‹ Précis d'histoire du commerce;Chapitre 6 sur 69 · A." Sorel, op. cit., I, p · texte numérisé non relu

A." Sorel, op. cit., I, p

2. Paul Boiteau, État de la France en 1789. Paris, Perrotio, 1861.

La*Siiisse était alors, comme il y a quelques années encore, un de nos grands marchés. C'était plutôt nos produits coloniaux et des matières premières qu'elle nous achetait, et nous lui prenions avec de l'horldgerie, des toiles et dentelles de Saint-Gall, des bestiaux et des fromages. La paix perpétuelle qui nous unissait à elle et avait été depuis à plusieurs reprises solennellement renouvelée et sa position géographique la plaçaient dans notre clientèle.

Quant à la Russie, les échanges directs étaient minimes avec elle ; nos vaisseaux visitaient rarement ses ports *et TAngleterre et la Hollande d'une part, l'Allemagne de l'autre nous servaient d'intermédiaires avec elle. Nous lui achetions pour 6,130,000 fr. en J789, chanvre, suif, bois et fer; elle nous prenait pour 6,963,000 fr. Il y avait donc à peu près équilibre.

Ce rapprochement commercial avec la Russie, dont l'nncien traité avec l'Angleterre expirait cette année môme, était un premier pas dans une voie trop contraire aux traditions politiques de la France pour être suivi d'une alliance, véritable entre les deux pays. L'opinion publique en France était tenace et routinière. Elle n'avait pas voulu comprendre ce qu'avait de sérieux et de sage, s'il eût été prudemment conduit, notre rapprochement avec l'Autriche- Elle tenait encore dans l'Est et le Nord, et cela avec plus de raison et de conformité avec ses intérêts, pour la Turquie, notre vieille alliée, 1^ Pologne qu'elle aimait d'une affection toute chevaleresque et la Suède. Elle ne suivait que difficilement les changements qui s'opéraient dans le monde politique ; elle n'était pas initiée aux négociations qui se poursuivaient dans Tombre ; elle ne connaissait, malgré les écrits des philosophes et des économistes, dont beaucoup avaient couru l'Eu-

rope, qu'iKie «partie des événements. Notre diplomatie était restée habile et active ; elle essayait de s'inspirer de l'exemple de rAnglqterre, de Iravailler pour notre commerce. Elle pressentait l'importance future dç ce grand marché d'Orient, de cet État qui grandisssait en Asie comme en £ui*ope et s'allongeait au nord de notre continent jusqu'à la mer Pacifique. Les foires de Nijni-Novgorod et d'Orenbourg étaient toujours importantes. Une partie du commerce de la Chine empruntait les routes de la Sibérie et du Turkestan. Elle échangeait ses pelleteries à Kiachta contre le thé et la rhubarbe. L'Angleterre allait, à la suite des voyages de Cook, lui disputer ce marché, et commencer l'exploitation des pêcheries, de la mer de Behring, de nos jours encore si importantes.

; Par Saint-Pétersbourg, Pierre le Grand avait pris position sur la mer Baltique ; parle traité de Kaïnardji,, Catherine II s'établit solidement sur la mer Noire. Elle s'était en outre assuré le droit de franchir le Bosphore, fermant TEuxin aux autres marines, ouvrant à la sienne Taccès de la Méditerranée. Dès 1781, cinq navires étaient partis des ports russes pour les ports français. Ce n'était pas seulement les produits des provinces méridionales de la Russie, c'était ceux du Turkestan, venus par Orenbourg, de la Perse, importés par Astrakhan, qu'elle pouvait nous envoyer. Les Grecs, sous pavillon turc, étaient alors les véritables maîtres de la navigation de l'Orient. Fortifiée encore sur la mer Noire par le traité d'Yassy et la fondation d'Odessa, la Russie allait leur disputer cet empire.

Les rivalités qu'elle avait à vaincre du côté de la Baltique étaient plus sérieuses. La Pologne, une première fois démembrée, avait pour port Dantzig. Cette ville avait toujours con-

serve mie grande activité commerciale. Sans industrie, ayant tout son commerce intérieur entre les mains des juifs, la Pologne n'était qu!un État agricole ; les nobles exportaient sans taxe leurs blés, les roturiers payaient pour exporter les leurs. En échange de ces blés et des bois, elle recevait des denrées coloniales, des vins, du sel de Galice, des produits manufacturés. Dantzig, excepté de la cession à la Prusse des territoires environnants, restait cependant, par la force des choses, un des ports de la province au milieu de laquelle elle était située et le grand entrepôt du bassin de la Vistule.

La Suède exportait ses bois, son fer, son acier ; l'industrie familiale y persistait toujours ; les paysans fabriquaieilt euxmêmes pendant les longues nuits d'hiver tout ce dont ils avaient besoin, et même des armes. Tous les efforts faits pour développer son commerce par les plus remarquables de ses rois, Gustave Vasa, Gustave-Molphe, Charles XI, avaient laissé peu de traces au commencement du xviii' siècle. Stockholm et Gothenbourg étaient ses principaux ports. A la mort de Charles XII, elle ne possédait plus que 3 navires de commerce. Un acte de navigation, publié en 1724, força la marine suédoise à renaître. Elle avait même en 1784 une colonie aux Antilles, Saint-Barthélémy. — Nos achats en Suède étaient en progrès en 1789, nos ventes reculaient au contraire (7,138,000 livres contre 3,242,000); comme dans tous les pays du Nord, nos vins et les denrées coloniales étaient nos articles les plus demandés.

Maître du passage et du péage du Sund, véritable portier de la Baltique, toujours réuni à la Norvège et possesseur de rislande et du Groenland, le Danemark était en meilleure posture que la Suède pour être une puissance commerçante. La pêche, les bois, le goudron, les produits agricoles, le

bétail, les pelleteries, l'argent, étaient de précieux éléments de fret, et le xviii* siècle fut pour le commerce de ce pays une ère de prospérité. La marine danoise alla chercher elle-même le sel, le vin et Feau-de-vie de France, qu'elle recevait jusque-là par les Hollandais. Le canal de TEider, creusé de 1777 à 1784 pour réunir ce fleuve à la faaie de Kiel, rendait dp grands services au commerce. Mais les efforts pour faire naître l'industrie furent mointf heureux ; seules , celles qui étaient vraiment dans les aptitudes et les destinées du pays, scieries, corderies, manufactures de toiles à voile, distilleries de goudron, tuileries, prospérèrent en Norvège. Sainte- Croix et Saint-Thomas, dans les Antilles, réussirent mieux que les comptoirs des Indes. La guerre d'Amérique favorisa le commerce du Danemark, mais les Américains du Nord affranchis devinrent des rivaux pour lui. Il nous achetait en 1789 pour 7,834,000 livres de denrées coloniales et de vins ; nous lui prenions pour 3,250,000 livres. Le Danemark avait une situation maritime assez florissante pour exciter la jalousie haineuse des Anglais.

Morcelée comme elle l'était avec ses 360 États souverains, ses 1,800 ou 1,900 fiefs et ses divisions religieuses, l'Allemagne souffrait plus encore que la France de la difficulté des communications intérieures et de la multiplicité des péages. Elle se relevait lentement des ruines de la guerre de Trente ans. Les contrées les plus fertiles, Basse-Saxe, Bavière, Palatiûat, changées en déserts, la Bohême réduite au tiers de sa population, Augsbourg descendu de 90,000 à 6,000 habitants, tels étaient quelques-uns des désastres qu'elle avait fait peser sur elle. L'achat de soldats par l'étranger, les subsides payés aux princes furent pendant quelque temps les seuls aliments de la circulation monétaire que n'entretenait plus le

commerce. Quelques-uns des principaux ports, Brome, Stettin, Stralsund, étaient aux Suédois. Des industries qui y prospéraient autrefois, une seule, celle des toiles^ avait survécu ; ses produits étaient recherchés pour leurs colonies- par TEspagne et la Hollande. L'arrivée dçs émigrés français de la révocation fut plus favorable au Brandebourg qu'à l'Allemagne elle-même, et en favorisant les progrès de cet ÉtaJ;, allait lui préparer pour l'aVfenir les dangers d'une absorption par un État militaire. L'agriculture lui fournit pendant tout le xviii® siècle de plus importants articles d'échanges. Ses bois prenaient toujours le chemin d'Amsterdam, qui, bien que dans un pays découvert, en était le grand marché. Les vins, les céréales et les fruits des provinces rhénanes descendaient également le fleuve ; la France achetait du bétail et des chevaux.

Malgré les guerres auxquelles fut mêlée la France comme alliée tantôt de la Prusse, tantôt de l'Autriche, mais toujours de l'Allemagne, Tinfluence et les modes françaises y étaient prépondérantes et toutes les petites cours se modelaient ou voulaient se modeler sur celle de Versailles. Notre commei'ce ne cessait de s'y accroître. En 1720, il était de 33 millions de francs entre les deux pays, dont 21 millions pour les importations de France et d'Allemagne ; en 1789, il s'élevait à 153 millions, dont 95 millions pour les importations de France. Hambourg, devenu le grand port de l'Allemagne, nous achetait à lui. seul 30 bu 40 millions de sucre pour alimenter ses 400 rafiQneries et nous servait d'intermédiaire pour le commerce avec les États du Nord.

Certaines industries traditionnelles avaient cependant peu à peu repris de l'activité ; celle du fer et des armes dans la Westphalie et les pays rhénans, des textiles dans ces mêmes

pays et en Saxe ; de nouvelles s'y étaient développées, celles de la porcelaine (Meissen) et de la librairie (Leipzig), celle du coton (Chemnitz); les verreries de la Thuringe, les objets en beis sculpté de Nurembei'g avaient repris faveur; les foires de Francfort étaient toujours suivies, celles de Leipzig devaient au développement de la Russie plus de vogue et de succès, mais aucun État ne pouvait être comparé à la Prusse. Le. grand Électeur, Frédéric-Guillaume, avait eu toutes les ambitions. Ses tentatives sur la Poméranie suédoise ne réussirent pas plus que ses essais de conquêtes coloniales, -mais il avait nettement indiqué à ses successeurs la voie à suivre pour donner à leur État^ar le commerce et Tindustrie les ressources nécessaires à rétablissement et au maintien de leur puissance militaire. Comme la Hollande et TAngloterre, le Brandebourg sous lui grandit par Timmigration. Ce sont les réfugiés français qui pntfaitla prospérité de Berlin, Aucune contrée de Jl^Allemagne ne s'était plus vite relevée après la guerre de Trente ans. Malgré sa brutalité soldatesque et sa passion pour le militarisme, son second successeur et second roi en Prusse, Frédéric-Guillaume P', le roi sergent, fut aussi un protecteur ardent du travail national; dès 1733, la Prusse exportait 44,000 pièces de draps.- Il avait acquis Stettin, son fils acquit Emden ; il haïssait la France et lui empruntait ses règlements industriels; Frédéric II la flatta, courtisa ses philosophes , et ne fut pas moins que son père fidèVe aux traditions de Colbert. L'industrie- prussienne se développa par ses encouragements et ses subsides ; le velours, la soie, le satin, la laine, les cuirs, le fer, le sucre môme, furent travaillés dans de nombreuses usines ; de 1763 à 1773, dans la seconde partie seulement de son règne, il en fonda 264. 800 nouveaux villages créés, des marais desséchés, des sables

plantés, des colons attirés de tons côtés, Tagricnlture favorisée par tons les moyens en son pouvoir, Tacquisition de nouvelles provinces, Silésie, Prusse polonaise, doublèrent la population de ses États^ La Prusse se trouva bientôt en mesure d'exporter. Emden et Swinemùnde furent agrandis ou créés, des canaux creusés, ceux de Plauen, de Finow, dé rOder à la Netze; le golfe de Dantzig et Testuaire de TElbe furent ainsi réunis par une grande voie de communication intérieure. L'institution d'une banque (1765), d'une société de commerce maritime, d'une chambre d'assurances et même d'une compagnie (1750), assez vite disparue, des Indes, attestait encore l'impof tante qu'il attachait au développement du commerce. En 1789, la Prusse vendait à la France pour 5,392,000 fr. de grains, boiô, lin, chanvre, «et lui achetait pour 12,791,000 fr. de deiarées coloniales ou de boissons. Nos produits manufacturés n'avaient de ce côté aucun débouché, et la Prusse ne nous prenait en produits agricoles que des substances que son sol ne pouvait pas fournir.

Le XVIII* siècle avait été pour l'Autriche une période de crise. La lutte contre les Turcs était sinon achevée, du moins résolue à son avantage. Le prince Eugène allait organiser les Confins militaires et le danger pour cette puissance n'était plus sur le Danube inférieur. Peut-être eût-il mieux valu pour Charles VI que la possession des Pays-Bas espagnols ne le mît pas en danger de contlit avec l'Angleterre, la France et la Hollande ; ses possessions italiennes d'un autre côté le détournaient de l'Allemagne, et c'était là qu'était le péril.

Depuis le traité de Westphalie, ses princes semblaient avoir fait le sacrifice de l'Allemagne ; le titre d'empereur était honorifique ; il les mettait au premier rang de la hiérarchie des princes laïques, ils le recherchaient donc encore,

mais ils étaient avant tout aUlrichiens. Charles VI avait fait de sérieux efforts, pour relever ses États héréditaires de leur infériorité économique. Il'av^it dû sacrifier à Thostilité des pûiôfeances. maritimes sa compagnie d'Ostende, mais à l'autre bout de ses États, sur rAdriatique,'il avait déclaré Trieste et Fiume ports francs, et les avait reliés par des routes au centre de son empjlre. Marie-Thérèse les agrandit, créa pour la protscction de son commerce, 25 consulats ; pour le diriger, un conseil de commerce; pour recruter ses consuls, une académie orientale. Six mille bâtiments fréquentaient annuellement le port de Trieste à la fin de son règne. Les îles Nico* bar étaient occupées par un navire autrichien, et pendant ce temps elle acquérait dans les Pays-Bas, par une sage administration, une durable popularité. Elle avait été le véritable lien entre fieç États. Son fils Joseph II voulut transformer cette unité personnelle en unité administrative. On sait comment il échoua dans toutes ses entreprises^ mais il en resta quelque chose. Ce fils d'un père qui connaissait assez les avantages du commerce. pour se mettre, pendant les guerres, fournisseur à la fois de l'impératrice sa femme et de son ennemi Frédéric II, fonda des manufactures, créa des routes nombreuses, améliora les ports, développa la marine, ^igna des traités, prit contre les produits étrangers des mesures prohibitives et n'aboutit qu'à attirer chez lui des étrangers qui, après avoir créé des manufactures, emportèrent dans leur pays l'argent qu'ils avaient gagné \ S'il vendait pour 36 millions à la France, grâce à la multiplicité de ses provinces, l'État autrichien nous achetait pour 32 millions et U (;pntri|ba.94e étiait active.

1. Cf. Louis L^ger, Histoire de VAutriche-Hongrie. Paris, Hachette, 1878.

L'Italie, toujours divisée^ en nombreux royaumes, grandsduchés, duchés ou républiques, avait perîLu toute action sur l'Europe*. L'autorité môme du pape était battue en brèche par maint État catholique *, mais la péninsule avait toujours pour elle sa situation au centre de la Méditerranée, ses nombreux ports et ses intrépides marins. Malgré les pirates, dont les Anglais, maîtres de Gibraltar et de Miporque, se seraient bien gardés de réprimer les brigandages, Venise commerçait toujours en Orient. L^ancienne route d'Alexandrie avait ses fidèles, et Venise, malgré ses démêlés et ses gueii*es avec les Turcs, qui avaient fini par lui enlever ses dernières places de Morée, avait toujours ses privilèges commerciaux dans les États du sultan. La longue paix dont avait joui son territoire, lui valait d'être un des mieux cultivés de l'Europe ; ses glaces et ses soieries, son orfèvrerie et sa bijouterie, avaient conservé leur ancienne réputation; les villes de.la République, Vérone, Bergame, Brescia, étaient florissantes.

Gêrffes, politiquement impuissante, avait toujours une marine active. Elle nous apportait pour environ 9 millions de marchandises et en emportait pour 5 millions et demi. Le Piémont, nous vendait pour 26 .millions de soie, chanvre, cuirsy riz, bestiaux, et nous achetait pour 18 millions, dont la moitié en étoffes. C'était sans doute avec la France qu'avait lieu leur principal commerce, mais ces chiffres même indiquent dans tous les États tine Certaine activité que -des princes éclairés (Léopold de Toscane, Charles VII de Naples) et d'habiles ministres (Tanucci) avaient relevée par de sages réformes. Le progrès avait éCé sensible, aussi bien dans ceux sur lesquels régnaient des princes autrichiens, que dans les États indépendants ou ceux qui obéissaient à des Bourbons.

L'Espagne s'était bien relevée sous celle maison. Ferdinand VI et Charles III surtout Pavaient fait entrer dans la vie moderne. Elle avait eu pendant les jdeux derniers siècles une si singulière destinée ! Maîtresse de territoires immenses, approvisionnant l'Europe de métaux précieux, luttant pour rhégémonie sur terre et sur mer, puis voyant tomber par lambeaux tous les fleurons de sa couronne, se drapant dans des haillons aussi fièrement que dans des ornements brodés d'or, et laissant tout mourir chez elle, agriculture, industrie, comjnerce, marine. Au xviii® siècle encore, tout en recréant une forte marine militaire, elle n'a plus de flotte marchande, mais son port de Cadix, qu'a mis en honneur Albéroni, fait par des négociants, étrangers pour la plupart il est vrai, un commerce actif avec ses colonies et avec l'Europe ; des manufactures ont été créées, protégées môme à l'excès par Charles III, des canaux creusés, des routes ouvertes ; une banque instituée ; des sociétés d'agriculture organisées, le commerce des Indes rendu libre. Notre cliente, lors même qu'elle était notre ennemie, elle nous achetait en 1789 pour 87 milUions et nous vendait pour 41 millions- Malheureusement à d'Aranda, Florida Blanca et Campomanès allait succéder Godoï.

Le Portugal avait essayé, soûs Pombal, de reprendre sou indépendance commerciale. Lisbonne, détruite par le fameux tremblement de terre de 1757, s'était relevée de ses ruines, mais l'Angleterre tenait le Portugal en tutelle. C'était avec elle qu'il faisait les sept dixièmes de ^on commerce. Avec nous, ses échanges ne s'élevaient qu'à 12 millions, dont 9 à l'importation en France.

En somme, malgré un développement incessant des relations internationales, malgré l'agrandissement du commerce.

32 PRÉCIS d'histoire, du çoumer'ge.

les échanges entre peuples ne comprennent que le moins possible de produits manufacturés. Golbert sert aussi bien que Louis XIV de modèle aux souverains. L'isolement et Tindépendance économiques sont Tidéal presque partout poursuivi. Mais, à côté de cet idéal, cii*cule un courant qui le contrarie et entraîne avec lui les souverains et les peuples.

L'influence de nos philosophes et de nos économistes avait été aussi grande sur les princes et les gouvernements étrangers que sur nos propres gouvernants. L'esprit de réforme leur avait inspiré une foule de mesures utiles et tous avaient BU, sans sacrifier Tintérét de leur pays, donneraux intérêtsmoraux et économiques de leurs peuples une attention inconnue jusqu'alors : législation revisée, travaux publics ordonnés, ouverture de routes, creusement de canaux, amélioration du cours des fleuves et des ports ; encouragements à l'agriculture, introduction d'industries nouvelles, création . de banques, de sociétés d'agriculture et, ce qui était de nature à développer le travail national par l'amélioration de la condition intellectuelle et matérielle des travailleurs, d'hôpitaux et d'écoles. Le libre^échange se réalisait dans le monde des idées ; si l'on reculait devant l'application de cette théorie au commerce entre nations, on s'efforçait de la mettre en pratique à l'intérieur des États. Des mesures libérales avaient pour contrepoids des .prohibitions ou des relèvements de taxes. Plus on reconnaissait que l'agriculture, l'industrie et-le commerce étaient les véritebles sources de la richesse d'un pays, plus on s'efforçait de les développer et de les rendre prospères; l'Espagne, malgré le pacte de famille, frappait de droits nos produits dans l'intérêt' de ses manufactures. Lé commeyoe général ne pouvait que profiter à U longue de ce progrès général de la rioheflse, Ghaquei peuple qui s'élevait

ajoutait par son travail à la circulation; chaque richesse nouvelle créée appelait par contrepartie la création d'une autre richesse ; les machines commençaient à peine à paraître, la surproduction n'était pas encore à craindre, et malgré les charges financières de la plupart des États, les embarras dans lesquels se débattaient plusieurs d'entre eux et les plaintes qui s'élevaient de bien des côtés, la richesse généi'ale croissait, le commerce prospérait; le chiffre môme auquel montaient les échanges de la France à la veille de la Révolution témoignait hautement du progrès accompli.

De magnifiques voyages sur mer et sur terre, de nombreuses explorations scientifiques avaient, durant ce siècle, élargi le cercle des connaissances géographiques et préparé l'agrandissement du commerce. Cook, Bougainville et La Pérouse, La Gondamine, Levaillant, Pallas, La Vérandrye, et bien d'autres avaient renouvelé les exploits des grands découvreurs du XVI® siècle, et la science de la nature avait fait d'immenses progrès. Les applications pratiques des sciences avaient commencé ; c'est par elles que vont se trouver renouvelées, au XIX* siècle, toutes les conditions des échanges à la surface du globe.

HXBT. DU COUM. — IX.

CHAPITEE II

La Révolutton française et l'Europe de 1789 à la paix d'Amiens:

L'Europe était donc en plein travail de transformation économique lorsqu'éclata la Révolution française. Bien que les Anglais, quand ils étudient les origines de la crise sociale actuelle, évitent de prononcer son nom, elle n'eiiapas moins causé dans le monde un ébranlement considérable. Que la vulgarisation de remploi de la vapeur ait contribué à £aire produire au mouvement de 1889 toutes ses conséquences, puissamment aidé, en rapetissant le monde, l'œuvre de concentration commencée par la Révolution, accéléré la suppression des barrières morales et matérielles et même des barrières politiques dont celle-ci avait donné le signal, rien de plus vrai. Que les phénomènes économiques soient souvent indépendants des faits politiques ou sociaux, l'exemple même de la France au xviii* siècle, où, pendant le règne de Louis XV, « la bonne machine marcha toute seule », où le progrès intellectuel et économique fut si en dehors de toute action gouvernementale, pourrait servir à le soutenir. Mais, outre le fait d'avoir pendant vingt-deux ans mis aux prises dans un duel acharné toutes les puissances de T Europe, d'avoir avec nos soldats et nos drapeaux promené à . travers tant de territoires ces idées et ces principes dont les souverains n'étaient que des admirateurs de surface, fait des éniancipateurs de leurs peuples de ceux qui n'en voulaient être que les despotes

LA RÉVOLUTION FRANÇAISE ET l'eUROPB. 35

éclairés, elle a eu, comme nous le verrons, par les efforts qu'elle a suscités, les besoins qu'elle a créés, les découvertes qu'elle a provoquées, et aussi par la position respective dans laquelle elle a placé les États, une influence économique considérable. L'Angleterre est moins que toute autre puissance fondée à le méconnaître, elle qui a dû à nos crises intérieures et à ces longues guerres d'avoir si longtemps disposé en maîtresse absolue du marché du monde et pu traverser sans trouble les phases critiques de cette ère du machinisme qu'elle avait inaugurée.

La première et la plus durable des réformes commerciales opérées par la Révolution fut la suppression des douanes intérieures.

L'idée avait fait, nous l'avons vu, bien des progrès. La liberté du commerce était un des vœux les plus unanimement exprimés dans les cahiers. lies droits de traites qui rendaient les différentes parties de l'État étrangères les unes aux autres, resserraient la consommation et nuisaient par là à la production et à l'accroissement des richesses nationales, furent supprimés le 30 octobre 1790, et c'est peut-être la seule des réformes économiques de la Constituante sur laquelle on ne soit jamais revenu. Ce fut pour certaines provinces un inappréciable bienfait. Le régime de la terre subissait, en effet, au même moment, moitié législativ^ement, moitié révolution nairement, une transformation profonde. Affranchie de toute servitude féodale, elle se libéra des cens dus à la propriété ; les municipalités manquèrent de force pour faire rentrer les contributions, les fonctionnaires élus furent impuissants à sévir contre leurs électeurs dont quelques-uns, au reste, se crurent naïvement libérés de toute redevance à l'État depuis que les nobles payaient l'impôt. La transformation de

36 PRÉCIS d'histoire du gommurce.

beaucoup de terres communales* en propriétés personnelles, la sécularisation et la vente des biens ecclésiastiques augmentèrent, malgré les spéculations, de 100000 au moins, au dire des adversaires mêmes de la Révolution, le nombre des propriétaires. La culture des céréales prit de suite un grand développement et dès la première année, la cherté du blé, consécutive à plusieurs mauvaises récoltes, porta Faisance chez les fermiers.

L4ndustrie elle-même, malgré les difficultés qui résultaient pour elle de Tappauvrissement du pays par la disette, des troubles intérieurs, des pillages, de Témigration, d'un brusque changement de régime, prit dès 1791, grâce aussi à une série de circonstances favorables, liberté des prêts, élévation du change, un brillant essor. De l'étranger même venaient de nombreuses commandes auxquelles, dans le nord notamment, les manufactures avaient peine à satisfaire. Et cependant au milieu même de cette éphémère prospérité, trop tôt interrompue par la guerre, des plaintes se faisaient entendre. La concurrence semblait comme toujours difficile à supporter. On se plaignait maintenant du succès des toiles peintes de Mulhouse, contre lesquelles, vite, il fallait voter des droits; de l'invasion des produits anglais, et quelques cahiers avaient déjà l'éclamé la dénonciation du traité avec l'Angleterre. Par suite de fausses déclarations, disait-on, les marchandises anglaises pouvaient arriver en payant 8 p. 100 en Bretagne où les draps de Carcassonne ne pouvaient le faire qu'en acquittant 15 p. 100 \ L'Assemblée sut mieux résister que son comité à toutes ces doléances et le tarif de 1791 s'efforça de concilier tous les intérêts en présence. L'esprit de ce tarif.

Page 1