III. — Les États secondaires
Suisse. — La Suisse est, par sa situation au centre de l'Europe, son contact avec la France d'une part et les États de là triplice de l'autre, son absence de communication avec la la mer qui puisse affranchir son commerce de ces influences rivales, un des pays les plus exposés à subir le contre-coup des luttes économiques internationales. Pays agricole et industriel à la fois, État fédératif, c'est-à-dire forcé de compter plus que les États unitaires avec la force des résistances locales, elle est en même temps un pays de transit, surtout depuis que deux percées des Alpes aboutissent sur son territoire, les routes du Gothard et de TArlberg, Elle est aussi, et c'est là une de ses grandes ressources, un pays d'excursions ; toute une série d'industries et de commerce y vivent du passage et du séjour des touristes et il faut ménager toutes les nationalités qui fournissent ces précieux clients. La Suisse était donc toute gagnée par ces considérations diverses à la liberté commerciale, et les États voisins offraient à l'envi, par des tarifs internationaux, leurs chemins de fer, leurs ports et leurs navires à l'exportation de ses produits et à l'alimentation de ses manufactures. Le développement industriel y est plus grand en effet que ne semblent le comporter les conditions économiques du pays. Zurich rivalise pour la fabrication des soieries avec Lyon et Milan ; Saint-Gall excelle dans la production des mousselines et des dentelles
de. coton; Zurich, Winterthur et TArgovie travaillent le fer ; le Jura suiese a son horlogerie, et les fromageries des avantmonts alpestres livrent à Texportaction des produits nombreux et appréciés. Aussi le commerce de la Suisse a-t- il atteint en 1890, année du chiffre le plus élevé, 1,727 millions de francs, 1,002 à l'importation, 725 à l'exportation. En 1893, il est vrai, ces chiffres avaient subi une diminution notable et on ne trouvait plus que 828 millions à l'importation, 646 à l'exportation, soit au total 1,474 millions. Les échanges avec la France étaient ceux sur lesquels avait porté la plus grande partie du déchet constaté.
L'influence que peut exercer, en dehors de toute cause physique et naturelle, comme cela s'est produit pour nos relations avec rilalie et l'Espagne, un changement de tarifs, s'est manifestée trè3 nettement d9.ns notre commerce avec la Suisse. Elle était pour aous un client excellent. De 1881 à 1890, nous lui avons acheté en moyenne pour 112 millions par an et vendu pour 224 millions. De 1871 à 1891, en vingt ans, la Suisse a acheté à la France pour 2,895 millions de plus qu'elle ne lui a vendu. De suite, par l'application des. tarifs de 1892, la Suisse ayant répondu à notre tarif par un tarif de guerre, notre exportation a diminué de 68 p. 100, sans que nos achats aient subi une baisse proportionnelle et notre place a été prise, partie par les produits indigènes, partie par ceux de l'Allemagne, de l'Italie et de l'Autriche. 11 est à craindre que la convention nouvelle de 1895, malgré les avantages réels qu'elle présente, ne nous permette pas de réoccuper en entier le terrain perdu.
La voie du Gothard prend une importance internationale de plus en plus grande. Les États limitrophes de la France ont organisé par. cette roule des trains internationaux qui.
enlèvent à la France une partie de son transit. De France même des. communications régulières se sont établies par cette voie plus courte que celle du Cenis avec Milan et l'Italie orientale. La route projetée à travers le Simplon emprunterait encore une partie de territoire de la Suisse. Elle devient ainsi un grand chemin des nations et son commerce ne peut que profiter de cette facilité et de cette rapidité plus grandes de communication que lui procurent ces rivalités internationales.
Espagne. — L'Espagne n'a peut-être pas tiré tout le parti possible de la période de prospérité commerciale exceptionnelle qu'elle a traversée de 1881 à 1892. La construction des chemins de fer y avait devancé plutôt que suivi les besoins. Malgré l'abolition des douanes entre provinces depuis 1825, celles-ci vivaient toujours isolées les unes des autres ; et ce particularisme était aussi funeste au développement économique qu'à la pacification politique du pays. Œuvre d'autant plus coûteuse qu'elle était entreprise avec les capitaux de Tétranger, la construction des voies ferrées greva l'Espagne d'une lourde dette extérieure, mais elle se justifiait par les bienfaits de toutes sortes qu'on était en droit d'en attendre. La ruine des vignobles français fournit à l'Espagne une occasion inespérée de relever sa fortune et ses finances compromises. Son exportation de vins n'était en 1876 que de 300,000 hectolitres ; en 1891 elle atteignait lOmillions, dont 8,281,808 hectolitres de vins ordinaires et 260,261 hectolitres de vins de liqueur en France. Pour fournir à cette demande, l'Espagne avait d'abord modifié par des additions d'alcool allemand la nature de ses vins. Puis elle avait appris, d'instructeurs français, à faire ses vins, augmenté en même temps
que leur quantité, leur qualité et leur faculté de conservation, substitué ses alcools à ceux derAllemagnedontrimportatiou baisse à partir de 1887 (103 millions de francs en 1886, 42 en 1891) et réalisé du fait de ce seul article de commerce un bénéfice de 3 milliards.
Ses mines étaient exploitées vers le même temps avec une activité toute nouvelle : cuivre de Tharsis et de Rio-Tinto, plomb de Carthagène, fer de Bilbao, mercure d'Almaden, etc., et bien que derrière cette activité, à laquelle l'étranger a toujours la principale part, des efforts aient été faits pour relever la vie nationale'; que des manufactures, des usines, des chantiers, se soient élevés sur quelques points; que des compagnies de navigation se soient formées; que TEspagne ait resserré ses liens avec ses colonies, agi au Maroc, essayé d'attirer à elle une partie du transit des voyageurs et des marchandises avec l'Algérie et l'Afrique occidentale, elle n'a pas su profiter de ce relèvement de la richesse nationale pour restaurer ses finances et son crédit. En 1891, son commerce général a atteint 1,950 millions: 1,018 millions à l'importation, 932 millions à l'exportation, chiffres dans lesquels la France entrait pour 326 millions en achats à l'Espagne et 457 millions pour ses ventes, laissant assez loin derrière elle l'Angleterre, les colonies même de l'Espagne, les États-Unis, le Portugal, la Belgique et l'Allemagne. (42 millions à l'importation d'Allemagne, 10 millions à l'exportation.) En 1892, la reconslilulion de nos vignobles d'une part et de l'autre une guerre de tarifs venaient modifier cette situation. L'Espagne adoptait elle aussi un double tarif autonome, maximum et minimum, qu'elle opposait au nôtre. L'agriculture protestait contre la fermeture des débouchés, l'industrie applaudissait, mais ce resserrement des échanges, joint à une crise moné-
taire, à une expédition nécessaire centime le Maroc, à un duel douloureux contre Cuba, rend pénible la situation économique et financière de TEspagne.
Les voies ferrées de la péninsule ne sont encore réunies à celles de France qu'aux deux extrémités de Tisthme pyrénéen. Deux lignes réunissent également Lisbonne à Madiid, mais dans un pays où les voies navigables font presque défaut, où les routes de terre, c'est-à-dire tous les affluents qui alimentent le trafic central des voies ferrées, sont rares, la mer est encore un des chemins les plus suivis par le commerce, et Barcelone, Cadix, Bilbao, Santander ont un mouvement des plus actifs. L'aspect des villes, les conditions générales de la vie se sont modifiés et améliorés ; la population ne cesse de s'accroître ; l'agriculture, lancée dans la voie dû progrès, produit plus et donne davantage à la circulation, et tout serait prêt pour un relèvement de l'Espagne si elle pouvait porter une main énergique sur les abus de son administration, assurer la régularité de la perception et de la rentrée de tous ses revenus et raffermir, par des mesures qui s'imposent, son crédit bien ébranlé.
Portugal. — Le Portugal est au point de vue financier un des pays les plus dépréciés de TEurope. La France a été mal récompensée du concours qu'elle lui avait prêté pour favoriser son affranchissement de la tutelle de l'Angleterre et le maintien de sa position en Afrique. Lui aussi a trouvé une bonne aubaine dans la crise viticole qui a sévi sur la France, mais elle n'a été que de peu de durée. Son commerce se ressent de la restriction de son crédit. De 1890 à 1892, ses importations sont descendues de 250 à 172 millions de francs, malgré un léger accroissement de ses ventes (120 à 137 millions). Les
vins, le liège, les poissons frais ou conservés (celte dernière industrie nouvelle est prospère), le minerai de cuivre, les bestiaux et les fruits du Midi sont ses principaux articles d'exportation ; le froment, le sucre, la morue, le charbon, les tissus et les matières premières, ses principaux articles d'achat. L'Angleterre est toujours son principal acheteur et fournisseur; après elle, ses échanges se font surtout avec le Brésil, la France, l'Allemagne, la Belgique. Ses possessions d'Afrique restent un des meilleurs éléments de son trafic. Il leur achète pour 50,4 millions de francs et leur vend pour 71,8. L'industrie s'y développe peu, faute de capitaujE. Lisbonne et Porto sont cependant toujours des ports animés et le Portugal ne peut manquer de prendre sa bonne part du progrès de la mise en valeur de l'Afrique australe.
Belgique. — Une série de circonstances ont favorisé le développement commercial de la Belgique. Au moment où les événements politiques détournaient de la France le courant de l'Europe centrale, elle l'avait appelé par le régime libéral de ses tarifs vers son port d'Anvers, rajeuni et régénéré par de grands travaux, desservi par l'Escaut approfondi, de nombreux canaux et tout un réseau de voies ferrées. En vingt ans, le mouvement s'en élevait de 607,000 tonnes à 3,857,914 (1883) et dépassait plus tard 5 millions de tonnes. Les maisons étrangères s'y établissaient en foule ; de France même une partie des marchandises destinées à l'exportation prenait le chemin de ses quais et toute une grande région manufacturière recevait par lui ses approvisionnements. Les « rois du pétrole » y faisaient d'immenses fortunes et les manufactures belges écoulaient par ce débouché aux bras multiples leurs produits chaque jour plus nombreux. L'on-
192 PBÉcis d'histoire du commerce.
verture du Gothàrd rendait plus fructueux les efforts combinés de la Belgique et de rAllemagne pour assurer à la Belgique le transit des marchandises et des voyageurs en provenance ou à destination de TOrient. Le commerce extérieui» du royaume atteignait lui-même, en 1891, abstraction faite de cet important mouvement de transit qui élèverait d'un tiers environ le chiffre total du mouvement commercial, 3,318 millions de francs: 1,799.8 à Timportation, 1,519 à Texportation. L'absence de tous droits à rentrée sur les matières alimentaires et les produits de consommation courante assurait aux ouvriers la vie à bon marché et aux manufactures et aux mines des bras d'autant moins chérs que, par suite de la densité sans cesse croissante de la population, ils s'offraient en plus grand nombre. L'agriculture était des plus avancées et des plus prospères ; la houille abondait dans le sous-sol ; avec le minerai de fer à portée, des industriels entreprenants et hardis, des ouvriers laborieux, des charges militaires et financières peu lourdes, les produits belges s'insinuaient sur tous les marchés ; bientôt des compagnies de navigation, des services subventionnés étaient créés; la France offrait aux ouvriers de l'industrie et de l'agriculture, à qui les occupations faisaient défaut chez eux, du travail permanent ou temporaire, enfin le Congo se présentait comme ressource future pour l'alimentation du commerce et l'écoulement des produits. Malheureusement l'invasion des blés étrangers est venue réduire à rien le prix de vente des céréales belges; tous les produits de l'industrie se sont trouvés refoulés par la concurrence étrangère ou des tarifs écrasants, et la Belgique est entrée, elle aussi, dans la voie du protectionnisme. Les céréales étrangères sont désormais taxées à leur entrée sur le territoire belge. La rivalité des ports hollandais et aile-
manda de la mer du Nord commande dans l'intérêt du port d'Anvers une grande circonspection dans rétablissement des tarifs; aussi est-ce surtout vis-à-vis de la France que des mesures de représailles sont demandées en faveur de Findiistrie. Déjà TAllemagne considère la Belgique comme incorporée au nouveau Zollvereinde l'Europe centrale, mais, malgré la convention commerciale conclue avec TAliemagne, la Belgique est liée par des relations trop anciennes et trop intimes avec la France pour qu'une rupture commerciale entre elle et nous soit jamais possible.
Pays-Bas. — La Hollande est, plus encore que la Belgique, un pays de transit. C'est peut-être celui de tous les États dont la fortune repose le plus sur le commerce. Malgré le développement qu'y ont pris quelques industries, raffineries, distilleries, tanneries, fabrication des bougies, constructions navales, taille des diamants et même sur quelques points du Brabant septentrional, filature et tissage, l'absence de houille, la cherté de la main-d'œuvre et de la vie arrêtent de ce côté son essor.
L'agriculture et surtout l'élevage y ont une bien plus grande place, et l'écoulement des grains, du beurre, des fromages, des bestiaux vers l'Angleterre et l'Allemagne, celui des produits frais ou conservés de la pêche sont restés jusqu'en ces dernières années une des plus grandes ressources des provinces agricoles du nord. Aujourd'hui, la Hollande exporte pour 113 millions de francs de margarine et seulement 19 millions de beurre. La libre arrivée des céréales des États-Unis et des Indes a ruiné les cultivateurs de la Hollande et de la Frise ; les beurres d'Australie et de la Nouvelle- Zélande disputent le marché de Londres à ceux des Pays-
niST. DU COMM. II. 13
194 PRÉCIS d'histoire dv commerce.
Bas ; la nécessité de maintenir au moins florissante la seule branche de l'activité économique qui ne dépérisse pas encore^ le commerce, s'oppose à l'adoption d'une politique protectionniste et là lutte entre les intérêts opposés a jeté dans les bras du socialisme les populations rurales de la Frise. Restée grand entrepôt des épices et des autres produits coloniaux, café, sucre, riz, quinquina, camphre, etc., importatrice du pétrole américain, conservant dans les relations avec ses colonies uii élément précieux d'activité maritime, elle a pris en outre le roulage des fleuves, et son pavillon domine presque en mattre sur le Rhin et la Meuse, où ses services sont acceptés par l'Allemagne qui lui abandonne le profit important de cette navigation fluviale. Le regain de faveur des transports par eau a réparé les brèches faites autrefois à sa fortune commerciale par l'infériorité de son réseau ferré. Les grands canaux maritimes qui unissent Amsterdam et Rotterdam à la mer, achevés au moment où l'industrie rhénane arrivait à son apogée, ont puissamment aidé cette révolution. Rotterdam, plus tôt en possession de son canal, mieux situé pour les relations directes avec les eaux allemandes, a attiré vers elle 52 p. 100 du trafic total de la Hollande, et les deux tiers du transit allemand. Flessingue de son côté s'efTorce de faire refluer chez elle celte circulation des voyageurs entre le continent et l'Angleterre que déjà Ostende dispute à Calais ; Amsterdam et Rotterdam ont des départs réguliers vers les ports anglais ; Scheveningen sollicite conune Ostende les touristes et les baigneurs allemands ; la dépendance de la Hollande vis-à-vis de l'Allemagne au point de vue commercial s'acbrott ainsi sans toutefois que les Pays-Bas soient disposés à rien abdiquer de leur indépendance politique. La substitution d'un régime libéral à celui de l'exploitation directe des
colonies par la métropole et les dépenses militaires nécessitées par la guerre contre les Atchinois ont tari la source des excédents budgétaires dont la Hollande a joui si longtemps. Amsterdam reste néanmoins un grand marché pour les capitaux. Le cominerce spécial de la Hollande, toujours en progrès jusqu'en 1891, a atteint pour cet exercice 5,242 millions de francs: 2,847 millions à Timportation, 2,395 millions à l'exportation. L'Allemagne, l'Angleterre, Java et ses dépendances, la Belgique et les États-Unis viennent au premier rang des clients de la Hollande ; la France ne fait directement avec elle que 59 millions d'affaires (1892), sur lesquels elle vend à la Hollande pour 42 millions et achète pour 17 millions Mais une partie de nos ventes et de nos achats emprunte, comme les voyageurs, la voie de la Belgique, à travers laquelle se font le plupart de nos relations avec les Pays-Bas.
États Scandinaves. — Placés géographiquement en dehors des grands courants commerciaux de l'Europe, les trois États Scandinaves tirent cependant de leur sol et de la mer qui les environne les éléments d'échanges suivis avec l'Europe cen* traie et occidentale. L'union monétaire conclue entre eux ne doit pas faire illusion sur la nature de leurs rapports; la Suède et la Norvège elles-mêmes sont absolument séparées au point de vue dés douanes, et si la Suède aristocratique aspire à transformer leur union toute nominale en un lien plus intime, la Norvège démocratique la répudierait volou* tiers.
Danemark. — Pays essentiellement agricole, de culture perfectionnée et de grand élevage, le Danemark est comme
la Norvège, pays de forestiers et de pêcheurs, resté libreéchangiste. Le rachat du péage du Sund avait ébranlé son vieux système économiste ; il restait néanmoins, par les détroits et le canal de TEider, maître de deux des routes de la mer du Nord à la Baltique. La guerre du Slesvig le priva de cette dernière province; Touverture du canal de Kiel vise directement les avantages qu'il tient encore de la possession des détroits ; vingt millions dépensés pour Tagrandissement et Tamélioration du port de Copenhague, sa déclaration de port franc, le montrent décidé à soutenir la lutte commerciale et maintenir la situation acquise. En 1894, le Danemark a encore exporté en Angleterre, en Suède, en Russie, en Allemagne, 35,000,000 kilogr. debeiœre, 100,000 bœufs vivants, 1,000,000 kilogr. de viande abattue et 14,000 chevaux. Sa population, en voie de croissance continue, dépasse, malgré la perte des duchés, 2 millions d'habitants; celle de Copenhague est montée de 190,000 à 400,000 en 1890. Son commerce général a été, en 1891, d'environ 747 millions, dont 430 à l'importation, consistant surtout en produits fabriqués, houille, huiles minérales, engrais, bois et ouvrages en bois provenant principalement de l'Angleterre, de l'Allemagne et de la Suède. Ses importations d'Islande, des Féroë et du Groenland sont sensiblement égales à ses exportations dans ces colonies. Le système du monopole que l'État danois a conservé pour les relations avec le Groenland a été abandonné pour les mines de cryolithe d'Ivigtut, dont le port a été ouvert à la navigation et au commerce, mais dont presque tout le minerai est exporté aux États-Unis.
Norvège. — La Norvège a eu, en 1891 , un mouvement de 469 millions de francs, dont 296 à l'importation. Ses échanges
se font surtout avec FAngleterre, TAllemague, la Suède et le Danemark, dont elle reçoit des tissus, des ouvrages en fer, de la houille et des produits alimentaires, céréales, café, sucre, sel, beurre; la France, à laquelle elle achète des vins et auxquels elle vend ses bois bruts ou ouvrés et les produits de sa pêche.
Le travail sur place des bois tirés de ses immenses forêts, leur transformation en objets menuisés, la fabrication de la pulpe employée maintenant, non plus seulement pour le papier, mais pour une foule d'autres usages, la constiniction des navires, la préparation des huiles et des peaux de poisson, Texploitation des mines y entretiennent une certaine activité industrielle; mais la navigation occupe ime plus grande part encore dans la vie de la nation. Sa marine marchande compte^ 7,506 bâtiments, dont 767 vapeurs, et à une jauge de 1,745,000 tonnes, ce qui la place pour le tonnage immédiatement après TAngleterre et les États-Unis. Le commerce des liqueurs et spiritueux y est sévèrement réglementé et concédé à des compagnies qui doivent appliquer à des travaux publics les profits excédant un intérêt de 5 p. 100 du capital engagé.
Suède. — La Suède manufacturière a édicté, en 1892, un tarif protectionniste dont les droits équivalent pour certains articles à une prohibition, et cette divergence d*intérêts et de vues est pour beaucoup dans son conflit actuel avec le royaume mitoyen. Mieux partagée que les autres États Scandinaves et plus peuplée qu'eux, elle a à la fois une région de culture, une zone forestière, une région minière ; elle possède le chemin de ferle plus septentrional de l'Europe, s'élevant jusqu'au delà de 67* dans la direction du pôle, et le canal de Gothie, long
de 420 kilomètres, unissant à travers ses grands lacs la mer du Nord à la Baltique, est fréquenté annuellement par 6,000 à 7,000 navires. Outre, le travail du bois, elle a des hauts fourneaux, des fabriques de machines, des distilleries de pommes de terre et de grainç, des sucreries et des raffineries. Elle exporte en Angleterre ses grains, ses fers et ses bois, et lui demande, ainsi qu'à TAllemagne, de la houille, des machines, des tissus, des denrées coloniales. Elle vend plus qu'elle ne lui achète au Royaume-Uni et achète, par contre, à l'Allemagne plus qu'elle ne lui fournit. Ses principales relations sont, après ces deux pays, avec le Danemark, la Norvège, la Russie, les Pays-Bas, la France (38 millions de francs). Au total, son commerce extérieur s'est chiffré par 927 millions en 1891, soit 497 millions à l'importation et 430 à l'exportation, cette dernière en progression très marquée.
La Suède, elle aussi, caresse le rêve de continuer à vendre à l'étranger sans rien lui demander en retour. Son éloignement des grands centres de la vie commerciale, la nature de ses exportations et les habitudes de sa population qui n'a pas encore renoncé à l'industrie familiale, diminuent pour elle la témérité de l'expérience.
États des Balkans. — ^^ Trois grands faits ont, dans ces dernières années, modiQé la physionomie économique de l'Orient : l'achèvemenl des voies ferrées qui relient Constantinople et Salonique à l'Europe centrale, l'amélioration du cours du Danube inférieur et l'ouverture du canal de Corinthe.
Malgré la lenteur avec laqpielle la locomotive franchit les 987 kilomètres qui séparent Constantinople de Belgrade,
LE GOMlfERGE EUROPÉEN DEPUIS 1871. 199
Goûfitantinople est maintenanl à 75 heures de Londres et à 68 heures de Paris; mais ce rapprochement de la capitale de Tempire ottoman des pays avec lesquels elle avait autrefois ses principales relations politiques et commerciales est de moindre importance que celui qui s'est établi entre Berlin et Vienne et les rives du Bosphore. Parallèle à la marche vers Test de l'Autriche, avant-garde de Tempire allemand, ce fait prépare une évolution commerciale et politique préjudiciable aux puissances occidentales, dont l!i|itérét se trouvera désormais s'accorder avec celui de la Russie pour combattre l'influence allemande et Tinvasion des produits autrichiens ou allemands. Ces dangers deviendront plus grands encore lorsque la voie ferrée sera prolongée de Scutari à l'Euphrate et que la ligne des Indes aboutira directement au centre de l'Europe.
La ligne de Belgrade à Salonique (597 kilomètres) opère de son côté au profit de ce dernier port ce qu'avait fait aux dépens de Marseille l'ouverture de la ligne de Brindisi. Elle diminue de 383 kilomètres la distance de Berlin à Port-Saïd et rapproche Athènes et Smyme de 24 heures de l'Europe centrale. La durée de la navigation de SaLonique à Port-Saïd est de 17 heures moindre que celle de Brindisi à ce dernier point; mais, par contre, si cette ligne ferrée offre au commerce de l'Europe centrale un chemin plus court vers l'Orient, elle peut aussi servir à celui des puissances occidentales de voie de pénétration dans la presqu'île du Sud-Est pour faire refluer vers le nord les produit» germaniques et permettre à leur influence d'aider la Serbie à maintenir son autonomie politique et commerciale déjà menacée par la ligne de l'Europe centrale.
La régularisation du cours du Danube et l'ouverture du
canal de Soulina ont ainsi permis aux puissances occidentales de conserver dans le cercle de leurs relations les États riverains du bas Danube.
La navigation du bas Danube a enregistré, en 1893^ 1,282 navires de 1,788,748 tonnes de jauge, parmi lesquels 905 navires anglais comptent pour 1,287,762 tonneaux et 35 navires français pour 43,533 tonneaux. Ces contrées presque neuves auxquelles ce fleuve sert d'issue vers la mer ont ti'ouvé, dans Toeuvre opérée par la commission internationale du Danube, un puissant auxiliaire pour l'écoulement des produits de leur agriculture, première base de leur richesse.
Quant au canal de Corinthe, son rôle, pour n'avoir pas été jusqu'ici très marqué, mais il est ouvert depuis deux ans à peine, ne peut manquer de se faire sentir aussi dans les rapports commerciaux et politiques entre les différentes parties de l'Europe. Long seulement de 6,300 mètres, il n'abrège que de dix heures (176 kilomètres) la durée du parcours vers Athènes et Constantinople pour les ports de la Méditerranée occidentale; mais pour ceux de l'Adriatique, l'abréviation est de vingt heures (340 kilomètres), et ce gain se réalise précisément au profit de l'Autriche -Hongrie, dont les progrès en Orient sont si accentués sous tous les rapports.
Turquie. — ^ Constantinople et Salonique sont toujours les deux principaux marchés de la péninsule des Balkans. Plus de 15,000 navires d'une jauge supérieure à 7,000,000 de tonnes pénètrent annuellement dans le Bosphore, parmi lesquels plus de 7,000 vapeurs forment à eux seuls plus des six septièmes du tonnage. Les importations y dépassent, comme dans toute la Turquie, les exportations, Constantinople étant
toujours pour ces pays orientaux le grand bazar auquel s'approvisionnent les colporteurs qui distribuent sur tous les points les marchandises qu'ils y achètent. Les chemins de fer semblent avoir encore accru son importance sous ce rapport au détriment des petits centres dont les marchands succonU)ent devant la concurrence de ces colporteurs. Réduite par les traités de 1878 à trois provinces, la Turquie d'Europe ne fait guère plus de 250 millions d'échanges. Le mauvais état des finances, une administration déplorable et tous les vices tant signalés depuis des siècles dans l'organisation de l'empire sont toujours un obstacle aux progrès de l'agriculture et de l'industrie. Le tabac, les essences, les fruits, les huiles, les provenances d'Asie sont les seuls articles d'exportation. Les droits de 8 p. 100 à l'entrée et 1 p. 100 à la sortie en vigueur autrefois ont été dans un but fiscal considérablement majorés ; les routes sont toujours rares et l'Albanie comme isolée des deux autres provinces. Quelques symptômes de relèvement se manifestent sur quelques points, mais mêlés à des agitations qu'entretient ou même suscite la forte corruptibilité des trafiquants et des exploitants de l'empire. C'est par l'intermédiaire des Grecs, des Arméniens et des Juifs à l'abri des garanties que leur donnent les € capitiilations » et les traités que les négociants européens commercent avec la Turquie.
Les vieux Turcs, avec leur fond d'honnêteté et leur résignation fataliste, sont d'autant plus rebelles à toute transformation que la « jeune Turquie » se présente à eux, parée des défauts et des vices de l'Occident plus que de ses qualités et de son esprit, sous de peu séduisants dehors. La montée des nationalités qui sous l'impulsion du dehors gronde toujours et menace de reléguer le chef de l'Islam en Asie, le rend peu
désireux d'introduire chez lui des réformes qui, en émanci* pant ses sujets, tourneraient au détriment de sa puissance.
Roumanie. — ^ Les agitations et la situation embarrassée de quelques-uns des États nés du démembrement de l'Empire ottoman ne doivent pas empêcher de reconnaître les progrès réalisés par tous depuis leur affranchissement.
Favorisée au point de vue agricole, la Roumanie a, par une série de mesures hardies, appelé à la propriété les paysans affranchis du servage. Pour les encourager au travail de la terre, elle avait, en 1886, opposé à rentrée des produits hongrois une barrière de douanes. Les progrès de la production ont fait passer Texportatian des céréales de 184 millions de francs en 1886 à 252 en 1892, plus des cinq sixièmes de l'exportation totale (285 millions). Les principaux acheteurs sont TAngleterre, la Belgique, TAUemagne, TAutriche et la France. L'Angleterre, grâce à l'activité de sa marine, conserve pour l'ensemble de ses échanges avec la Roumanie la première place, mais elle est suivie de près pour les ventes par l'Allemagne et, depuis la cessation de la guerre des tarifs avec l'Autriche, par cette dernière puissance. La France, dont les ventes à la Roumanie atteignaient 41 millions en 1891, a vu ce chiffre descendre à 30. en 1892, soit de plus d'un quart. Les tissus et les métaux sont les principaux articles que la Roumanie, privée d'industrie, demande au dehors.
Brouillée depuis 1878 avec la Russie, la Roumanie, gouvernée par un HohenzoUern, s'est, malgré ses affinités et ses origines, malgré ses différends récents avec l'Autriche, et au moment môme où les Roumains de Transylvanie persécutés faisaient appel à Topinion de l'Eui'ope occidentale contre
leurs oppresseurs, rapprochée de TAutriche et de TAUemagne. Son entrée dans la confédération douanière de l'Europe centrale ne nous révélerait môme qu'une partie de l'évolution opérée par elle, et comme l'Italie, la Roumanie qui, elle aussi, a cependant quelques obligations à la France, se serait attelée au char de nos bruyants vainqueurs.
Bulgarie. — La Bulgarie, accrue en 1886 de la Roumélie orientale, a, elle aussi, sa grande richesse dans l'agriculture. Son extension sur le& deux vei*sants de la croupe des Balkans lui donne môme une plus grande variété de culture et de produits et en môme temps qu'une ligne, de ports importants sur le Danube de bons ports sur la mer Noire. L'Autriche, à laquelle la rattachent actuellement les intérêts politiques et dynastiques, est son meilleur vendeur (28 millions en 1892), suivie d'assez près par l'Angleterre (18 millions). Mais la France est, après la Turquie, son meilleur acheteur (19 millions et demi). Malheureusement, les habitudes de prudence et de réserve du commerce français l'éloignent d'un marché où les aléas sont assez nombreux^ où lô peu de richesse acquise nécessite des délais et des accommodements de paiement' que partout accordent non seulement l'Allemagne et l'Autriche, mais la pratique Angleterre, pour s'assurer un marché d'avenir. Possédant du fer et de la houille, les Bulgares, le plus laborieux et le plus tenace des peuples de la péninsule, aspirent également à devenir une nation industrielle. Le développement des richesses économiques du pays se poursuit régulièrement ; le commerce général est pasâé de 115 millions en 1886 à 154 en 1892, moitié à l'importation, moitié à l'exportation. Une situation politique délicate éloigne les capitaux de la Bulgarie, mais tout est prêt
204 PRÉCIS d'histoirb du commerce.
pour qu'à la première éclaircie de Thorizon, le pays prenae un rapide essor.
Serbie. — La Serbie n'a point d'issue sur la mer ; l'Autriche domine le cours supérieur des deux rivières qui confluent à sa capitale et la pesée de ce puissant voisin l'écrase aujourd'hui. L'Occident n'a pas eu à se louer de sa confiance dans la sagesse et la solvabilité de la Serbie. Les querelles des partis lui donnent, par leur animosiié et leur confusion, un mauvais renom. Sa situation comme pays de transit est avantageuse cependant; son sol, propice à la culture, estfavorable à l'élevage. Elle a de belles forêts, des mines, de la hooille. Son commerce, de 80 millions, est susceptible de développement, mais il est à craindre qu'en raison de la facilité des communications, par voie ferrée et par voie fluviale, avec l'Autriche et l'Allemagne et de l'élévation des tarife sur la ligne turque qui part de Salonique, cet accroissement ne se fasse qu'au profit de l'Autriche et de l'Allemagne.
Monténégro. — Le Monténégro, fort de sa position inexpugnable et de sa pauvreté, n'est que peu sollicité par le commerce extérieur. Son avancée sur la mer le soustrait à l'obligation de recourir à l'Autriche, mais ne le laisse pas moins sous sa dépendance économique comme vendeur des produits de ses troupeaux.
Grèce. — La Grèce a, par une ambition trop impatiente, compromis une situation pleine d'avenir. L'activité de ses. mariné, la souplesse et l'habileté de ses négociants, le patriotisme de ses enfants établis au dehors, le nombre et la force de ses colonies sur tous les points de la Méditerranée lui
LE GOMAfERGB EUROPÉEN DEPUIS 1871. 205
assuraient, malgré le peu de fécondité d'une grande partie de son sol et le peu de goût de sa population pour la culture et le travail industriel, une place relativement considérable comme puissance maritime et commerçante. En 1891, l'ensemble de son commerce s'élevait à 247 millions de francs, dont 107 à l'exportation. L'Angleterre, la Russie, la Turquie et l'Autriche y tenaient les premiers rangs pour les ventes, la France le cinquième, mais le second pour les achats. Les raisins de Gorintho et le minerai du Laurium forment ses principaux articles d'exportation, les céréales, les ûls et tissus, les bois et les ouvrages en fer, ses principales demandes à l'étranger. La Grèce a, comme presque toutes les puissances, répondu aux droits établis sur ses produits, en France particulièrement sur ses raisins secs, par des tarifs de représailles et fiscaux plus que protecteurs. Ses embarras financiers, la rupture peu loyale de ses engagements avec ses préteui*s ont ralenti en même temps le mouvement des affaires, mais ce n'est là qu'un accident que l'on peut considérer comme passager et réparable, si, comme il faut l'espérer, une politique plus loyale et plus sage vient présider à ses destinées.
Le caractère de cette période se résume donc dans ces deux faits essentiels : l'extension à tous les États de l'activité productrice et l'incertitude du régime commercial. S'ouvrant à un moment où le régime des traités de commerce et de la liberté des échanges était en pleine vigueur, elle a été marquée par un retour presque général au protectionnisme (1875-1892) et se termine sous un régime intermédiaire, atténuant par des tarifs conventionnels limités à un certain nombre d'objets la rigueur des tarifs généraux autonomes. La constitution d'un
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Zollverein de l'Europe centrale est une extension hardie à un groupe d'États et àxin vaste territoire d'une solidarité écononomique reposant sur des traités libéraux et défendue par des traités protecteurs. (Bùvr^ politique autant que commerciale, réponse significative aux partisans d'une politique d'isolement, elle fait habilement servir l'hégénomie militaire de la Prusse à la satisfaction de ses intérêts industriels, annexant ainsi du même coup à Témpire germanique des client? et des soldats..