CORNEILLE
Pierre Corneille, fils d'un avocat de Rouen, est le créateur de la tragédie française. Après de brillantes études littéraires et son cours de droit , il fut reçu au parlement de Normandie. Mais la profession d'avocat ne répondant pas à ses aptitudes, il y renonça pour s'adonner à la poésie dramatique, et débuta par les comédies de Mélite (1628) , Clitandre (1632). la Veuve it1633), etc., qui. malgré leurs défauts, eurent alors un grand
SUCCès.
Admis à collaborer aux pièces de Richelieu avec les quatre auteurs Colletet, Rotrou, Boisrobert et de VEstoile, Corneille s'affranchit bientôt de toute contrainte et donna sa première tragédie , Méfiée ( 163o) , écrite de son aveu « d'un style fort inégal », mais où Ton entrevoit déjà le germe des grandes beautés qui brillèrent dans ses quatre chefs-d'œuvre : le Cid, Horace , Ciniia, Pohjeucte. L'illustre poète ne sut pas s'arrêter à temps; les pièces qui vinrent après Pohjeucte : Pompée. Rodogune, Théodore, Héraclius, Bon Sanche, Nicomèrte, PcrlharitCj Œdipe, Ajésilas, Attila, Tite et Bérénice (t.670), etc.,
84 précis d'histoire littéhaire
« n'offrent plus que des éclairs passagers d'un génie qui s'éteint. »
Successivement pensionné par Richelieu, Mazarin, Fouquet et Louis XIV, Corneille mourut à Paris, non pas dans l'indigence comme on l'a dit, mais bien dans une honnête aisance1.
Corneille était simple, timide, et d'une ennuyeuse conversation. H ne savait même pas réciter ses vers; mais il avait le cœur simple el généreux, l'esprit grand et sublime, et possédait toutes les qualités de l'honnête homme et du fervent chrétien : on dit qu'il eut besoin d'être rassuré, sur la fin de sa vie, pour avoir composé des pièces de théâtre, qui cependant se distinguent à peu près toutes par la pureté de la morale, la noblesse et l'élévation des sentiments.
Œuvre». — Les œuvres principales de Corneille sont : 1° les tragédies du Ciel (1636), d'Horace (1639), de Cinna (1639), de Polyeucte (1640), — 2° les comédies du Menteur (1642) et de la Suite du Menteur (1643), — 3° V Imitation de Jésus -Christ, traduite en vers, les Examens de ses pièces, les Épitres déelicaloires et trois discours sur le Poème dramatique, sur lo, Tragédie et sur la règle des Trois unités. /
Jugement sur Corneille. — Le caractère propre des tragédies de Corneille, c'est Vhéroïsme : héroïsme de la piété filiale et de l'honneur dans le Cid, héroïsme du patriotisme dans Horace, héroïsme de la clémence dans Cinna, héroïsme de la foi dans Polyeucte. « Son théâtre est une école de grandeur dfâme , et l'effet est une admiration bienfaisante. Aux peintures des hautes vertus dont notre nature est capable, Corneille sut toujours allier le sens historique. Chez lui revit l'Espagne féodale et Rome républicaine ou impériale. Ses acteurs ont Pâme, les mœurs, lesprit. la langue de l'époque à laquelle ils appartiennent. »
On lui reproche de pousser parfois l'analyse jusqu'à la subtilité, l'amour de l'effet jusqu'à l'emphase, d'être plus orateur que poète, plus énergique qu'harmonieux, plus ferme que varié. Mais ces quelques défauts sont rachetés par des beautés du premier ordre, qui font de Corneille un des plus grands génies
1 Voy. Bouquet, les Points obscurs de la vie de Corneille. ( Hachette, 1888.
de la Fran< >n premier chef d'osurn
pièces qui le suivirent offrent partout la praire de deui trop méconnues î l«» première rneille connaii ait
le langage de la tendre ie, et qu'il excellait à l'exprimer dans ce qu'elle «« de plus pur et de plus légitime; la seconde, i qu'il n'a pat , comme on le «lit, peint d d'une nature
supérieure à la nôtre et presque en dehon de la me urc et conditions de l'bumanité. Il a peint ce qu'il j a de plu grand et de plus simple à la fois, l'effort que la rolonté soutenue par la conscience oppose aux affections les plus fort I par le
qu'il nous a remplis du sentiment de notre dignité morale et qu'il a mérité la glorieuse popularité qui est restée attacha
son nom. •> II. Tiviek.)
Ces remarques sont complétées par le parallèle de Corneille avec Racine. (Voy. ci-après, au Jugement sur Racine, p. 12*.
Le Cid (1G36).
Sujet. — Le sujet du Cid est le triomphe du point d'honneur sur l'égoïsme des intérêts personnels, ou encore l'héroïsme de la piété filiale. — Il est emprunté à Guilhem de Castro, poète espagnol \ qui lui-même l'avait trouvé dans les légendes de son pays.
Le héros de la pièce, Rodrigue de Bivar, surnommé le Cid, est un personnage historique. Il naquit à Burgos vers 1040, fut élevé à la cour de Ferdinand Ier, roi de Castilie et de Léon, et s'illustra dans les guerres contre les Maures. Les romanceros espagnols ajoutent que, pour venger une injure faite à son père, il ne balança pas à provoquer en duel le comte de Gormas, dont il avait épousé la fille, et le tua. L'amour des deux fiancés, traversé par la querelle de leurs pères, servit de thème à la.lragédie de Guilhem de Castro, intitulée : Jeunesse du Cid. — Corneille a suivi le même plan, mais en modifiant de la manière la plus indépendante tout ce qui, dans la pièce espagnole, manquait de goût, tout ce qui paraissait romanesque ou forcé.
1 Voy. à la deuxième partie, aux poètes espagnols.
96 i d'histoire 1 ITTÊRAIRE
ttc pièce eaJ dédiée à la duchesse d'Aiguillon, nièce de Mcheiieu.
Personnages. - Don Diègue, père de Rodrigue; don Gom comte de Gormas, père de ChimèDe; "Rodrigue, prétendant de Chu mène; don Fernand 7,r, roi de Castille, et VInfante, sa fille; don Sanche, etc. — L* scène esta Séville, lantôl sur une place publique, tantôt dans la maison du comte de Gormas, tantôt dans le palais du roi. — L'action a lieu vers la fin du xr siècle.
Résumé. — Acte Ier. — Querelle de don Diègue et du comte. Les maisons des deux chevaliers don Diègue et don Gomès vont être unies par l'hymen de leurs enfants. Mais, au sortir du conseil du roi, don Gomès se prend de querelle avec don Diègue, qui vient d'être nommé gouverneur de Tlnfant, honneur que don Gomès prétendait seul mériter. Dans la vivacité de la dispute, le comte donne un soufflet à don Diègue. Le vieillard outragé tire l'épée; mais, affaibli par l'âge, il est aussitôt désarmé par son adversaire. Alors il a recours à son fils, et lui demande de le venger. Rodrigue hésite un instant; mais, comprenant que ses espérances doivent être sacrifiées à l'honneur de son père, il accepte.
Acte IL — Duel de Rodrigue et du comte. Don Gomès a refusé, même sur un ordre du roi, de faire des excuses à don Diègue. Sur ces entrefaites, Rodrigue appelle le comte en duel et le tue. Don Fernand apprend successivement l'invasion subite des Maures et la mort du comte. Dès que Chimène a connaissance du funeste événement, elle renonce, elle aussi, à son mariage, et demande justice au roi. D'autre part, don Diègue intercède en faveur de son fils. Don Fernand remet la décision de cette affaire à son conseil.
Acte III. — Rodrigue vient s'offrir aux coupé de Chimène. En attendant le résultat de la délibération , Rodrigue vient trouver Chimène pour recevoir la mort de sa main. Chimène est partagée entre la haine et l'amour; mais l'honneur remporte : elle congédie Rodrigue, tout en se promettant de le poursuivre par devoir. Cependant don Diègue a rencontré son fils: il le remercie, le comble d'éloges, l'encourage à la grandeur d'âme , et l'envoie combattre les Maures pour terminer sa
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vu- <runr manière plu gloi ieu i ou poui I er | lance la monarque au pardon , el Chimène bu il< m i
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Bon ni ers, qui lui donnent le surnom de Cid de l'arab chef, seigneur). Il raconte h Femand Chimène vient de nouveau demander justice. Le roi, • l'éprouver, lui annonce que Rodri t mort. La douleur de
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dans Ba vengeance. Pernand lui permel de recourir au judiciaire. Elle choisi! un champion, don Sancbe, si lécha de venger la mon de son p
Ai rs V. Don Sanchê est désarmé. I e Cid décJ hi-
mène qu'il ne se défendra pas. Celle-ci, trahissant rets
désirs, lui ordonne défaire Bon devoir el de sortir vainqueur d'un combat dont elle est le prix. Don Sanche est vaincu, et condamné à portera Chimène l'épée du Cid. Chimène, trom] est au désespoir. Mais le roi lui apprend bientôt que Hodri vit encore, et qu'elle pourra l'épouser, quand le temps aura essuyé ses larmes.
Principaux caractères. — « Les personnages du Cid *ont esclaves de l'honneur et s'immolent au devoir. Ce devoir est mal compris : l'Evangile et les lois sont d'accord pour défendre à chacun de se faire justice à soi-même. » (Tivier.) Mais dans cette erreur morale il y a quelque chose de grand, de généreux, de digne d'une meilleure cause.
Rodrigue est le type du jeune homme et du chevalier du moyen âge; brave, désintéressé, vertueux, il sacrifie tout à son devoir de fils et à l'honneur de sa race. Son courage ne faiblira pas devant le terrible comte; il aura trop de force, ayant a de cœur :
A qui venge son père il n'est rien d'impossible.
Chimène a des qualités analogues à celles de Rodrigue. Venger son père est aussi son devoir, son point d'honneur.
Cependant, de l'aveu même de Corneille, « elle fait de faux pas qui prêtent à la critique, ù Ainsi ne s'oublie - 1- elle pas jusqu'à dire à Rodrigue, encore teint du sang de son père :
68 prAcis d'histoire littéraire
Va, je 06 te haie point, o Mais, rappelée au devoir par Rodrigue, qui lui répond : « Tu le dois, t elle poursuit impiloyablemenf sa vengeance.
Don Dicgue e.-t un gentilhomme tout féodal; il aime tendreiii.-iit sou (ils, mais rhonncur de sa maison passe avant tout :
Meurs ou lue! » s'écrie-t-il, et que le châtiment soit aussi prompt que l'outrage! Sa tendresse palernelle ne se montre que dans la joie du triomphe, qui Ta sauvé, lui de la honte, et son fils du péril :
Rodrigue, enfin le Ciel permet que je te voie... Appui de ma vieillesse et comble de mon heur, Touche ces cheveux blancs à qui tu rends l'honneur.
Mais son fils, à son tour, peut racheter son honneur à force de bravoure, et il l'envoie contre les Maure?. Va, lui dit-il,
Forcer, par ta vaillance, La justice au pardon et Chimène au silence.
Don Gomès est un brave. Il a rendu à son pays des services incontestables; mais il a tort d'en tirer vanité devant celui qui plus d'une fois lui a donné l'exemple de la bravoure sur les champs de bataille. « Sa vanité nous déplaît, sa hauteur nous irrite, sa mort nous laisse indifférents. C'est le type de ces hommes qui, malgré les plus belles qualités, ne sont et ne seront jamais sympathiques. » (P. Caruel )
Fernand est un prince équitable : il exige du comte la réparation de son insulte; il accorde, à la prière de Chimène, l'épreuve du duel; mais on pourrait le taxer d'imprévoyance : il ne prend aucune précaution pour repousser l'invasion étrangère.
Valeur littéraire. — Le Ciel fut accueilli du public avec le plus grand enthousiasme. Mairet, Scudéry, Desmarets et Richelieu osèrent seuls attaquer ce chef-d'œuvre. Le cardinal ordonna même à l'Académie d'en faire la critique. Les Sentiments de l'Académie sur le Cid, mélange d'observations sensées et de critique injuste, ne satisfirent personne, ni les amis de Corneille ni ses ennemis.
Le poète manqua peut-être de prudence en choisissant un sujet chevaleresque et espagnol au moment où Richelieu
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l'obttinail à détruire 1rs derniers v< (Je l;i féodal il/:
moment où il venait d'interdire le duel ou peine de morl h et de battre les 1 6 ( Sorbie ( 1880 >. Qaol qu'il •
l'Académie eut beau censurer, i«- puidi t in.-* «i •
admiration.
i si |q style (du Cid) offre encore quelque inégalité, il i I impossible d«- n'j pas admirer le mélangé du naturel al A grandeur f él la souplesse d'un latent qui pa effort du
ton le plus aisé, de l'entretien confidentiel, à I plus tragiques douleurs, ou à ce n;cit de bataille qui semble détaché de quelque épopée perdue. La peinture de la nature est aussi, dans eette pièce, i<% plue fidèle interprète de L'histoire. Le moyen âge adouci, mais non faussé, y revit tout entier dans le souvenir de ces giandes batailles où la présence d'un eh< lier renommé suflisait à décider de la victoire, dans ces du< 1s ou plutôt ces tournois, tranchant les querelles des hommes au nom de la jus'ice de Dieu... Le xvn° siècle se reconnaissait à son tour dans cette susceptibilité de l'honneur blessé par un mot, dans cette solidarité des membres d'une môme famille, atteints avec leurs ancêtres par un seul outrage, dans ce dévouement au prince et à l'État. » (H. Tivier.)
On reproche généralement à cette pièce l'inutilité du rôle de l'infante, le manque de liaison entre quelques scènes, — ce qui, contrairement aux règles, laisse le théâtre vide, — la monotonie de plusieurs scènes entre Chimène et Rodrigue, où ce dernier offre continuellement de mourir; enfin l'invraisemblance de tant d'actions accomplies en vingt- quatre heures.
Scènes principales. — La querelle du comte et de don Diègue (acte I, scène m). Le monologue du vieillard désarmé (acte I, scène m). Le soin delà vengeance confié à Rodrigue (acte I, scène iv). Le défi de Rodrigue au comte (acte II, scène n). Le récit de la défaite des Maures (acte IV, scène m). La scène des adieux (acte V, scène i).
Horace (1640).
Sujet. — Le sujet lY Horace est le triomphe de Rome sur Albe; ou mieux, c'est l'héroïsme du patriotisme. — Il est tiré d'une page de V Histoire romaine, où Tite-Live rapporte le
combat des Horace! I nriàces, <|ui mit fin à la guerre d^
Rome et tfAlbe [667 ay. J.-C).
Trois pièce 3 existaient déjà sur ce sujet : VOru d'Horace, 1546), de rArétin; V Horace trigémine (les trois Jumeaux, 1896) , de Pierre Delaudun d'Aigaliers, et VEl Honrado hermaho | fe Frère vengé), de Lope de Vêga; mais dans la tragédie de Corneille on ne découvre aucune trace d'imitation1. Aussi ferma -t- elle la bouche aux envieux qui accusaient notre prrand tragique de plagiat et de manque d'invenlion à propos du Cid.
Afin de rendre les situations plus pathétiques, Corneille suppose que ces deux familles sont déjà unies par le mariage d'Horace avec Sabine, sœur des Curiaces , et prêtes à s'unir encore par le mariage d'un des Curiaces avec Camille, sœur des Horace».
Cette pièce est dédiée à Richelieu, qui faisait au poêle, malgré le dépit que lui avait causé le succès du Cid, une pension de cinq cents écus de ses propres deniers.
Personnages. — Le vieil Horace, chevalier romain; Horace, son fils, époux de Sabine; Camille, sœur d'Horace et fiancée de Curiace; Curiace, Albain, prétendant de Camille; Sabine, sœur de Curiace et femme d'Horace; Valère, chevalier romain; Tulle (T. HosO, roi de Rome; Julie, confidente de Sabine et de Camille, etc. — La scène est à Rome, dans une salle de la maison d'Horace.
Résumé. - Acte Ier. — Espoir de Camille et de Sabine. Le jour de la bataille décisive est arrivé. Sabine se plaint à sa confidente de la rigueur du sort qui a mis aux prises Albe, sa ville natale, et Rome, sa patrie adoptive. Un oracle avait rassuré Camille; mais un songe horrible qu'elle a fait renouvelle toutes ses craintes. Cependant Curiace vient lui apprendre que la bataille n'aura pas lieu: que, pour éviter l'effusion du sang, on va nommer trois combattants de part et d'autre.
Acte IL — Rome et Albe ont choisi leurs guerriers. Le sénat romain a désigné les trois Horaces. Pendant que Curiace
1 Ces pièces d'ailleurs n'étaient pas pour le tenter. Voici . flans toute sa richesse, le dialogue que Pierre d'Aigaliers prête aux champions d'Albe et de Hoiup pendant \r combat : ■■ < », çà, tue, tue, tue. tve, tue, pif. paf ! »
loi H s DU 11 il' IÈCLB 71
félicita son beau frère <i«* l'bonnaur qui lui est hit, on rien! annoncer que la ville d'Alto i chol i l< troii Curiaoea« champions sont pré! i à marcher au combat, mab le prétendant Av Camille gémit d'avoir t lutter contre les Horaci I ftpoui de Sabine, au contraire, ne *oi( plue dai |u<*
(1rs ennemis à combattre. Sabine et Camille i I d'em-
pêcher 1rs guerriers <i<- remplir leur mission, Le rieil il'" survient, ranime les courages el envoie les héros au champ d'honneur,