LA RÉVOLUTION FRANÇAISE ET L'EUROPE
municipalité du lieu de son domicile déclaration de la quantité et de la nature des grains qu'il possédait. 11 était défendu de les vendre ailleurs que dans les marchés publics. Ils pouvaient être requis de les y amener et la vente devait être faite selon un prix maximum décroissant de mois en mois.
On peut voir dans Louis Blanc les griefs que Ton accumulait contre les marchands ou propriétaires de blé. « La malveillance jde certains propriétaires fut poussée jusque-là qu'ils accordèrent à leurs fermiers tout le temps que ceux-ci voulurent pour payer le prix de leur ferme aûn de les mettre en état de garder leur blé*. » Le 4 septembre, le prix du quintal de froment était fixé uniformément pour toute la France à 14 livres.
Les objets jugés de première nécessité et dont la Gonveation a cru devoir fixer le maximum (décret du 29 septembre) sont: la viande fraîche, la viande salée, le lard, le beurre, l'huile douce, le bétail, le poisson salé, le vin, l'eau-de-vie, le vinaigre, le cidre, la bière, le bois à brûler, le charbon, la chandelle, l'huile à brûler, le sel, la soude, le savon, la potasse, le sucre, le miel, le papier blanc, les cuirs, les fers, la fonte, le plomb, l'acier, le cuivre, le chanvre, le lin, les laines, les étoffes, les toiles, les matières premières qui servent aux fabriques, les sabots, les souliers, les colza et rabette, le tabac.
L'impossibilité d'exiger l'observation de l'édit qui fixait un même prix pour le blé dans des contrées aussi différentes que le nord et le midi, surtout avec les difficultés et la lenteur des communications de cette époque inspira, pour la fixation du maximum de tous ces objets, la règle suivante. Il fut
1. Louis Blanc, Histoire de la Révolution françaiiey liv. XIII, chap. IV.
dressé un tableau du prix que chaque genre de marchandises valait dans leur lieu de production, en fabrique, en 1790, augmenté d'un tiers; on y ajouta 5 p. 100 de bénéfice pour le marchand en gros, 5 p. 100 pour le marchand en détail, un prix fixe par livre pour le transport et Ton obtint ainsi le prix de vente. « C'était, dit Louis Blanc, chercher une base scientifique aux relations commerciales et soustraire la vie du pauvre au despotisme du hasard. » Ce tableau constitue un des éléments les plus importants de l'histoire des prix. Les prix de 1790, augmentés de moitié, devaient fournir également le taux du maximum des salaires. Les effets de cette loi furent ce qu'il est facile de prévoir. Bien que tous ceux qui essaieraient de s'y soustraire dussent être déclarés suspects, des boutiques se fermèrent ; ailleurs, les prix réels furent tout autres que les prix apparents; la crise des assignats, la spéculation qui se fit sur eux, la variation presque quotidienne de leur valeur, leur dépréciation absolue enfin, engendrèrent un tel désordre que le 23 décembre 1794 ces lois étaient abrogées. La chute des assignats était si profonde qu'en octobre 1795 un plat de haricots se payait 38 fr. , une mesure de bois à brûler 24,000 livres tournois, une course en fiacre 600 livres. Cette question des subsistances devait rester une des plus sérieuses difficultés de la situation et son action se fera encore sentir notamment dans la journée du 1" prairial.
Le commerce du blé par cela seul qu'il est surtout actif dans les temps de disette, qu'il ne peut être exercé qu'à l'aide de grands capitaux, avec de grands risques, surtout en temps de guerre, et que les bénéfices que Ton prélève sur lui semblent être une charge de plus imposée aux consommateurs, être prélevés sur le pain du peuple, comme on disait
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alors, donnait donc lieu aux attaques et, par suite, aux dangers les plus grands. Les Grecs et les Romains, dont le souvenir imprégnait Tatmosphère, avaient fait de Tapprovisionnement de la capitale un semce public ; le Comité des subsistances en fut donc chargé. L'interruption des communications maritimes rendait sa tâche plus lourde encore et Ton sait que ce fut pour sauver un convoi de 210 navires venant de Saint-Domingue et de l'Amérique du Nord que fut livré le combat du 1" juin 1794, fameux par Tépisode du Vengeur. Des distributions coûteuses suffisaient à peine à préserver de la faim une population nombreuse. Quand vint la récolte abondante de 1794, la crainte d'être dénoncé comme accapareur empêchait les paysans de rentrer leurs moissons ; les pillages ne permettaient pas aux convois d'arriver jusqu'à la capitale.
La campagne souffrait des réquisitions, la ville de la cessation des paiements de la dette et des emprunts forcés, de toutes les mesures imposées par la détresse du Trésor et les besoins des armées. Toute la vie de la France était absorbée par la lutte contre l'étranger.
Et cependant cette époque est souvent citée comme ayant été le triomphe de l'agiotage et de la spéculation. Les défenseurs de la politique de Robespierre s'accordent pour l'accuser avec les ennemis de la Révolution, reprochant à leurs adversaires les uns d'oublier que cette politique, et c'est leur conviction, a sauvé la France, les autres, que bien des fois déjà et pour des guerees moins nationales, les mêmes causes avaient produit les mêmes effets. La mobilité du cours des assignats et leur valeur précaire poussaient à les transformer en marchandises; en l'absence de monnaie, celles-ci étaient employées comme moyen d'acquisition et d'échange ; chacun
se procurait ces articles de troc ; la moindre opération était entachée de tant d'aléa qu'elle prenait de suite une apparence de jeu. Les fournisseurs de l'armée dont les créances sur l'Ëtat représentaient en assignats des sommes énormes faisaient, suivant leurs rapports avec les agents du Trésor, des opérations ou scandaleusement fructueuses ou ruineuses. Le salut des armées imposait quelquefois, et cela s'est vu à toutes les époques, l'acceptation de contrats léonins. Le Comité de salut public et la Convention elle-même allaient suivant l'impulsion des circonstances, obéissant souvent moins à un système, car le Comité n'avait vraiment pas de système commercial, qu'à des nécessités du moment.
Il y avait toutefois entre les membres du Comité et la Convention une préoccupation commune: les idées et les théories les plus diverses s'accordaient à les faire se considérer comme investis de la mission d'agir. Respecter la liberté, laisser faire, leur eût paru comme un abandon de leur mission et de leur devoir patriotique, une trahison.
S'ils proclamaient une liberté au dehors, ou supprimaient une seiTitude, c'était pour obéir à certains principes, sans doute, mais aussi pour faire acte d'autorité. On abolissait l'esclavage aux colonies, on proclamait en Europe la liberté de la navigation de l'Escaut, sans se préoccuper de la guerre civile que l'on suscitait à Saint-Domingue, de la guerre étrangère que l'on allumait avec l'AngleteiTe.
Pitt, qui la gouvernait, n'était pas plus que nos ministres au début, partisan d'une guerre entre les deux pays. De chaque côté du détroit, la situation de l'esprit public était la même : des masses profondément hostiles pour lesquelles ici l'Anglais, là le Français était l'ennemi héréditaire; des politiciens rêvant là-bas de descente en France, et en face.
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de descente en Angleterre, et, par-dessus ces couches, des tendances tout opposées, un cénacle dirigeant aspirant au contraire à une entente cordiale, à un développement des relations pacifiques et commerciales. La poussée d'en bas se produisit à peu près en même temps. L'Escaut libre, Anvers entre les mains de la France ! aucun ministre anglais n'eût pu l'accepter sans résistance. La guerre déclarée, la Convention ne se borna pas à dénoncer le traité de commerce. L'entrée en France de toute marchandise anglaise fut défendue (1" août 1793), ceux qui en feraient usage déclarés suspects ; en réponse aux attaques des corsaires anglais, la course fut permise, la marchandise ennemie déclarée saisissable même sur navire neutre ; tout placement de fonds sur les banques ou les comptoirs des pays ennemis fut déclaré acte de trahison, toute vente de numéraire prohibée et, afin de fermer toutes les portes aux produits de l'Angleterre, des droits élevés furent établis même sur les provenances des peuples amis. Le 18 octobre 1793 enfin, un véritable acte de navigation réserva le cabotage aux seuls bâtiments français portant un équipage français et ne permit aux navires étrangers que l'apport des produits de leur pays, et sous l'acquit des droits traditionnels de 50 sous par tonneau. Les arrivages des colonies se trouvèrent interceptés, le sucre doubla de prix. Notre commerce extérieur se trouvait ainsi annihilé ; celui de l'Angleterre prenait un immense essor. Devenus les banquiers de la coalition, les Anglais lui envoyèrent le montant des emprunts faits chez eux et leurs subsides non en numéraire, mais en marchandises ou en traites. De47 ,500,000 1. en 1793, les envois de l'Angleterre en Allemagne montèrent, en 1795 et 1796, à 200,000,000 fr. En 1795,sur un emprunt de 115,000,000, l'empereur n'en reçut que 30 en monnaies étran-
gères ou lingots et le reste en traites. L'Angleterre industrielle ne procédait pas autrement chez elle, où Touvrier recevait son salaire non en argent , mais en denrées et en vêtements, sur lesquels le patron prélevait son bénéfice, comme la haute banque sur les traites. Elle nous enlevait notre flotte de Toulon, nos colonies d'Amérique et des Indes et se jetait, après notre entrée en Hollande, sur toutes les possessions hollandaises. Les intérêts d'un parti, les passions aristocratiques et populaires pouvaient y trouver satisfaction, mais, en un moment si important, si décisif pour la transformation de l'Angleterre, les intérêts matériels pesaient dans la balance politique d'un poids plus fort encore.
Pitt s'effrayait néanmoins des dettes que cette guerre faisait contracter à l'Élat ; il avait l'âme moins dure, l'esprit plus pratique que son entourage. Au milieu d'un monde au cœur sec et impitoyable, en présence de la réconciliation de la Prusse, de l'Espagne, de Venise, de la Toscane avec la République française, il croyait sage de consolider ses conquêtes et lord Malmesbury vint aux conférences de Lille (1796) avec des intentions vraiment conciliantes. Des deux côtés, le parti violent l'emporta; les négociations furent rompues et la guerre reprit avec plus d'acharnement. L'Europe orientale avait eu sa crise ; la Pologne avait cessé d'exister. L'Auiriche allait se montrer d'autant plus acharnée contre nous que le traité de Bâle avait jeté les bases de la suprématie de la Prusse en Allemagne et qu'elle pouvait compter maintenant sur le concours actif des Russes. Si les compétitions politiques multipliaient le nombre des belligérants, la lutte était plus restreinte au point de vue commercial, et, sur ce terrain, la France était loin de combattre à armes égales.
L'installation du Directoire n'avait ouvert que nominale-
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ment Tère d^un gouvernement régulier. La situation était politiquement dicifîile entre la crainte du parti jacobin et celle du parti royaliste ; économiquement elle ne Tétait pas moins en présence d'un trésor vide et d'un commerce éteint. Les mandats territoriaux ne purent préserver de la banque- ^ route des deux tiers (1797) ; triste imitation de procédés que la France n'avait que trop connus sous l'ancien régime. Le Directoire avait essayé du moins de régler pour les contrats privés la situation réciproque des créanciers et des débiteurs, rendue si incertaine par les variations du cours des assignats, et adopté, en réduisant au taux du jour où elles avaient été contractées toutes les dettes faites depuis 1791, une mesure aussi équitable que possible. La spéculation et le jeu continuaient à bouleverser les fortunes, à vicier toutes les transactions. Les ventes de biens nationaux se faisaient à des prix dérisoires; les tributs levés sur l'étranger soutenaient seuls l'État. Comment l'agriculture, l'industrie et le commerce, malgré l'évidente bonne volonté du Gouvernement, auraientils pu renaître ?
Le luxe avait reparu cependant ; les costumes et les mœurs du Directoire sont restés célèbres. On aurait pu espérer de ce réveil de la vie mondaine un aliment pour nos ip^nufactm'es, mais en vain le Directoire confirma et aggrava toutes les mesures prises par la Convention contre les marchandises étrangères ; une contrebande très lucrative les introduisait en masse. L'anglomanie disputait l'empire de la mode à l'engouement pour l'antique. « L'anglomanie, dit Quicherat, fut motivée en partie par la grâce toute française des modes qui venaient alors de Londres. Elle eut aussi sa raison dans la beauté des articles confectionnés par une industrie qui n'avait pas cessé d'être en progrès, tandis que la nôtre était
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tombée à rien. La supériorité des tissus anglais était incontestable. Quant aux façons, probablement on en aurait créé d'aussi jolies sur le continent, si M*'* Bertin qui fut de nouveau la modiste en vogue, ne s'était appliquée affaire valoir les œuvres de ses correspondantes et amies de Témigration. Bref, les objets d'ajustement, tels que chapeaux, turbans, châles, spencers, pour faire honneur à celles qui les portaient, durent être à l'anglaise*. »
La première exposition de l'industrie organisée au Champ de Mars, par François de Neufchâteau (1798), était pleine de promesses ; l'usine du Creuset, récemment créée, y manifestait déjà sa puissance métallurgique, et l'on y vit les premiers essais de filature mécanique; on prima les crayons Conté, les instruments de Bréguetetde Lenoir, la bonneterie de Troyes et les toiles peintes de Bercy, mais il n'y eut que 111 exposants. Cette première campagne pouvait être glorieuse pour la République, mais elle était loin encore d'être désastreuse pour l'industrie^anglaise.'Le taux de l'intérêt, de 9 p. 100 en 1790, était monté à 50 p. 100. Pour empêcher le jeu, la Convention avait interdit toute vente de marchandises dont on ne serait pas propriétaire au moment du marché, le Directoire voulut que « le marché conclu en bourse par un agent ou courtier, fût proclamé à haute voix avec indication du nom et domicile du vendeur, ainsi que le dépositaire des effets ou espèces ». Ces obstacles aux transactions sur les marchandises ou les titres ne remédiaient à rien. Le Directoire voulut favoriser la création d'une banque, dont Laffon de Ladebat lui soumettait le projet, les Conseils ne l'approuvèrent pas.