‹ Précis d'histoire du commerce;Chapitre 31 sur 69 · Cf. Économiste français, 8 juin · texte numérisé non relu

Cf. Économiste français, 8 juin

Déjà depuis quelques années, TAmérique s'irritait des mesures et des précautions prises contre quelques-uns de ses articles (droits sur les blés, prohibition du porc salé). Dominant l'Europe par l'abondance et la variété de ses produits agricoles (blé, coton) et croyant la tenir dans sa dépendance, elle a dressé contre elle tout un plan de campagne, cherchant à lui fermer et les marchés agricoles de l'Amérique où elle pourrait s'approvisionner, et les marchés industriels où elle pourrait écouler ses produits. En faisant miroiter aux yeux des ouvriers, comme conséquence de la réserve aux produits américains du marché de l'Amérique, une élévation des salaires, une coalition d'intérêts a pressé sur la législature : les éleveurs de moutons, dont la laine de mauvaise qualité trouve, à l'abri des tarifs, un écoulement plus facile et plus lucratif; les éleveurs de porcs dont les produits sont imposés à l'acceptation des pays qui réclament quelque adoucissement des tarifs et les gros manufacturiers qui n'ont plus à redouter la concurrence d'articles plus fins et mieux travaillés. Si les tentatives directes de panaméricanisme ont échoué, du moins le Brésil s'est, par le traité de 1891, enchaîné industriellement aux États-Unis et les autres États du Nouveau Monde tombent peu à peu dans leur dépendance. En leur achetant beaucoup, les États-Unis, devenus leurs débiteurs, les lient à leur fortune. En 1881, les importations des pays hors d'Europe n'étaient que de 1,500 millions, elles se sont élevées à 2,200 millions en 1892 et cette même année réalisait les vues de certains hommes d'État vis-à-vis de l'Europe, les exportations pour l'Europe atteignaient 4,423 millions, tandis que les importations en provenant s'abaissaient à 2,036 millions.

L'Europe reste donc, malgré tout, un des facteurs impor-

tants de leur commerce. 29 lignes transatlantiques y expédient de tous les pays du Nord 40 vapeurs par semaine. Ses différents pavillons entrent pour 60 p. 100 dans le mouvement de leurs ports et le pavillon américain pour un trentecinquième seulement dans le tonnage entre les ports de T Angleterre et ceux des États-Unis (242 tonneaux sur 8,874 en 1891). L'abaissement du fret provenant de la concurrence que se font les nations européennes, de la dimension sans cesse croissante des navires, de la rapidité de la traversée et de la multiplication des voyages est bien pour quelque chose dans les conditions favorables où leurs blés, ou mieux maintenant leurs farines, arrivent, grevés seulement d'un surcroît insignifiant de dépenses siur les marchés de l'Europe et y déterminent cet avilissement des prix, dont des droits protecteurs ne parviennent pas à les défendre. Mais il faut reconnaître aussi que, par leur ingéniosité, leur esprit d'entreprise, leur puissance d'application aiix affaires (business)^ leurs découvertes industrielles, le perfectionnement incessant de leurs procédés et de leurs pratiques commerciales, ils sont bien eux-mêmes les instruments de leur fortune. A la science d'utiliser les circonstances favorables qui résultent pour eux de la structure et de l'étendue de leur sol, de la variété des climats, de la direction et de l'abondance des eaux, de la constitution de leurs montagnes, ils ont joint celle d'appliquer à leur développement les inventions du génie humain. Ces élévators si justement vantés, ces conduites de pétrole si hardiment exécutées des mines au point d'embarquement, ces dispositions si heureuses dans l'aménagement de leurs stations et de leurs ports, cette hardiesse si souvent téméraire dans l'exécution de leurs voies ferrées, ces mœurs si indulgentes pour celui qui ose, si méprisantes pour l'inaction, sont bien

leur œuvre. Nulle part plus que dans ce pays de libre expansion, de souveraineté absolue de Tindividu, la centralisation des opérations commerciales n'a été poussée aussi loin. Les petits marchés, comme les petites industries, sont écrasés par la concurrence des grandes places et des grandes usines. Dans ces grands marchés, non , seulement le quartier des affaires est ramassé sur un étroit espace, mais dans cette « cité » les édifices giganlesques aux multiples étages réunissent, agglomérés les uns sur les autres, tous les bureaux des négociants ou banquiers. Les chambres de commerce, concentrant tous les renseignements, les transmettent immédiatement, comme dans nos bourses, sur des tableaux disposés dans une immense salle, à la foule des trafiquants et des joueurs. Tous les moyens de communication avec Tintérieur ou le dehors y sont groupés à la disposition de tous, multipliés suivant les besoins de la place et sans cesse accrus ; quatre grandes lignes de chemins de fer traversent les États-Unis d'une mer à l'autre. 38 lignes desservent Chicago, 35 New- York. La multiplicité des trains qui se succèdent à de courts intervalles, leur rapidité, la commodité des voitures, leur luxe môme, la fréquence des tramways à vapeur, à traction animale ou électrique*, la variété des moyens de transport, donnent au commerce des facilités prodigieuses. L'usage courant et simplifié des chèques, la facilité avec laquelle, par le concours des banques et des clearing-hûuses, les papiers sont négociés et s'opèrent les contre-parties font, du marché américain, le plus téméraire peut-être, mais le plus actif et le plus prompt du globe. La mobilité même de la population américaine est

1. Depuis juin 1893 un chemin de fer électrique de 20 kilomètres, actionné par les chutes du Niagara, transporte les voyageurs en haut de la chute. Il a déjà été fréquenté par 17,000 voyageurs en une seule journée.

un des éléments de sa force. C'est ainsi que d'anciennes métropoles commerciales ont vu décliner leur importance au profit de rivales mieux placées pour profiter de la réduction des prix qui résultent de l'accumulation des produits, de l'abondance et de la facilité du fret et des transports ; que Philadelphie , par exemple, a dû céder le pas à New- York plus à proximité de l'Europe, de la mer et des grands lacs, desservi par une grande voie de navigation vers l'intérieur et réunissant, par suite, dans son port, 51 p. 100 du mouvement commercial extérieur de la république . Nulle part le commerce ne demande à la presse, à la publicité, à la réclame une pareille assistance. Nulle part, non plus, la puissance des capitaux n'est si écrasante.

Et, en effet, cette éblouissante grandeur a ses revers. La merveilleuse aisance avec laquelle les titres et créances se compensent dans les clearing-houses, par un simple jeu d'écriture, permet bien de moins ressentir les effets de la raréfaction de l'or et de la dépréciation de l'argent, mais la cherté des prix surélevés encore par les droits protecteurs cause de nombreuses souffrances. A voir les combinaisons commerciales les plus solidement établies dépendre de coups de tarifs que le caprice ou la complicité d'une compagnie de chemins de fer peut établir subitement en faveur d'un concurrent, d'intrigues parlementaires nouées par les producteurs de métal blanc ouïes associations éhontées dont les suffrages vont au plus offrant, d'un déplacement subit du centre des affaires, plus d'un, arrivé à la fortune, s'est pris de préférence pour la vieille Europe, offrant, avec de meilleures conditions de vie, une existence mieux réglée, moins fiévreuse, plus à l'abri de ces secousses et de ces chutes rapides qui dérangent si souvent, au delà de l'Atlantique,

Téquilibre des fortunes. Si rémigratioa y amèae, des pays Scandinaves, un sérieux et solide élément de colonisation, bien d'autres y apportent, avec les théories hasardeuses de l'Europe, des habitudes et des prétentions dangereuses. Le travail y devient plus pénible, moins abondant ; la surproduction détruit l'équilibre des bénéfices patronaux et des salaires'; les grèves se multiplient; les agitations deviennent inquiétantes pour la sécurité publique. Les États-Unis commencent à rechercher en Europe des débouch«?s pour des produits qu'ils n'exportaient pas jusqu'ici. La houille américaine a fait son apparition dans les ports anglais. Mais cette exportation industrielle ne pourra s'opérer qu'à la condition d'une réduction considérable sur les prix de revient. Déjà l'agriculture américaine souffre, elle aussi, de la cherté des prix ; la baisse des produits industriels ne pourra se concilier qu'avec un abaissement des salaires. Le bill Mac-Kinley a déjà provoqué un mouvement rétrograde dans la flotte de commerce des États-Unis. L'Amérique devra s'arrêter dans son développement si elle veut prévenir des crises intérieures redoutables. L'Europe aura peut-être à souffrir de ses vues pour le développement de sa navigation internationale, mais elle n'a point encore à redouter la concurrence de son industrie et verra plutôt diminuer que progresser l'invasicm des produits agricoles.

Le développement de la navigation sur les grands lacs est un des faits les plus importants de ces dernières années. Sur un mouvement total de 172,110,423 tonneaux en 1889, 53,424,432 tonneaux appartiennent aux grands lacs (63 millions 240,514 tonneaux en 1891). Les chantiers de construction de Cleveland ne le cèdent en activité qu'à ceux de Glascow; les canaux de la région sont les plus fréquentés du

globe, et la construction d'un nouveau canal, plus profond que l'ancien, de Chicago au Mississippi par Tlllinois, Taccroîtra encore. Les chemins de fer, avec un tonnage de 636,000,000 de tonneaux en 1889, n'ont donc pas eu un trafic quatre fois supérieur à celui de la navigation. C'est du côté de ces grands lacs que s'est portée la grande vie et l'on n'a pas lieu d'être surpris du contrecoup de cette activité sur les contrées de la confédération canadienne qui les avoisinent.

La Puissance. — Le Dominion of Canada est par sa position même un des États sur lesquels devait le mieux s'exercer l'attraction des États Unis. Aucune frontière naturelle ne sépare ces deux États entre lesquels au centralise les grands lacs et le Saint-Laurent créent un contact plus puissant que ne l'est ailleurs la confusion des terres. Le spectacle de l'activité prodigieuse de la grande république, l'attraction que les pays du Midi exercent toujours sur les populations du Nord, le mirage de salaires élevés dans l'industrie avaient déterminé une émigration nombreuse ; près d'un million de Franco -Canadiens avaient quitté la Puissance au profit de la république voisine. Mais la baisse des salaires agricoles, malgré le délaissement accentué des campagnes au profit des villes, et la baisse de prix des produits du sol; le désenchantement que la cherté des loyers et des vivres cause à ceux qu'avait trompés sur leur valeur réelle le haut prix des salaires, la concurrence de l'offre des bras devenant plus abondante malgré l'accroissement de la production par la multiplication et le perfectionnement des machines ont abouti, paraît-il, à un reflux des Franco-Canadiens vers leur pays d'origine. La plus grande liberté religieuse, l'influence incontestable que leur élément compact exerce dans la Puissance,

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la somme de travail qu'y demande encore la mise en valeur de toutes ses ressources et les progrès de son industrie, la conscience enfin de son avenir économique, ont rendu cette émigration moins active sans arrêter les échanges de travailleurs et de produits qui naissent forcément du voisinage.

La Puissance a eu, comme les États-Unis, sa marche ascendante, parallèle à celle de ses voisins et comme la leur alimentée par le peuplement de nouveaux territoires, l'exploitation de la terre et des mines, le développement de Tindustrie et des voies de communication (24,500 kilomètres de chemins de fer en 1893 ayant coûté 4 milliards de francs). Les émigrants européens, attirés à grand renfort de réclame par l'État et la puissante compagnie du chemin de fer transcontinental, ont pris en plus grand nombre la route du Saint- Laurent. La grande région centrale du Maniloba est devenue une mer de blé qui déborde elle aussi sur le marché européen ; la Colombie britannique se peuple d'éleveurs et de bétail (exportation de bétail : 45,584,000 fr., beurre et fromage : 50,440,000 fr., œufs : 138,512,000 pièces) ; les mines de la région des lacs, celles des Rocheuses et de la Nouvelle- Ecosse (fer) sont exploitées avec ardeur; les forêts sont dévastées avec acharnement pour fournir à l'industrie et au commerce (exportation des bois : 115,000,000 de francs par an) un aliment toujours prépondérant; les pêcheries de l'Atlantique, du Pacifique, des lacs et des fleuves fournissent en dehors d'une part considérable de l'alimentation des habitants (valeur annuelle de la pêche : 161,000,000 de francs), des articles exportables (exportation du poisson : 41,392,000 fr. en 1885) et des tarifs protecteurs (1879) qui n'ont pas ménagé la métropole elle-même ont essayé d'y créer des usines et des manufactures qui l'affranchissent elle aussi de tout tribut à

TEurope. Le Canada demande cependant encore à Tétranger (États-Unis et Angleterre en première ligne) la plupart des objets manufacturés dont il a besoin. Son avenir est ailleurs que dans la grande industrie. Son chemin de fer Transcanadian-Pacific complété par des paquebots qui font en 12 ou 13 jours le trajet de Vancouver à Yokohama est le parcours le plus direct de l'Angleterre au Japon. Les chemins de fer projetés ou en cours d'exécution d'York sur la baie d'Hudsoii à Winnipeg et même directement sur Vancouver abrégeront encore, pendant une partie de Tannée du moins, la durée du parcours et ce transit ne peut manquer d'être très profitable à la Puissance. La navigation dans les hords et détroits de la Colombie britannique et de l'Alaska attire déjà chaque année des compagnies de touristes et la Puissance a son parc national de Banff comme les États-Unis celui de la Yellowstone.

Le développement magnifique des grandes voies de navigation intérieure et les canaux qui les complètent (canal de Welland, canaux du Saint -Laurent, canaux de l'Ottawa, canal de Chambly, ligne de Montréal à New- York) se reliant à ceux des États-Unis (canal de Sainte-Marie, canal Saint- Clair) où les bâtiments des deux puissances riveraines naviguent dans les mêmes conditions, donnent aux transports par eau une grande place dans la circulation des produits.

Les travaux qui ont rendu le port de Montréal, bien que situé à 1,875 kilomètres du détroit de Belle-Isle, en état de recevoir les plus gros navires n'ont pu corriger les inconvénients qui résultent de la situation boréale de la ville et des gelées qui ferment pendant l'hiver le Saint-Laurent. Une partie du commerce de la Puissance se fait donc par les ports des États- Unis: Boston, situé en face de Montréal, New- York surtout relié à lui par une dépression naturelle et aux grands lacs

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parle canal de TÉrié et des chemias de fer; néanmoins le commerce direct avec l'Angleterre dépasse encore en importance celui de la Puissance avec la république voisine. Les échanges directs avec les autres pays n'atteignent pas Je dixième du mouvement général (commerce du Canada 1888-1889: l,015,913,750fr.; importations: 566,817, 920 fr.; exportations : 449,095,830 fr.).

Mais, plus encore que les États-Unis, l'Angleterre, bien qu'utilisant chez elle la plus grande partie de ses importations, sert d'intermédiaire avec les autres États. Les services directs subventionnés par la Puissance entre le Havre et Montréal ont dû être interrompus ; un autre vient d'être créé avec La Rochelle pour point de départ. Des efforts sont faits pour développer les liens commerciaux avec l'ancienne métropole et détourner vers un pays de langue française son courant d'émigration dans lequel l'élément franco-canadien trouverait un solide point d'appui contre l'élément rival soutenu et attiré par la grande masse anglo-saxonne des États-Unis.

Quant aux fourrures, le plus important autrefois des articles de commerce du Canada, l'exportation en atteint encore 9 millions de francs environ ; la chasse et la pêche sont toujours les seules ressources des régions polaires, de l'Alaska, où plus de 130,000 phoques à fourrures sont tués chaque année, comme du Groenland, d'où l'État danois, qui s'est réservé le monopole du commerce (1,526,275 fr, en 1885) de cette colonie «philanthropique», ne tire que les produits de cette chasse et de celle du renard bleu (1,395 peaux en 1891-1892).

Terre-Neuve. — Restée en dehors de la Confédération canadienne, Terre-Neuve, malgré ses mines et les progrès

de Télevage, tire toujours des pêcheries sa principale importance. Les morues, harengs et homards du banc de Terre- Neuve attirent toujoui*s de nombreux pécheurs français, canadiens, anglais, américains parmi lesquels les premiers, possesseurs de Saint-Pierre et Miquelon, et du droit de sécher et préparer le poisson sur la « côte française » (côté occidental), encouragés par des primes de leur gouvernement, suscitent la jalousie de leurs rivaux et la haine vivace des Terre- Neuviens. Une colonie de 16,000 âmes s'est établie, en dépit des traités, sur le territoire dont ils nous assurent la jouissance. Plus correct que le gouvernement de sa colonie, le gouvernement de TAngleterre a prévenu jusqu'ici les conflits armés, mais non les mesures prohibitives ou vexatoires à notre endroit. De nombreux bâtiments persistent néanmoins à y porter annuellement notre pavillon et en retirent des milliers de tonnes de poisson d'une valeur variable, mais à laquelle s'ajoute le produit des homarderies dont l'établissement a surtout provoqué les clameurs et l'opposition des Terre- Neu viens. Malgré la concurrence de l'Islande, des pêcheries norvégiennes et des bancs sahariens , la morue terre -neuvienne conserve la faveur dont elle jouit depuis longtemps. Les produits dérivés des poissons (huile, etc.) sont devenus un article important de commerce, et compensent le déchet provoqué sur la morue par des changements dans les goûts, les habitudes, le relâchement ou l'oubli des anciennes prescriptions ecclésiastiques pour le carême et le maigre. Les brouillards qui avoisinent l'île et les glaces qui descendent du pôle dans ses parages en éloignent les navires et contribuent à faire dévier vers le sud les lignes de navigation entre le nord de l'Amérique septentrionale et l'Europe.

Mexique. — Resté jusqu'à ces dernières années 1er principal fournisseur de l'argent dont il a jeté pour plus de 20 milliards sur le marché du monde depuis l'arrivée des Espagnols, demeuré pays à étalon d'argent et à libre frappe de métal blanc, le Mexique subit aujourd'hui une crise qui porte à sa prospérité récente un sérieux préjudice. Éclairé par une lugubre expérience sur les dangers des troubles intérieurs, tranquille depuis vingt- cinq ans, il a dans cette période développé son agriculture, son industrie, sa population, ses voies de communication. Sur ses 9,400 kilomètres de chemins de fer (1890), quatre lignes le réunissent aux États-Unis; 12 lignes de navigation aboutissent à ses ports, dont 6 le relient à l'Europe ; 44,000 kilomètres de lignes télégraphiques le sillonnent, mais, moins avancé que le Canada, il n'a pas encore de < transcontinental » unissant les deux océans à travers son territoire.

Protégé contre une absorption par les États-Unis par les déserts de sa partie septentrionale, le rempart que lui forment les États détachés de son leriritoire en 1848 et où l'élément espagnol a gardé son individualité, autant que par sa vitalité propre et l'originalité de sa population, le Mexique, en adoptant un tarif douanier protecteur frappant de droits élevés les produits manufacturés de l'étranger, a cependant attiré chez lui une immigration anglo-saxonne. L'esprit d'entreprise des Américains y a trouvé matière à s'exercer et presque toutes les industries créées au Mexique à la faveur de ce tarif l'ont été par des Américains. La population indigène fournissant des bras habiles et un travail à bon marché, ces industries sont arrivées à suffire sur quelques points aux besoins de la consommation. Néanmoins dans le total de 550 millions de francs qui représente l'ensemble de son coTto-

merce extérieur, les importations figurent encore pour plus de 200 millions de francs. Comme la Californie voisine, il est surtout un État agricole. Si les produits des uj^ines représentent 71 p. 100 dans ses exportations, Tagriculture y a 25 p.' 100 pour sa part. Le hennequin ou chanvre de Sisal (37 millions de francs), le café (21 raillions de francs), les perles, les peaux, les bois et matières tinctoriales, le citron, le tabac, la vanille, les fruits en sont les principaux articles. Le cacao, originaire du Mexique, dont la culture y est maintenant négligée, et la cochenille, dont Tusage industriel est en décadence, sont donc remplacés par des articles nouveaux ; la banane surtout est depuis quelques années Tobjet d'une grande exportation vers les États-Unis, où la consommation de ce fruit s'est développée avec une rapidité prodigieuse. Au surplus, plus de la moitié des exportations du Mexique s'y^ dirige (227 millions de francs en 1886). La Grande-Bretagne (108 millions), la France (52 millions), l'Allemagne (29 millions), y ont pris la place qu'occupait autrefois l'Espagne. De 200 millions de francs qui représentaient, avant l'indépendance, le commerce entre les deux pays, leurs échanges sont descendus à 12 millions. En 1867, la part de l'AngleteiTe était de 65 millions, celle des États-Unis de 12 seulement. On voit combien a grandi la prépondérance commerciale de la république voisine. A ses droits élevés (38 p. 100 de la valeur constatée) le Mexique joint malheureusement les habitudes vexatoires de la douane des États-Unis, formaliste, tracassière, presque haineuse pour l'importateur sur lequel elle considère toute somme exigée comme un impôt ne frappant que lui seul et soulageant d'autant la part contributive à fournir par les nationaux au budget de l'État.

Les Antilles. — r Cette déviation du commerce est plus sensible encore dans les Antilles, que le lien politique qui les rattache à l'Europe semblait devoir en préserver.

Leur histoire en ce siècle a varié, pour chacune d'elles, suivant la puissance à laquelle elles appartiennent, mais toutes ont, bien qu'à des époques différentes, passé par les mêmes alternatives.

Quelque terrible qu'ait été la crise de l'abolition de l'esclavage au point de vue économique, l'abolition progressive du pacte colonial, l'introduction de travailleurs étrangers (hindous ou chinois), l'ouverture de nouveaux marchés, le perfectionnement de l'outillage avaient réparé ce désastre. Le développement de la navigation à vapeur les avait affranchies de la nécessité de recourir à Saint-Thomas, centre des communications par bateaux à vapeur et devenu, de centre de la contrebande et du commerce des esclaves, l'entrepôt de leur commerce ouvert. La concurrence du sucre de betterave, dont la production égale aujourd'hui celle du sucre de canne en Europe les a rejetées en Amérique. Un marché nouveau, d'une prodigieuse activité, non encore tourmenté par les agissements de la spéculation, s'ouvrait à elles, plus rapproché de leur territoire, leur offrant la perspective d'un grand avenir et la facilité de se procurer ce qu'elles demandaient à leurs métropoles à des conditions de cherté plus grande peutêtre, mais avec plus de rapidité, la possibilité d'un renouvellement plus fréquent et moins d'avances de capitaux. Non seulement Cuba, sur laquelle les États du Sud avaient eu des visées plus que commerciales, mais les Antilles françaises et anglaises môme ont été ainsi entraînées vers l'Union américaine. Les achats se font aux pays d'où viennent les commandes. Le sucre et ses dérivés, mélasses, rhums, tafias, restent

cependant toujours leurs principaux articles d'exportation. Le tabac de la Havane et celui des îles voisines (Porto- Rico, Saint-Domingue) que Ton confond avec lui, est toujours recherché en Europe. Mais les cultures vivrières sont peu développées ; les plantations de café de la Martinique ont été détruites par la maladie. L'uniformité de la culture avait trop fait dépendre la fortune de ces pays de la récolte d'une ou plusieurs plantes exclusives de toute autre culture (café, canne, tabac). Un revirement s'opère aujourd'hui, auquel concourent bien des causes diverses ; l'émigration de la population blanche, la turbulence des mulâtres, leur rivalité avec les noirs, l'apathie ou la paresse de ces derniers, les troubles continuels d'Haïti, les hésitations des capitaux à s'engager dans des pays qui ne semblent pas leur ofifrir des garanties suffisantes et, parsurcroît, une maladie qui s'attaque à la canne, troublent encore le commerce de ces îles, dans lesquelles, comme dans tous les pays tropicaux, la fertilité du soi et les prodigalités de la nature sont corrigées par les tremblements de terre et les cyclones qui, trop souvent, les désolent. Ghacune d'elles, au reste, présente un spectacle différent, même quand elles sont soumises à la môme .^domination. La Jamaïque, Haïti, Porto-Rico ont repris les cultures vivrières et travaillent la terre, moins pour fournir à l'exportation qu'à leurs propres besoins; mais, bien que la décadence soit très marquée pour quelques-unes et que bien des souffrances se révèlent dans les autres, ces terres où si longtemps l'Europe eut son principal marché de denrées coloniales, ces terres où se récoltent les «bois des îles», sont toujours susceptibles de fournir les éléments de nombreux échanges. Cuba fait encore un commerce de 315 millions (1890) avec les seuls États- Unis; les petites Antilles, parmi lesquelles la Guadeloupe

et la Martinique occupent le premier rang, ont un mouvement de 200 millions d'affaires, mais c'est une fortune bien fragile que celle qui dépend des fluctuations et des péripéties si étranges et si nombreuses de la « question des sucres ».

Amérique centrale. — L'Amérique centrale n'a, par suite de son état presque permanent d'anarchie, ni la population, ni l'importance économique que devraient lui valoir sa situation et la fertilité de son sol. Cinq États indépendants et une colonie anglaise se partagent cet isthme de jonction entre les deux Amériques. Aucune voie de communication ne relie encore les deux mers en dehors du chemin de fer de Panama. Les amorces de plusieurs voies ferrées sont exécutées, mais l'absence de ressources financières en recule bien loin l'achèvement ; le canal de Nicaragua, commencé par les Américains après l'insuccès du projet du canal de Panama, a été abandonné dès 1891. L'achèvement de ce dernier canal luimême ne semble pas devoir être de sitôt entrepris. Plusieurs centaines de millions ont été engloutis dans cette œuvre légèrement entamée de Panama. La nature des terrains, le manque de bras, l'insalubrité du climat, le régime des pluies dans l'isthme, toutes les circonstances physiques et climatériques se sont réunies pour faire échouer une tentative dont les États-Unis, plus voisins du canal que l'Europe, auraient aussi tiré meilleur profit.

En Amérique cependant, ne voulant pas d'un canal entre les mains d'une compagnie internationale de nom, européenne de fait, on supputait que l'Amérique en tirerait un médiocre profit. Tandis que 85 et demi p. 100 des relations maritimes des États-Unis sont avec l'Europe, 9 p. 100 avec les côtes atlantiques sud- américaines, 4 p. 100 avec les côtes

atlantiques du Dominion, 3 et demi p. lUO seulement de l'exportation totale partent des côtes pacifiques \

En Europe ou observait qu'au delà de ce canal ce n'était pas, comme iau delà du canal de Suez, l'Inde et l'Extrême- Orient, les régions les plus peuplées et peut-être les plus riches du globe que l'on rencontrait, sinon au terme d'une longue traversée, mais l'immensité du Pacifique, de rares archipels, des lanières de terres cultivables, des pays de développement restreint, d'avenir limité. San-Francisco était toute désignée pour devenir de ce côté Une cité empire, prenant dan& ces parages le rôle que s'assignent de l'autre côté les États-Unis dont elle fait encore partie. La main-d'œuvre chinoise, aujourd'hui proscrite, recherchée demain, lui aurait permis de livrer à une clientèle plus rapprochée d'elle par les tendances comme par les distances des produits manufacturés à un prix que n'eût pu atteindre la vieille Europe. Cette concurrence aurait envahi d'autres marchés, poursuivi jusque sur le vieux continent la production européenne. La réussite n'eût en somme profité qu'à l'Amérique et hâté l'entrée dans la lice d'une rivale inévitable peut-être plus tard, mais encore à l'état de devenir.

Cependant M. Levasseur, dans des calculs effectués à propos du projet de percement de l'isthme, estime que de 4,830,000 tonnes en 1879 le mouvement commercial entre les rivages de l'Atlantique et la côte occidentale du nouveau monde serait passé en 1889 à 7,249,000 tonnes, et M. de Molinari l'évaluait en 1884 à 9,304,000 tonnes. Depuis 1889, le développement en a été sans cesse croissant par suite de l'introduction de nouveaux éléments de trafic et de la progression normale de la

1. Nicaraguacanal, ap. Deutsche Rundschau fur Géographie und SiatUtik.

mise en valeur des terres. Il est donc à présumer que la tentative sera reprise là ou sur un autre parcours, mais il est à présumer aussi que le pays qui a le plus d'intérêt à l'ouverture de cette route sera aussi celui qui en prendra la tâche, c'est-àdire les États-Unis d'Amérique ou tout au moins les régions qui gravitent autour de leurs grands centres commerciaux du Midi et de l'Ouest, la Nouvelle-Orléans et San-Francisco.

Une seule culture a détrôné toutes celles qui se partageaient autrefois l'Amérique centrale : le nopal, pour la récolte de la cochenille^ au Guatemala, l'indigo dans San- Salvador, le cacao au Nicaragua. La production de 63 millions de kilogrammes de café que donne aujourd'hui l'Amérique centrale se partage toutefois inégalement entre les États; le Guatemala en fournit à lui seul près de la moitié, 30 millions de kilogrammes. Les autres cultures n'ont pas été entièrement abandonnées ; les forêts donnent de plus du bois d'ébénisterie, de l'acajou principalement, qu'exporte la colonie anglaise de Balize, et du caoutchouc; la canne à sucre, le tabac, la vanille, le quinquina, la salsepareille, la banane, les céréales s'y cultivent ou récollent, enfin le sous-sol encore mal exploité semble renfermer, surtout dans le Gosta-Rica, le Honduras et le Nicaragua, des quantités considérables d'or, d'argent (Tegucigalpa, colline d'argent) et de fer (Agalteca). L'ensemble du commerce a atteint, en 1888, 21 0,225,840 fr. dont :

48,844,500 fr. pour le Guatemala;

53,695,965 — le Salvador;

30,000,000 — le Honduras;

19,800,000 — le Nicaragua;

47,399,125 — le Costa- Rica ;

10,486,250 — le Honduras britannique.

210,225,840 fr.

En général, les exportations dépassent les importations, consistant presque toutes en produits manufacturés. Les États-Unis et l'Angleterre détiennent la majeure partie de ce commerce que la richesse naturelle du pays et la position de Tisthme centro- américain appellent à un grand développement.

Deux faits d'une importance considérable contribueront îi modifier les rapports trop tendus, surtout depuis le bill Mac- Kinley, entre l'Amérique et l'Europe : l'affranchissement de l'Europe, par l'or africain, de la dépendance dans laquelle prétendaient la tenir les États-Unis, et le réveil de TExtrême- Orient. Déjà les adoucissements de tarifs consentis par les États-Unis nous les montrent disposés, comme les États européens entrés à leur suite dans la voie de la prohibition, à revenir à une politique plus modérée. La reprise des affaires qui a suivi cette modération des tarifs est une nouvelle preuve des avantages qui peuvent résulter pour tous d'une législation moins égoïste et plus confoime aux exigences des relations internationales et de l'équilibre universel.

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