RACINE
Jean Racine, né à la Ferté-Milon , où son père exerçait la charge de contrôleur du grenier à sel, est le plus parfait de nos poètes tragiques. Resté orphelin à l'âge de quatre ans, il fut recueilli par ses grands- parents et envoyé d'abord au collège de Beauvais, puis à l'école des solitaires de Port-Royal, dirigée par Lancelot et le Maître, où il se prit d'un goût tout particulier pour les poètes grecs. De là il passa au collège d'Harcourt, où il termina ses études. Il se fit connaître, à vingt ans, par deux odes : la Nymphe de la Seine (1660) et la Renommée aux Muses, qui lui valurent la protection de la cour et les encouragements de Boileau. Dans ses essais dramatiques : la Thébaïde ou les Frères ennemis et Alexandre, le jeune poète cherchait à imiter la manière de Corneille. Andromaque (1667) révéla son véritable talent. Par ce premier chef-d'œuvre, il inaugurait sur la scène française « une forme de tragédie nouvelle, pleine de sensibilité et de naturel, d'expression et de vérité », Racine
avait trouvé sa voie, et, plus heureux que son devancier, il ne connut pas de déclin. Cependant les intrigues des envieux, qui firent tomber sa Phèdre, et surtout le souvenir de sa pieuse adolescence, ['éloignèrent du théâtre à l'âge de trentehuit ans. 11 ne vécut plus alors que pour sa famille et ses rares amis.
Après douze ans de silence il consentit, sur les instances de Mmc de Maintenon, à composer deux tragédies bibliques: EsfJier et Alhalie, qui nous ont amplement dédommagés des pièces profanes dont nous a privés sa retraite prématurée.
Œuvres. — Les principales œuvres de Racine sont : 1° les tragédies d'Andromaque ( 1667), de Britannicus (1669), de Bérénice{\Q10),deBajazet (1672), de Mithridate (1673), d'Iphigénie . 1674., de Phèdre (1677), d'Esther (1689), d'Athalie (1690) ; — 2° la comédie des Plaideurs (1608) ; — 3° des odes, des cantiques pour Saint- Cyr, des Discours académiques , un Mémoire au roi sur la misère du peuple (1697), des Lettres familières, regardées comme des modèles du genre, YHistoire de Port- Royal, YHistoire du règne de Louis XlVicel ouvrage a péri dans un incendie, en 1726).
Jugement sur Racine. — Racine est incomparable pour l'unité de ses plans, la simplicité de Faction, la progression de l'intérêt, l'enchaînement des péripéties et le style, qui ne peut être plus juste, plus varié, plus harmonieux.
Le génie dramatique de Racine diffère essentiellement de celui de Corneille. Même quand ils ont eu le même but, comme dans Polyeucte et Athalie, ou traité le même sujet : Bérénice , qui leur fut imposé par la duchesse d'Orléans, ces deux poètes ont suivi des routes tout opposées. Ils diffèrent :
Par le point de vue moral de leurs tragédies : les héros de Corneille sont récompensés pour avoir sacrifié la passion au devoir; ceux de Racine sont punis pour avoir sacrifié le devoir à la passion.
Le premier nous intéresse à des âmes vaillantes et nous fait parcourir toute la gamme de l'héroïsme; le second nous charme par l'expression des sentiments naturels du cœur humain. Corneille a plus de force, Racine plus de sensibilité; l'un élève, instruit, étonne : son ressort dramatique est Vadmiration ;
L'autre émeul lei cœurs par la piti orl drainai! \w i I
V attendrissent* nt.
La \« i . Ification de l loi neille est plui ha] di plus soutenue. Celui-là excelle <» tracer le d'honni
celui -ci .1 tracer ceux dea femmes; eoflo le premi Sophocle, el le second Euripide.
Andromaque ( 1607 ).
Sujet. — Le sujet de cette tragédie i si le triomphe de l'amour maternel et de la foi conjugale. Il est tiré du troisième livr< V Enéide de Virgile et de VAndromaque d'Euripide. — P héros grec, a formé le dessein d'épouser Andromaque, sa captive, en lui sacrifiant llennione, sa liai n
Cette pièce est dédiée à la duchesse d'Urléans.
Racine avait compris que la politique et l'héroïsme n'étaient pas toute la tragédie. Il chercha de nouveaux sujets d'émotion et les trouva dans la peinture des faiblesses du cœur. Andromaque fut le premier essai de cette tragédie nouvelle, dont le succès prodigieux excita la critique jaloube des cornéliens. Le jeune poète y répondu par des chefs-d'œuvre toujours plus parfaits, ce qui a fait dire à Boileau :
Et peut-èlre ta plume aux censeurs de Pyrrhu3 Doit les plus nobles traits dont tu peignis Burrhus.
(Epître vu.)
Personnages. — Andromaquc, veuve d'Hector, captive de Pyrrhus: Pyrrhus, fils d'Achille, roi d'Epire; Oreste, fils d'Agamemnon; Hermione, fille d'Hélène et de Ménélas, fiancée à Pyrrhus; Pyîade, ami d'Orcste ; Céphise , confidente d'Andromaque, etc. — La scène est à Bulhrote Epire), dans une salle du palais de Pyrrhus.
11 y a deux actions dans Andromaquc : l'amour de Pyrrhus pour Andromaque et celui d'Oreste pour Hermione; ces deux actions, également tragiques, sont couduites avec tant d'art, elles concourent si directement à lier et à délier le nœud principal, qui est le maiiage de Pyrrhus et d'Andromaque, qu'elles ne nuisent ni à la clarté ni à l'unité d'intérêt.
Résumé. — Acte Ier. — Ambassade d' Oreste. Oreste est envoyé par les Grecs à la cour de Pyrrhus pour réclamer le fils d'Hec-
tor. Il y rencontre Bon ami Pyladc, qui l'instruil des hésitations
du roi entre llermione et Andromaque. L'ambassadeur présente ta demande des Grecs; Pyrrhus la repousse et promet à Andromaque de défendre la vie de son fils Astyanax, si elle veut accepter ses offres et lui permettre d'espérer. Andromaque est inflexible. La colère de Pyrrhus éclate aussitôt :
Le fils (dit -il) me répondra des mépris de la mère.
Acte II. — Jalousie d' llermione. llermione a reçu de son père Tordre de revenir avec les Grecs, si Pyrrhus refuse de livrer Astyanax. Elle ne peut partir : elle est jalouse d'Andromaque. Toutefois elle se laisse ébranler un instant par la constance d'Oreste, son ancien prétendant. Mais Pyrrhus rhange tout à coup de résolution; il va livrer aux Grecs le fils d'Hector et épouser Hermione.
Acte III. — Terrible perplexité d' Andromaque. Oresle est au désespoir, llermione à la joie. Andromaque, en pleurs, supplie cette dernière de sauver son fils. Congédiée avec mépris, elle court se jeter aux pieds de Pyrrhus, qui consent à lui rendre Astyanax, si elle veut aller au temple recevoir la couronne. Ce n'est plus une offre à dédaigner : « il faut périr ou régner. » Andromaque, éperdue, va consulter les mânes d'Hector sur son tombeau.
Acte IV. — Résignation d' Andromaque. Pour sauver son fils, Andromaque se résigne à épouser le meurtrier de sa famille; mais aussitôt après elle se donnera la mort. Hermione, furieuse, demande à Oreste de la venger en immolant Pyrrhus. Après bien des hésitations, Oreste promet d'obéir.
Acte V. — Mort de Pyrrhus et d'Hcrmione. Oreste se rend au temple avec les Grecs, consomme le meurtre et vient tout raconter à Hermione. Celle-ci le reçoit avec froideur, le traite de barbare, de monstre, et, folle de désespoir, le quitte pour aller se poignarder sur le cadavre du roi. Oreste, poursuivi par les furies, voit partout du sang, sa raison s'égare; il s'évanouit, « et la toile tombe sur ces tragiques horreurs. »
Principaux caractères. — Andromaque est un type de tendresse maternelle et de foi conjugale. Captive d'un fier vainqueur, dont elle méprise les avances aussi bien que les menaces,
ini 1 1 DU XVII ii < i i. 1:1
Andfomaque ni ' qu'à une i I lUTer la vie de ioij iii^
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nité , héroïque i an p d'être femme. I >. N !
Les Benliments les plus touchanti de l'Andromaque de Racine, dit Chateaubriand, émanent pour la plupart du pi chrétien. L'Andromaque de VIliade eat plus épouse que m celle d'Euripide a un caractère à la fois rampant et ambitieui (jiii détruit le caractère maternel; celle de Virgile est tend] triste, mais c'est moins encore la mère que l'épousé, L'Andromaque de Racine est pins Bensible, plus intéressante que l'And roui a que antique, i — « Elle ressemble, ajoute Fontane ces veuves des premiers siècles, où l'idée d'un second mariage eût semblé presque coupable; à ces Paule, à ces Marcelle, qui, retirées dans un cloître, indifférentes à tous les spectacles du monde et toujours vêtues de deuil, ne regardaient plus que le tombeau de répoux à qui elles avaient promis leur foi, et le ciel où leurs premiers nœuds devaient les réunir éternellement, » Un seul trait la dépare, la pensée du suicide.
Pyrrhus est un prince fier et violent, mais généreux et sincère; pour toucher Andromaque, il promet tout, rien ne lui coûte; il sauvera le fils, lui servira de père, l'instruira luimême à venger les Troyens, ira punir les Grecs, relever les murs d'Ilion, etc., et Ton sent qu'il est capable de faire ce qu'il promet. Un moment après, offensé d'un refus, il se laisse aller à toute sa colère et ne met point de bornes à ses menaces.
Ces alternatives et ces contrastes sont naturels à la passion.
Hermione est jalouse et emportée. Ses fureurs sont du moins légitimes : « elle a reçu la foi de Pyrrhus, elle réclame ses droits. » — « Hermione, dit la Harpe, est une des plus étonnantes créations de Racine... Où avait-on vu avant lui ce développement vaste et profond des replis du cœur humain, ce flux et ce reflux si continuels, si orageux de toutes les passions qui peuvent bouleverser une âme altière et blessée, ces mouvements opposés et rapides qui se croisent comme des éclairs? »
Oreste remplit parfaitement l'idée que nous en donnent les traditions mythologiques. Il semble poursuivi par une fatalité
invincible : il parait pressentir les crimes auxquels il est réservé et qui sont connue attachés à son nom... On plaint ce malheureux plus qu'on ne le condamne. L'amitié qui Punit à Pylade : ni sur lui une sorte d'intérêt qui nous porte encore ;» excuser son crime. On sent confusément qu'un homme à qui il reste un ami peut bien être coupable, mais n'est pas irrévocablement méchant. (La Uari b m.)
Jugements. — i C'est un pur clitf-d'aj .vie que cette tragédie, que ce chaste drame d'héroïque piété conjugale et maternelle entrelacée à ce terrible drame d'amour larouche et meurtrier!... (Jue de beaux vers, simples, harmonieux et doux, qui traduisent, sous la l'orme la plus Limpide et la plus noble, les sentiments les plus tendres, les plus fiers, les plus douloureux! » (J. Lemaitre, yassim.)
« Je me figure l'impression d'un spectateur éclaire, revenant de la première représentation (TAndromaqite. Sous une Table brillante et populaire, il vient de reconnaître des événements de la vie réelle. Sous les noms de la Grèce héroïque, il a vu riiomme de tous les temps. Sa conscience approuve le triple châtiment qui ôte la raison ou la vie à trois des personnages principaux, coupables d'avoir sacrifié le devoir à la passion. Mais son cœur est ému de pitié au souvenir de leurs combats, du prix dont ils pavent les passagères douceurs de leurs espérances : car, dans cet admirable ouvrage, la peine suit d'aussi près la i'aute que l'ombre suit le corps, et ces tristes cœurs ne goûtent pas un moment de joie qui soit pur de regret ou de crainte. Notre spectateur les a blâmés et les a plaints. La seule Andromaque lui a paru admirable par cette fidélité à son devoir qui met dans sa dépendance les trois personnages qui ont manqué au leur. » (D. Nisard.)
Scènes principales. — Acte I, scène iv. — Acte III, s.ènes iv, v, vi et vni. — Acte IV, scène- iv. — Acte V, scènes m et v.
Britannicus (1GG9).
Sujet. — Le sujet de cette tragédie est la disgrâce d'Agrippine et la mort de Britannicus , empjisonné par Aéron, Tan 55 de Jésus -Christ. Il est tiré des XIIe ei Xlil0 livres des Annales de Tacite.
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étude psychologique, et e'est par là qu'elle a mérité d'éta la pièce des <-<>n>hn \eur$,
Néron, dominé par sa mère, dep jour où, par Pintri
et le crime, elle l'a fail ai i oir ur !<• Irône, \< ni enfin le joug. Pour intimider un ingrat et relever I . l'ambi-
tieuse Agrippine projette de niai ier Brilannicus, l'béritiei - Lime, à Junie, descendante d'Au i pia ont
déjoués par Néron. Junie, enlève- durant la nuit, i i i-i prisonnière damHc- palais, <-i la moit «le Britanni ré
solue.
La lutle entre le bien et le niai m- livrant dans le COBUI Néron, la pièce devrait être intitulée Néron au lieu de Brilannicus, Mais Hacine a sans doulc préféré donner à son œuvr.; le nom de la victime plutôt que celui du bourreau.
Personnages. — Néron, fils d'Agrippine et de Domitius j'Eqobarbus; Jlrilcuinicus, lils de l'empereur Claude et de Mescaline; AgHppine, veuve de Domilius et, en secondes noces, veuve de l'empereur Claude ; Junie, de la famille d'Auguste, sœur de ^ilanus, fiancée à Brilannicus; Burrhus, gouverneur de Néron; Narcisse, gouverneur de Brilannicus, etc. — La scène est à Home, dans le palais de l'empereur.
Résumé. — Acte Ier. — Complot d'Agrippine. Agrippine vient demander à Néron des explications sur l'enlèvement de Junie. En entrant, elle rencontre Burrhus et lui reproche de détruire son influence sur l'esprit de son fils. Burrhus se justifie avec respect et se retire. Survient Britannicus, étonné de la disparition de Junie ; Agrippine lui promet son appui. Narcisse détermine Britannicus à laire cause commune avec elle.
Acte II. — Altachemejit soudain de Néron pour Junie. Prévenu par le traître Narcisse, Néron ordonne l'exil de Pallas, conseiller d'Agrippine, et iorme tout à coup le dessein d'épouser Junie. Mais il n'ose répudier Ociavie, et il craint encore les reproches dAgrippine, de Burrhus et de Senèque. Narcisse combat ses craintes. Junie comparaît devant Néron, qui lui lait une brusque déclaration et lui offre la place d'Octavie. Elle refuse. Néron, menaçant, la condamne à congédier elle-même
Britannicus , et, durant l'entretien qu'il leur ménage, il se cache derrière une tapisserie, afin de tout entendre et de s'assurer s'il est obéi. Narcisse confirme dans ses sou; Britannicus, qui se croit trahi.