ses voies ferrées le système du tarif par zones, établissant à Tintérieur d'une même zone,

quelle que fût la distance à parcourir, un tarif uniforme. Enûn la situation devenait assez florissante pour que TAutriche pût songer à effacer les traces encore subsistantes de la banqueroute de 1811 par la refonte de son système monétaire.

Le traité conclu en décembre 1891 avec la Prusse et l'Allemagne, concédant aux produits manufacturés de TAllemagne des réductions de droits en échange d'un abaissement correspondant de droits sur les produits agricoles de la Hongrie, était le premier pas vers la constitution de TUnion douanière de l'Europe centrale que devaient opérer les traités de 1892 avec l'Italie et la Roumanie, et vers l'établissement d'une immense barrière politico-douanière entre la Finance et la Russie. Le système monétaire allemand devint donc la base du nouveau système autrichien. Le florin resta l'unité monétaire, mais sa valeur fut réduite à celle du marc allemand, 1 fr. 25 c. Les papiers anciens furent retirés de la circulation, non sans que cette opération causât provisoirement une grande gêne pour les transactions ordinaires, par suite . de la présence simultanée du nouveau florin (1 fr. 25 c.)» de l'ancien florin déprécié (2fr. ÏOc.) et du florin-papier plus bas encore. L'adoption antérieure d'une monnaie d'or frappée sm» le type de la pièce de 20 fr. de l'Union monétaire latine facilita toutefois cette évolution.

La marine autrichienne n'entre que pour une faible part dans son commerce extérieur. Les 10,764 bâtiments de sa flotte marchande ne sont pour la plupart que des barques ; elle ne compte (1892) que 187 vapeurs et son tonnage total n'est que de 242,620 tonneaux. Sur un commerce global de 3,715,000,000 de francs en 1893, en y comprenant les métaux précieux (2,006,600,000 fr. à l'exportation et un mil-

liard 708,500,000 fr. à rimportation), les exportations par nier n'entrent que pour 396,000,000 et les importations pour 94,500,000 fr. Trieste est cependant le point de départ de lignes régulières non seulement avec les Indes, mais avec toutes les îles et toutes les contrées de la Méditerranée orientale et le grand marché du café pour la Grèce et la Turquie.

Italie. — L'Italie a suivi le mouvement. Sa régénération avait été rapide ; le peuple italien avait montré une remarquable vitalité depuis son affranchissement et Tuniâcation du pays. La France lui avait fourni en grande partie l'argent nécessaire à sa reconstitution et à la création de son outillage industriel et commercial. La péninsule n'avait pas toutefois mesuré assez prudemment ses forces. Elle avait exagéré ses dépenses; plusieurs des compagnies auxquelles elle avait confié la construction de ses voies ferrées ne purent pas tenir leurs engagements, l'État se vit forcé de racheter une grande partie des lignes et une crise financière éclata. Ce fut pour donner au Trésor les ressources dont il avait besoin aussi bien que pour satisfaire son ambition de devenir une puissance industrielle que l'Italie publia en 1878 son tarif autonome. Des conventions particulières avec quelques États, France, Autriche , Angleterre , Suisse , en adoucirent sur quelques points les rigueurs. Les circonstances furent favorables à cette tentative douanière. Les achats de vins que la France se trouva forcée de faire en Italie, particulièrement dans le Napolitain (Bari, Barletta, etc.), donnèrent à ces pays, jusquelà malheureux, une richesse inespérée et cette activité commerciale favorisa de son côté la production industrielle des villes du Nord à laquelle elle donnait un débouché. Milan se développait avec rapidité et devenait, malgré la maladie qui

aiTÔtait la production de la soie, une rivale sérieuse de Lyon; Biella et Schio, des centres importants de fabrication pour les lainages. Il se fondait à la base des Alpes et des Apennins, autour de la plaine du Pô laissée à l'agriculture, une ceinture de villes manufacturières utilisant, à défaut de houille, la force considérable que toutes les chutes d'eau mettent au service de l'industrie.

En même temps que des sympathies politiques nouvelles tendaient à orienter vers l'Allemagne et à détourner de la France, protectrice de la Tunisie, le courant commercial de riLalie, des faits économiques( d'une grande importance venaient accélérer cette conversion. Le tunnel du Cenis, achevé en 1871, avait développé les relations par terre entre l'Italie et la France. La nouvelle voie servait en outre au transit des marchandises et des voyageurs venant de l'Angleterre et de l'Allemagne. Brindisi était devenue par suite un point de partance important pour les Indes; la* route du Cenis avait complété le canal de Suez pour les communications de l'Angleterre avec ses possessions asiatiques et l'Extrême- Orient. Bien que le chemin du Brenner (1867) eût maintenu^ dans le cercle d'attraction de Venise une partie des pays dont son détachement de la monarchie autrichienne menaçait de lui faire perdre la clientèle, Trieste, mieux placée pour être le débouché de l'Autriche et de l'Allemagne centrale, reliée à Vienne par un chemin de fer franchissant le Sommering et le col d'Adelsberg, écrasait l'ancienne reine de l'Adriatique. En 1879, une nouvelle voie ferrée réunissait Rome à Vienne par Pontalba et le col de Tarvis; en 1882, enfin, la route du Saint-Gothard était achevée. La Suisse et l'Allemagne occidentale étaient affranchies, pour leurs relations avec l'Italie, du détour par la France. On a calculé que la diminution de

100 millions environ constatée dans le chiffre des importations de France en Allemagne depuis Touvertupe de cette voie, correspond à peu près à la diminution des exportations de France en Italie et représenterait par conséquent la valeur du transit qui s'opérait par le Cenis entre l'Italie et l'Allemagne. Le commerce entre ces deux derniers pays a naturellement profité de cette facilité nouvelle dans les communications. Les exportations d'Allemagne en Italie, qui étaient de 66 millions en 1880, montaient dès 1885 à 110 millions et demi et en 1892 à 144 millions, et celles d'Italie en Allemagne, de 23,600,000 fr. en 1875à 147,800,000 fr. en 1892. La rupture commerciale entre l'Italie et la France avait accéléré ce mouvement.

Contrée agricole avant tout, l'Italie avait eu sa grande part dans les souffrances qui avaient atteint tous les pays agricoles de l'Europe. En 1887, un nouveau tarif douanier étendait donc aux produits de l'agriculture les droits protecteurs qui avaient été précédemment établis en faveur de l'industrie. Ces droits visaient surtout les produits français, comme le développement de la marine italienne visait surtout la concurrence à faire à la marine française. Les anciennes conventions de commerce et de navigation n'ayant pas été renouvelées, la France dut appliquer à l'Italie un tarif de représailles et de défense. A partir du 1" mars 1888, nos achats de vins, qui s'étaient élevés jusqu'à plus de2millions et demi d'hectolitres en une seule année, cessèrent presque complètement au profit de l'Espagne. Nos grandes lignes de navigation supprimèrent leurs escales en Italie et comme la péninsule, engagée de plus en plus dans l'alliance allemande, multipliait ses armements, la construction de forts, ses constinictions navales, ses dépenses militaires de toutes sortes

sans trouver immédiatement du côté de l'Allemagne, de TAutriche ou de la Suisse, la compensation du débouché fermé, la France ayant en outre cessé de soutenir les valeurs italiennes, une crise nouvelle éclata.

Dans certaines provinces (Basilicate, Rivière de Gênes), rémigration prit les proportions d'un véritable exode. En 1888, les États-Unis, où la moyenne de l'immigration italienne était de 27,000 depuis 1880, recevaient 47,422 émigrants de la péninsule, le Brésil en voyait arriver 115,000, l'Argentine 88,000 ; en 1891 , l'émigration atteignait le chiffre de 293,631 ; en 1893, elle était encore de 246,286. Elle prenait même le caractère d'une véritable traite des blancs, faite cyniquement par des agences sans aucun ménagement pour les malheureux qu'elles entraînent. Dans la li*aversée entre Gênes et Rio- Janeiro il en meurt toujours de vingt à trente en moyenne ^ Cependant par leur masse même ils ouvrent au commerce italien un marché profitable. Gênes a supplanté Marseille et Boi^deaux (Compagnie générale de navigation italienne, ancienne compagnie Rubattino) pour l'approvisionnement de l'Argentine en sucre qu'elle tire en grande partie de l'Allemagne et en produits manufacturés de l'Italie du Nord ; les machines sorties des ateliers de Terni et de la Rivière de Gênes (Voltri, San-Pier-d' Arena ) remplacent les articles similaires de France. Les colonies italiennes de Tunis et du Levant appellent et reçoivent également les produits agricoles et manufacturés de la péninsule. D'autre part, Palerme, Messine, Catane, Trapani exportent partout les fruits et le soufre de la malheureuse Sicile; Stromboli, sa pierre ponce; Naples, ses blés, ses pâtes et ses huiles ; Bari, ses vins ; Ye-

Page 1