CHAPITRE XIII L'Amérique du Sud
L'Amérique du Sud est comme une nouvelle venue sur le marché du monde. Elle Ta alimenté plusieurs siècles du produit de ses mines, mais elle lui prenait peu en échange, moins par sa faute que par celle de ses maîtres, Espagnols et Portugais, rebelles à tout développement de ses richesses propres et de ses facultés d'achat. Affranchie au commencement dé ce siècle, elle a mal usé de sa liberté; sa population formée du mélange de Téléraent européen et de l'élément indigène, mal préparée à ses destinées et à ses responsabilités nouvelles, s'est usée dans des dissensions intestines, des querelles de peuple à peuple, a semé plus de ruines que de levain fécondant et ne s'est prise que fort tard, sauf quelques rares exceptions, et sous l'influence d'une immigration nouvelle, à tirer parti des ressources de son sol et de ses propres aptitudes.
Cinq de ses produits lui assurent aujourd'hui un rôle important dans les échanges et une action sérieuse sur le marché: la laine, le café, le cuivre, l'argent, les nitrates, i
Sur 1 milliard environ de kilogrammes de laine que Ton recueille annuellement, la Plata à elle seule en fournit près de 200 millions, c'est-à-dire près du cinquième. Un seul pays a une production plus abondante, l'Australie, dont le rendement est de 250 millions de kilogrammes. Le nombre des moutons élevés dans l'Argentine dépasse 85 millions, chiffre
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auquel il faut joindre, pour avoir la production totale des pays de la Plata, ceux de T Uruguay et du Paraguay.
Sur 700 millions de kilogrammes decafé queTonrécolte, le Brésil en donne 360 millions, plus de la moitié (1890), le Venezuela 24 millions (1889), l'Amérique centrale 63 millions, chiffres à côté desquels la production des Indes néerlandaises, autrefois maîtresses du marché (70 millions de kilogrammes) est peu de chose, et celle de Moka exportée par Aden (5 millions) presque dérisoire.
Dans la production totale du cuivre, qui dépasse 300,000 tonnes (303,975 tonnes en 1893), celle du Chili vient en tête, dépassant l'extraction faite en Espagne, dans le Nord- Amérique et dans l'empire allemand.
Le Chili et le Pérou ont le marché presque exclusif des nitrates, dont l'emploi en agriculture a fait de si rapides progrès et qui ont remplacé pour eux le guano, maintenant épuisé.
Enfin la Bolivie et le Pérou, qui ont lancé dans le monde, depuis 1492, 20 milliards et demi de francs de métaux précieux, ont encore aujourd'hui dans la production de l'argent une place secondaire sans doute, mais importante.
Son commerce, auquel ses différents États prennent une part très inégale, a atteint, en 1892, 4,472,000,000 de francs.
Malheureusement, le goût des aventures en matière politique s'est étendu aux matières commerciales. L'Amérique du Sud a puisé à pleines mains dans les caisses de l'Europe; celle-ci, méfiante, mais non sans espoir de sagesse à venir, a prêté à excès ; le souci de leurs dettes n'a que médiocrement retenu ces jeunes prodigues et la prudence faisant défaut, la banqueroute est partout aux portes, ce qui n'empêche pas de délibérer.
Se refusant le plus souvent à payer tout impôt direct, r Américain du Sud met au premier rang, souvent au seul rang de ses revenus, la douane. Quand les produits sont insuffisants, on croit pouvoir y suppléer par ime émission de papier-monnaie. La circulation fiduciaire est en grand honneur dans tous ces pays. Au Brésil, les bons de pain, les cachets de bains, tout le papier, tous les bons qu'un particulier peut émettre, ont cours sinon légal, du moins régulier. L'État, imitant les particuliers, fait appel sans discernement à la planche aux assignats ; les métaux précieux sortent pour payer les achats de produits manufacturés faits à l'Europe ou aux Étals-Unis, les intérêts des dettes publiques, des obligations de chemins de fer; le papier reste seul, d'autant plus déprécié qu'il est plus multiplié, et cette situation difficile, entrave des plus graves aux opérations régulières du commerce, est exploitée par la spéculation et donne aux transactions un caractère d'incertitude et de duplicité qui nuit au bon renom de l'Amérique du Sud.
Sa situation de chaque côté de l'Equateur ferme une grande partie de son territoire à l'immigration et à la colonisation européennes. Le puissant Amazone aux rives incertaines et couvertes d'impénétrables forêts éloigne par l'insalubrité des marécages qui le bordent, l'air enfiévré et pestilentiel de ses sous-bois, toute population et ne sert que pour conduire les immigrants vers les hautes vallées de ses afluents. Aussi toute la zone équatoriale est-elle peu peuplée; elle conserve encore quelques tribus d'indigènes exploitant ses bois ; elle a des chercheurs d'or dans ses placers et ses mines, des éleveurs dans ses régions de pâturages (Manaos), mais l'élément européen est réfugié sur les hauteurs pour la culture tempérée, dans quelques ouvertures des vallées pour celle des
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plantes tropicales ou Texploitation des bois, ou sur la côte pour le commerce extérieur. Le genre de vie se ressent du climat. La fécondité de la terre se joint à Faction delà température pour engourdir les membres en autorisant une activité moins éveillée et moins vigilante que dans d'autres climats. Plus loin de la ligne, llanos et pampas, pays d'élevage, commandent la vie errante des steppes, tandis que l'afflux incespant d'éléments mal pondérés, une surexcitation mal équilibrée de tempérament, une violence naturelle, une habitude difficile à guérir de vendettas et de justice sommaire entretiennent la disposition au recours aux armes, à la révolte, aux procédés de la vie sauvage.
Les pays tempérés : littoral brésilien, plateau argentin, plaine chilienne sont donc ceux où, sinon la vie régulière, les affaires du moins ont pris le plus grand développement.
On peut dire que tous les produits que fournit l'Amérique méridionale sont, comme pour le Nord, d'origine étrangère. Elle a les animaux de l'Europe : moutons, bœufs, porcs, chèvres, chevaux, les plantes de l'Afrique ou de l'Asie (café, canue à sucre), mais aussi ses mines de toutes sortes. Les produits agricoles sont sa grande richesse; l'industrie y naît à peine, importée par les Européens qui viennent disputer sur le sol américain aux Américains du Nord un marché qu'ils veulent feimer au vieux monde.
Longtemps l'Amérique du Sud a été, pour la France surtout, une cliente de premier ordre ; les autres puissances européennes la lui disputent: Angleterre, Italie, Allemagne, ces dernières, rivales récentes mais dangereuses, l'Italie surtout qui, par son émigration, devient de jour en jour plus influente et transporte sur ses vaisseaux avec ses émigrants les produits de son industrie ou de celle de son alliée.
312 paÉGis d'histoire du commerce.
Colombie. — En 1889, la France tenait encore le second rang, après l'Angleterre, avant les États-Unis, dans le commerce de la Colombie, montant à 150 millions de francs, dont quatre septièmes à Texportation. L'absence de routes, rin*égularité du régime et, par suite, de la navigabilité des cours d'eau, la difficulté et le coût des transports (300 kilom. seulement de chemins de fer) y sont des obstacles sérieux au développement des affaires. Les voies feiTées sont de construction coûteuse et difficile et l'Europe est moins docile aux appels de fonds de ce côté.
La Colombie exporte du café, du tabac, du quinquina, des baumes, des cuirs, de l'or; elle a de bous et célèbres ports, mais sa population est faible et son importance économique minime.
Venezuela. — Le Venezuela fait meilleure figure dans le monde commercial. Son café, son cacao, son tabac sont de grands articles d'exportation ; le bétail s'y est multiplié avec profit dans ces dernières années et le cheptel a passé, de 7,300,000 bêtes en 1873, à 17,700,000 en 1888; il a aussi des baumes, du caoutchouc, des plantes médicinales, de l'or et du cuivre. Il exporte pour 100 millions de produits, en achète pour 75, a dans ses ports un mouvement de 12,770 embarcations, dont 927 vapeurs et 2 millions de tonnes ^ La France vient, avec 27 millions, la seconde dans ce mouvement, après les États-Unis, avant l'Angleterre. Le Venezuela a peu de chemins de fer (454 kilom. en 1891), mais, comme la Colombie, un réseau télégraphique assez complet. C'est un pays prospère, malgré ses troubles trop fréquents, et d'un bel avenir.