CHAPITRE XI L'Afrique contemporaine
La pénétration en Afriqiie, la conquête et le partage du continent noir présentent un intérêt plus grand encore que la colonisation des terres australasiennes. Après plus de trois siècles et demi que son pourtour avait été reconnu par les Européens, sauf les îles et quelques points du littoral, il restait toujours mystérieux et fermé. Marché d'esclaves et d'ivoire, défendue par les fièvres de son littoral, par les plateaux inféconds ou les déserts que les immigrants renj;ontraient à Tintérieur (Sahara, Karrous, etc.), elle était enveloppée tout entière dans une réprobation générale qu'un explorateur contemporain, le D' Fischer, a formulée nettement en ces termes : là où l'Afrique est féconde, elle est malsaine ; là où elle est saine, elle est stérile.
La curiosité scientifique et le désir d'évangéliser les indigènes qui ont inspiré les premiers voyages dans notre siècle, ont trouvé depuis dans l'appétit commercial un puissant et vigoureux auxiliaire. En Australasie, le départ a été vite fait entre les compétiteurs; la France était encore, au moment où s'est décidé son sort, la seule rivale à craindre pour les Anglais. Commencée plus tard, la pénétration en Afrique a séduit les peuples nouveaux venus à la vie maritime et commerciale, réveillé chez les autres l'esprit d'entreprise soutenu par un orgueil toujours debout, et l'histoire de ces découvertes en Afrique a été divisée avec raison en deux
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périodes bien tranchées : Tune, antérieure à 1880, pendant laquelle les voyages se font moins au nom d'un État, quelle que soit la nationalité de l'explorateur, qu'au nom de l'humanité et de la science; la seconde, postérieure à cette date, où les compétitions commerciales, les rivalités nationales font dévier ces entreprises de leur caractère désintéressé, les transforment en épisodes de la grande lutte pour la vie, struggle for lifey et finissent par cantonner le chercheur, suivant son pays, dans un rayon déterminé; partageant théoriquement l'Afrique en zones nationales de recherches, en attendant que celles-ci deviennent des sphères d'influence; juxtaposant d'abord, mêlant, confondant, au risque de conflagrations générales, comptoirs et conquêtes; aboutissant enfin à cet innombrable amas de traités, conventions, arrangements, pactes et ententes qui constituent aujourd'hui la base bien fragile et incessamment changeante des relations et de la situation des Européens en Afrique.
Mais le caractère de cette occupation ne pouvait pas être le même qu'en Océanie. A défaut de ces peuples organisés, civilisés, formés à la lutte que nous avons rencontrés en Algérie et en Tunisie, et qui ont jusqu'ici maintenu, à l'aide, il est vrai des jalousies européennes, l'indépendance du Maroc, une population dense, vigoureuse, occupe fort heureusement ces territoires, presque tous inhabitables pour l'Européen. Par elle, en l'absence de routes et, dans une grande étendue de pays, notamment dans la région où sévit latgetsé, d'animaux de transport, les transports sont possibles des montrées de l'intérieur vers le littoral et inversenient. Par elle est assurée la navigation sur les grands lacs, sur le réseau nilotique, sur le Niger, sur les magnifiques voies qu'offrent le Congo et ses immenses tributaires, sur le Zam-
bèze, le Sénégal, les lagunes littorales et entre les ports de la côte. Ce sont ces indigènes qui fournissent la main-d'œuvre pour les chemins de fer, les routes, les travaux de toutes sortes par lesquels la civilisation prend possession de l'Afrique; ce sont eux qui exploitent les richesses natui^elles que l'Europe demande à l'Afrique, et qui, sur certains points déjà, se façonnent au travail régulier de la terre, pour lequel leur apathie et leur paresse semblent devoir fournir un secours moins volontaire et moins fructueux.
C'est cependant comme travailleurs de la terre que tant de millions d'hommes ont été pendant près de quatre siècles, presque jusqu'à nos jours, lires du continent africain et vendus comme esclaves. Le commerce de l'homme sévissait dans les pays où dominait l'islamisme qui ne l'autorise que dans les pays où s'étaient établis des chrétiens. Les pirates barbaresquès faisaient dans la Méditerranée la chasse à l'homme blanc; celui-ci opérait en plus grande masse sur les races foncées de l'Afrique centrale, nègres ou bantous. On demandait des bras, pour la culture de la canne ou du café, aux régions du Sénégal comme à celles du golfe de Guinée, à la côte d'Angola comme à celle de Mozambique et du Zanguebar. Outre les 50 millions d'Africains dirigés sur le Nouveau-Monde, d'autres millions ont été, du Soudan, des régions du Haut-Nil et de celles qui sont situées en arrière de Zanzibar, expédiés sur le Maroc, sur l'Egypte, sur tous les pays soumis au Grand Turc, sur l'Arabie, sur la Perse et sur tout l'Orient musulman. Les esclaves étaient de beaucoup le principal article d'échanges de nos comptoirs du Sénégal.
Ne se faisant plus que par contrebande depuis 1815 entre l'Afrique et l'Amérique, la traite subsistait toujours à l'inté-
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rieur du continent noir et entre les États musulmans. De 1845 à 1868, les traitants arabes répandus à la suite des armées égyptiennes dans la Nubie, le Kordofan et le Haut- Nil, y avaient établi des zéribas ou centres d'opérations, d'où ils faisaient refluer sur les marchés égyptiens « le bois d'ébène». «Nulle part, dit M. E. Reclus, dans TAfrique orientale, la traite des nègres n'a causé plus de désastres que dans ces plaines (du pays des rivières) où se pressaient les tribus. Devenus maîtres du pays sous le titre d'officiers égyptiens , les négriers firent ouvertement, pendant de longues années , le trafic de chair humaine. Chargés de pourvoir de jeunes filles et d'eunuques les marchés de Khartoum et. du Caire et de recruter des soldats pour les armées, les fonctionnaires pouvaient accomplir en paix ce que les rapports appelaient pompeusement leur « mission civilisatrice » ; les villages se dépeuplaient, et de chaque zériba des marchands arabes ou du Dongola partaient régulièrement des convois de malheureux se dirigeant vers le Nil, liés par paires au moyen de fourches et d'anneaux qui passent au cou de l'esclave et se rattachent à la monture du maître ; encore de nos jours, les routes suivies par les convois se reconnaissent aux ossements humains épars le long des sentiers. Même, lorsque le trafic des esclaves fut officiellement interdit dans la province de Bahr-el-Ghazâl, il ne fut pas difficile aux officiers égyptiens, chrétiens ou musulmans, d'éluder les ordres qui ne leur avaient été donnés que des lèvres. Par des moyens détournés et d'autant plus cruels qu'ils occasionnaient plus d'incursions et de meurtres, les marchands d'esclaves arrivaient à constituer leur mal ou capital humain. Ils n'attaquaient point eux-mêmes les villages, mais ils excitaient les tribus les unes contre les autres. En-
couragée au pillage, une peuplade fondait à Timproviste sur un camp d'ennemis, tuait les hommes, capturait les femmes et les enfants. N'était-ce pas alors une apparente humanité de la part des traitants d'aller délivrer les captifs pour leur assurer les bienfaits d'une servitude moins dure dans leur zériba ou dans les villes du Nord? Mais la peuplade vaincue se vengeait tôt ou tard, et les traitants intervenaient encore pour délivrer les prisonniers à leur profit. Et si la guerre continuait sans pitié, embrassait toute lapi*ovince, ne devaiton pas intervenir entre les belligérants et mettre un terme au désordre, en prenant des otages aux uns et aux autres? Tel était le régime introduit par Tère du progrès, et non seulement le pays se dépeupla, mais ce qui restait des habitants s'avilit par le vice, se déprava par la violence. Des tribus pacifiques devinrent hordes de brigands. Un des voyageurs européens possédait tout un arsenal de carabines dont les crosses avaient autant de crans qu'il avait abattu de nègres *. » Khartoum, le grand centre de ce marché, devenu la résidence de l'anti -esclavagiste Gordon, a été détruit par les marchands d'esclaves alliés du Mahdi. En 1862, Mozambique continuait son commerce d'esclaves avec Cuba. Jusqu'en 1875, 12,000 ou 15,000 esclaves étaient encore annuellement envoyés de Zanzibar sur les côtes d'Arabie, et 4,000 de ces infortunés expédiés annuellement, en 1884, de Tombouctou vers le Maroc.
La propagande musulmane, quoique marchant de front avec cette extension du commerce des esclaves, a pourtant conquis la plus grande partie de l'Afrique. Livingstone constatait déjà une différence énorme entre l'accueil qu'il recevait des