JOINVILLE
Jean, sire de Joinville, naquit au château de Joinville, près de Châlons-sur-Marne. Il fut d'abord sénéchal de Champagne, sous le célèbre trouvère Thibaut IV, puis conseiller de Louis IX et son compagnon d'armes à la croisade de 1248. Il prit part à tous les combats à côté du roi, partagea sa captivité, et lui inspira par sa franchise et sa droiture une amitié qui ne se démentit jamais. Il employa les dernières années de sa vie à rédiger ses Mémoires sur les sainctes paroles et bons faitz du roi Loys.
Les Mémoires de Joinville se divisent en deux parties. — La première nous révèle la vie privée du saint monarque, et nous montre comment il « se gouverna toute sa vie selon Dieu et selon l'Église, au profit de son royaume, son horreur du péché, son amour pour les pauvres, sa foi, sa probité, etc. ». — La seconde traite de la régence de Blanche de Gastille, de la guerre contre le comte de la Marche, soutenu par les Anglais, de la septième croisade, de la sage administration de Louis IX après son retour en France, de la croisade de 1270, de la mort du saint roi et de sa canonisation.
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Le départ du roi, son séjour à Chypre, la prise de Daniiette, la bataille de Mansourah, la description. du Nil, les expéditions de Césarée, de Jaflfa, de Tyr, de Sidon, le retour en France, sont racontés avec un tel caractère de vérité, une telle vie, que Ton croit voir et entendre ce qu'on lit. Pour le candide historien, « tout est nouveau, tout est extraordinaire; » il cause aussi volontiers de ce qui l'honore que de ce qui pourrait prêter à la censure, de ses propres sentiments aussi bien que des faits de guerre. Son livre est plein de bonhomie, de grâce enfantine, d'imagination tendre et riante; et son style, souple, abondant, expressif, original, témoigne d'un grand progrès depuis Villehardouin. « Il suffirait le plus souvent d'en habiller l'orthographe à la moderne pour que tout lecteur de ce temps-ci lût Joinville couramment. » (D. Nisard.
départ de la flotte1. (Fragment.)
Quand li cheval furent ens, nostre maistres notonniers escria a ses notonniers qui estoient ou bec de la néf et lour dist : « Est areé vostre besoigne? » Et il respondirent : <« Oïl, sire; vieingnent avant li clerc et li provère. » Maintenant que il furent venu, il lour escria : « Chantez, de par Dieu ! »> Et il s'escriérent tuit a une voiz : Veni, creator Spiritus. Et il escria a ses notonniers : « Faites voille, de par Dieu ! » Et il si firent. Et en briéf tens li venz se feri ou voile et nous ot tolu la veùe de la terre, que nous ne veïsmes que ciel et iaue ; et chascun jour nous esloigna li venz des païs ou nous avions estei nei. Et ces choses vous mouslre je que cil est bien fous hardis, qui se ose mettre en tel péril atout autrui chatel ou en pechié mortel, car l'on se dort le soir la ou on ne sét se l'on se trouvera ou font de la mér au matin
Quand les chevaux furent dedans, notre maître pilote cria à ses nautoniers qui étaient à la proue de la nef et leur dit : <« Tout est- il prêt? » Et ils répondirent : « Oui, sire; viennent avant les clercs et les prêtres. » Dès qu'ils furent venus, il leur cria : « Chantez de par Dieu! » Et ils chantèrent tout d'une voix : Veni, creator Spiritus. Et il cria à ses nautoniers : « Faites voile de par Dieu! » et ainsi firent. Et en bref temps le vent donna dans la voile et nous 5ta la vue de la terre, si bien que nous ne vîmes plus que le ciel et l'eau ; et chaque jour nous éloignait le vent des pays où nous étions nés. Et ces choses vous montrai -je parce que celui-là est bien fou et
i Départ de Marseille, août 1248.
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FROISSAB I L&7-1410
Jean Froissart, né <;i Valeociennes, Fui buc< taire de plusieurs princes, curé de Lestines, Li QÔine de l'église de Chimay, dans le Qainaut. Pour recueillir
• les nouvelle-, el aussi pour satisfaire ses gO&tfl mondain
visita les principale- contrées de l'Europe, prenant an plaisii extrême à
Voir danses et carulles [carrousels), Oïr ménestrels et parollet,
à écouter, à interroger, à consigner dans ses Chroniques de France, d'Angleterre, d'Ecosse, d'Espagne, de Portugal, de Bretagne, etc., tout ce qui était digne d1ètre raconté.
Les Chroniques de Froissart renferment les règnes de Philippe VI, de Jean le Bon, de Charles V, une partie de celui de Charles VI, et THistoire presque universelle, de 1326 à 1400, écrite au jour le jour, sans ordre ni critique, pour amuser plutôt que pour instruire. Mais on ne saurait peindre avec plus de vérité les fêtes, les tournois, les sièges de villes, le choc des hommes d'armes; en un mot, tout le monde féodal du xivc siècle.
Le style de Froissart est animé, pittoresque, mais un peu diffus, surchargé de mots et de détails.
DÉVOUEMENT DES SIX BOURGEOIS DE CALAIS. (Fragment.)
Le roy estoit à cette heure en sa chambre, à grant compagnie de comtes, de barons et de chevaliers. Si entendit que ceux de Calais venoient en Tarroy l qu'il avait devisé et ordonné; et se mit hors, et s'en vint en la place devant son hostel, et tous ces seigneurs après lui, et encore grant foison qui y survinrent pour veoir ceux de Calais, et comment ils finiraient; et mesmement la roine d'Angleterre suivit le roi son seigneur. Si vint messire Gautier de Mauny et les six bourgeois qui le sui voient, et descendit en la place, et puis s'en vint
i En l'arroy, dans l'appareil... Les six bourgeois devaient se livrer à Edouard III « nus chefs el tous deschaus , la hart ; la corde] au col, les clefs de la ville et du chastel en leurs mains ».
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(levers le roi et lui dit : « Sire, veez cy la représentation de la ville de Calais à vostre ordonnance. ■
Le roi se tint tout coi et les regarda moult follement1, car moult haïssoit les habitants de Calais. Ces six bourgeois se mirent tantost a trenoux devant le roi, et dirent ainsi en joignant les mains : « Gentil sire et gentil roi, véez nous cy six qui avons esté d'ancienneté bourgeois de Calais et grants marehans ; si vous apportons les clefs de la ville et du chastel... Si veuilliez avoir de nous pitié et mercy par vostre très haute noblesse... » Le roi les regarda très ireusement2... ; et, quant il parla, il commanda que on leur coupast tantost les testes. Tous les barons et chevaliers qui là estoient, en pleurant prioient si acertes 3 que faire pouvoient au roi qu'il en voulust avoir pitié et mercy ; mais il n'y vouloit entendre.