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CHAPITRE IX

L'Asie au dix-Heuvlèine siètxle. — Progrès des. puissances européennes en Asie. — lîa Russie asiatique. — Lès Indes anglaises."-^ La Chine et le Japon. — L'Indo-Ghine française.

Le nom de continent mystérieux que Ton appliquait naguère à TAfrique conviendrait mieux aujourd'hui à la massive Asie. Toute T Afrique est maintenant englobée dans le domaine oti la sphère- d'influence des nations européennes; le monde jaune est' plus* rebelle à la pénétration des blancs» Les récents événements nous l'ont montré susceptible de se transformer sous leur influence et de rajeunir à l'aide d'emprunts faits à TEutopesa vieille civilisation, mais il ne semble pas qu'il doive ouvrir à notre industrie d'importants débouchés* L'Asie occidentale ne rentre que bien lentement dans le courant de nos intérêts ; l'Arabie, la Perse, l'Afghanistan, tous les pays musulmans sonft rebelles à nos idées, et cependant de ce côté aussi, les conquêtes politiques et commerciales de l'Europe ont été considérables. Trois puissances surtout y ont pris part : la Russie, l'Angleterre et la France.

Asie russe. — La Russie a, pour ainsi dire, opéré en pays neufs. Sa domination sur la Sibérie, vieille de plusieurs centaines d'années, n'y a, malgré- les explorations scientifiques remarquables faites au siècle dernier, pris tournure que de nos jours, et il n'y a pas encore tout à fait un siècle qu'elle s'est implantée au Caucase; l'annexion du Turkestan russe.

commencée commercialement dès 1731, est plus récente encore et appartient à la seconde moitié du xix** siècle. Ces régions lointaines et comme perdues jusqu'ici se transforment avec rapidité, et bien que la Russie soit entrée, elle aussi, dans ce mouvement d'isolement national que nous avons vu s'accentuer partout, des perspectives d'avenir réservées jusqu'ici au commerce russe s'y ouvriront peut-être un jour au commerce universel.

 l'exception de la Transcaucasie, qui a dans Batoum et Poti ses ports à elle, les autres régions de la Russie asiatique n'ont pas de débouchés particuliers sur l'Europe. Les estuaires sibériens de l'Océan Glacial n'ont, malgré des tentatatives plusieurs fois répétées, que de très rares rapports avec les ports de la mer Blanche ; Vladivostok et les ports de l'Amour pourront avoir d'importantes relations avec l'Asie et l'Amérique, mais c'est par terre, à travers l'Oural, Orenbourg et les voies ferrées dont elle est la tête, par Petrowsk, Vladikawkaz et le réseau eui'opéen, par les chemins de fer du Caucase entre la Caspienne et la mer Noire, et surtout par le Volga et le Don, que se font tous les échanges avec l'Europe. La Caspienne n'est plus entre Ouzoun Ada et Petrovsk qu'un lac facilement franchissable, à travers lequel se fera ultérieurement de l'une à l'autre ligne la plus grande partie du transit. Le Transcaspien (1,433 kilom.) est pour l'Asie centrale un élément de sécurité aussi bien qu'une voie commerciale. La domination russe a fait plus que transformer des déserts en oasis, amener des colons, développer la culture, introduire les machines; elle a donné à l'élément laborieux de la population indigène la faculté d'utiliser ses aptitudes et de tirer parti des richesses- naturelles du pays. La quantité de coton nettoyé transporté par le Transcaspien est

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montée de 9,600,000 kilogi-. en 1880 à 112,000,000 en 1888, que le Turkestan envoie, pour y être manufacturés, à Moscou, d'où ils reviennent sous la forme de produits qui se répandent dans toute cette partie de l'Asie, offerts à 45 centimes le mètre au lieu de 85 demandés pour les cotonnades de Manchester, venus par la voie de Cachemire. Ainsi de la soie que les Khiviens eux-mêmes, malgré leur ancienne réputation, ont, et c'est là un fait moins heureux, renoncé à travailler.

Mais les autres cultures, tabac, blé, orge, avoine, vigne, n'ont pris encore, malgré la grande extension des terres arables, que peu de développement, et si elles donnent lieu à une récolte ou à un trafic plus étendu dans l'intérieur du pays, elles ne fournissent encore rien au commerce général. Le prolongement projeté de la ligne de Samarcande vers le Ferganah donnera à ce « pays de Cocagne » , où abondent le fer, le charbon et d'autres minerais, l'importance qui lui est due. La laine peut être produite en abondance par la région des steppes. Le pétrole se trouve en riches gisements, dit-on, dans la vallée du Zérafchan. Grâce, en un mot, à une politique habile et prudente, favorisant rétablissement de colons russes là où, comme dans le pays des Kirghiz, leur présence était nécessaire pour la mise en valeur du territoire, les éloignant là où, comme dans la Grande-Boukharie, la population indigène était plus apte que l'élément importé à la culture et au négoce, entreprenant et exécutant avec rapidité tous les grands travaux reconnus utiles, assurant enfin partout la sécurité, elle a fait du Turkestan un des centres commerciaux les plus riches et les plus importants de l'Asie \

1. Cf. Blanc, La Colonitalion russe en Asie centrale, ap. Annales de géographie (1894).

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Mais là TransCaucasie a pris, grâce à ses gisemeois de pétrole, une place plus grande encore dans les relations commerciales. Le Turkestan est, et sera longtemps encore, un marché presque exclusivement russe ; la Transcaucasie, où l'extraction des huiles minérales atteint 3 millionfi de tonnes, intéresse TEurope entière. Habilement dirigée depuis 1877, cette industrie envoie ses pétroles bruts ou raffinés dans des bateaux-citernes à travers la Russie entière jusqu'à Libau, d'où ils se répandent dans toute l'Europe du Nord^ et par le chemin de fer, danà des wagons-réservoirs jusqu'à Batoum et Poti, d'où ils gagnent les ports de la mer Noire et de la Méditerranée. Les 200 rafQneries de Tchornigorod, faubourg de Bakou, produisent aujourd'hui plus d'un million de tonnes, et le pétrole russe entre pour 41.7 p. 100 dans la consommation générale, tenant la première place en Autriche, en Turquie et aux Indes, fournissant à l'Italie plus du tiers, à l'Angleterre le tiers, à la France près du quart de leurs besoins. L'exécution du canal pétrolifère, projeté de Bakou à Batoum, à l'exemple de ceux d'Amérique, activerait encore ce commerce, les réserves en naphte de la Transcaucasie permettant un énorme accroissement de la production. Les résidus du raffinage, utilisés pour le chauffage, ont, en outre, dans ces pays où la houille est rare, un débouché assuré, et ils servent notamment de combustible au chemin de fer transcaspien.

Recelant des gisements de sel gemme, d'alun, de houille, de fer, de cuivre, de plomb; pays propice à l'agriculture; introduisant chez elle les cultures industrielles: canne à sucre , thé , tabac , indigo , safran ; élevant un nombreux bétail, la Transcaucasie participe à cet immense travail de relèvement que des droits de douane élevés et son traditionnel éloignement dérobent encore à l'attention de l'Europe,

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mais qui nous montrera bientôt le monde russe avec une puissance stupéfiante de production industrielle et agricole. L'attention se fixe déjà sur les conséquences de Tachèvement prochain de ce Transsibérien qui Ta rattacher au bloc occidental de Tempire russe ses provinces orientales du Baïkal, de TAmour et du Pacifique. Les richesses minières de la Transbaïkalîe : or, fer, houille, pierres précieuses, lui assurent un brillant avenir. La colonisation russe officielle ou privée y fait de grands progrès, nécessaires moins contre les indigènes que contre Timmigration chinoise. Vladivostok est mieux placé que Petropawlowski pour maintenir la Chine et surveiller le Japon. Malgré sa fermeture pendant une partie de Tannée par les glaces, il peut, en outre, devenir le centre de services réguliers avec TAmérique qui fait face , un des pointa les plus importants de la grande route septentrionale de notre hémisphère. L'industrie métallurgique y est prospère, mais elle y est à peu près seule implantée, et le pays reste ouvert à Timportation des produits manufacturés de l'Europe. Le lac, le fleuve, les rivières sont sillonnés par des bateaux à vapeur ; des chevaux sont affectés aux transports sur les routes ; les fourrures du Nord sont dirigées avec leô thés de la Chine vers la Sibérie occidentale ; la pêche est active dans toutes les eaux, et malgré les obstacles venant du cli* mat, la population progresse. Le versant oriental de l'Oural est par son activité, résultant de la présence des mines, le véritable côté européen de la chaîne. Bien des points de cette immense contrée, situés entre ces deux grands pôles d'attraction, sont susceptibles d'être mis en valeur. Déjà le commence de la Sibérie dépasse 250 millions de francs. Il y a là encore une réserve pour l'avenir, un champ de peuplement, d'approvisionnement dont, toutefois, il ne faut pas se le dis-

simuler, la Russie semble seule appelée à fournir les éléments et à recueillir le profit.

€ La construction du Transsibérien, qui reliera Pétersbourg, « la fenêtre de TOuest», à TExtrême-Orient, et se développera sur une longueur presque égale au quart du méridien terrestre, est poussée, dit un économiste, avec une activité extraordinaire : les travaux avancent à raison de 7 kilomètres par jour ; une seule usine a reçu la commande de 800 locomotives, la plus forte qui ait jamais été faite en une fois à un établissement. Cette ligne sera pour l'Asie ce que les chemins de fer du Pacifique, les transcontinentaux du Canada ont été pour l'Amérique*, elle mettra en valeur la Sibérie et permet de rêver pour le commerce et l'expansion russes un avenir pour ainsi dire sans bornes au xx* siècle. Par cette voie ferrée, l'empire moscovite sera en contact direct avec la Chine et le Japon ; les Cosaques qui s'embarquent maintenant à Odessa pour aller coloniser Vladivostok n'auront plus besoin de franchir les Dardanelles et le canal de Suez pour arriver à destination ; le thé des caravanes sera porté en huit jours à Moscou, et les régiments de la garde passeront en une semaine des bords de la Neva à ceux de l'Amour. Il n'est pas besoin d'insister sur la grandeur de l'œuvre et sur son importance pour la Russie Elle voudrait compléter le cliemin de fer en s'assurant sur la côte asiatique un port ouvert toute l'année, qui ne fût pas, comme Vladivostok, fermé par les glaces pendant une partie de l'hiver*. »

Asie anglaise. — L'Inde a cessé d'être entre les mains des

1. Raphaël-Georges Lévy, Les Finances russes, ap. Revue des Deux-Mondes, 1" juillet 1896.

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Anglais ce qu'ils avaient rêvé d'en faire un grand producteur de matières premières agricoles, « la ferme de l'Angleterre » et un marché assuré pour leurs articles manufacturés. La fabrication des cotonnades dans un pays gui en fabriquait jusqu'à 124 espèces, et d'où le calicot tire son nom, avait été écrasée par la concurrence de Leeds et de Manchester. En 1849 leur exportation, qui en 1833 atteignait encore 290,333 pièces, était tombée à 60,160, tandis que celle du coton brut montait dans le même intervalle de 14,838,089 kilogr. à 32,089,847 kilogr.

L'interdiction du tra&c à la Compagnie par l'acte de 1833 et l'ouverture de la presqu'île à l'établissement, à la culture et au commerce libre de tous les Anglais avaient donné à toutes les branches de l'activité un grand développement. L'exportation des Indes en Angleterre et celle de l'Angleterre aux Indes avaient rapidement progressé, mais c'est surtout depuis la répression de l'insurrection des clpayes et le passage des Indes sous la domination directe de la Couronne (1868), que la transformation s'est accentuée. En 1860-1861, les échanges s'étaient élevés déjà de 546 millions de francs en 1840-1841 à 1,411 millions. La construction de routes macadamisées, l'établissement d'un réseau de chemin de fer qui dépasse aujourd'hui 28,600 kilomètres, la réparation ou la création de canaux, la multiplication des services de navigation entre l'Europe et les Indes, une meilleure administration, la sécurité, l'ordre, l'afflux des capitaux, la guerre d'Amérique, enfin l'ouverture du canal de Suez faisaient monter en 1873 à plus de 3 milliai*ds le mouvement du commerce extérieur de l'Inde anglaise. L'Angleterre seule entrait pour plus de 2 milliards et demi dans ces échanges, l'Inde vendant plus qu'elle n'achetait et servant par là môme de débouché pour l'argent dont

elle recevait par an plus de ôOOmillious, en partie réexportés pour la Chine. Ce commerce est évalué aujourd'hui à 5 milliards 150 millions et, bien que T Angleterre conserve encore une avance énorme sur les pays qui viennent après elle (Chine 37 millions, France 29 millions, Allemagne 23 millions), sa part dans 1^ total est descendue de 68 p. 100 à 54 p. 100. Sous l'impulsion des capitaux et des industriels écossais, juifs et parsis principalement, Tlnde est devenue une puissance industrielle et agricole. Les manufactures qu'avait écrasées la concurrence européenne se sont relevées. Les cotonnades de Bombay luttent avec celles de Manchester non seulement sur le marché de l'Hindoustan, mais sur ceux de la Chine, de l'Indo-Chine et de l'Insulinde; l'industrie du jute de Calcutta dispute ces mêmes débouchés à celle de Dundee; la culture intensive a pris d'énormes développements dans tout le haut bassin du Gange et dans un rayon considérable autour de Bombay. La production du blé, insignifiante il y a vingt ans dans un pays où le riz forme la base de la nourriture, a dépassé 90,000,000 d'hectolitres et bien que la consommation indigène se soit considérablement accrue, a pu en exporter plus de 12 millions en Europe. Le thé de l'Inde (exportation de 1891 : 64,500,000 kilogr.) et de Ceylan (exportation en 1891 : 23,000,000 kilogr.) s'est substitué sur les marchés anglais à celui de Chine ; l'exportation du coton atteint 360 millions de francs. En 1891, l'Inde a vendu à la Chine 68,250,000 kilogr. de fils de coton contre 6,220,000 en 1878, et malgré la diminution de l'exportation de l'opium, sur lequel, par suite de l'extension de la culture en Chine, les recettes du gouvernement de l'Inde ont baissé en 10 ans (1883-1893) de 39 millions de francs, le commerce extérieur a grandi en même temps que le pays

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