‹ Précis d'Histoire romaineChapitre 122 sur 157 · GALLIEN · texte numérisé non relu

GALLIEN

Ainsi l'Orient semblait prendre une forme et une certaine unité, à l'époque où l'Occident n'en conservait polir ainsi dire aucune. On sent déjà que ces deux mondes se séparent par des nuances de plus en plus vives. L'Orient, malgré les conquêtes de Rome, n'a rien perdu de ce qu'il avait, et il a donné beaucoup ; le christianisme ne saurait encore avoir prise sur ce large continent qui a toujours conservé ses religions et ses mœurs. Le monde romain occidental, au contraire, s'est morcelé dans tous les sens; ce n'est plus guère qu'un réceptacle commun, où viennent s'entasser les croyances de tous les pays sans se fondre entre elles dans un dogme supérieur. Cette désorganisation se fait vivement sentir dans ces révoltes continuelles qui éclatent et qui échouent d'un jour à l'autre, parce qu'elles ne s'appuient sur aucune idée, et qu'elles n'ont de base nulle part.

À cette époque , une partie de la populace se soulève en Sicile, les esclaves courent aux armes et pillent les propriétés des riches sénateurs, à qui cette perte est plus sensible que l'insulte faite par les Goths au nom romain. Des tumultes éclatent à Alexandrie , dans cette population si mélangée, qui unit l'inconstance et la légèreté de la Grèce aux superstitions et à l'opiniâtreté de l'Egypte ; chaque quartier forme un camp, où les divers partis s'assiègent avec une inconcevable fureur. Toute l'Isaurie se soulève et retourne à l'état barbare dont on n'avait pu la tirer entièrement jusqu'ici. Ce tableau est effrayant; tous ces empereurs éphémères pillent les provinces pour payer les soldats; la population du genre humain a diminué d'un tiers , et s'il iàut en croire les registres d'Alexandrie, cette grande ville avait perdu la moitié de ses habitants.

Parmi tous les empereurs nommés parles troupes, ce sont ceux de la Gaule qui se maintiennent le plus longtemps. Aureolus, qui se trouvait avec son armée sur les bords du Danube, ne se contenta pas des plaines stériles de la Rhétie : il passa les Alpes , s'empara de Milan , et appela Gallien à lui disputer la souveraineté de l'Italie. Gallien, cette fois menacé dans Rome même, déploya cette énergie qui perçait

fo£ CHAWTBJ.X3UX.

de temps à autre à travers I'indM*iiGe<de «on caractère. Il s'arracha aux plaisirs de sou .palais., présenta la bataille i son rival de l'autre côté du Pô, et remporta une victoire complète (268) . Aureolus , renfermé dans Milan, fit circuler des proclamations dans le camp,deGaliien, et parvint à séduire quelques officiers. Une nuit que Gallon était enoose à table, on vint lui annoncer en toute bâte qu'Aureolnc avait fait une sortie désespérée. L'empereur s'élança. an* éitôt à cbeval sans se couvrir de son armure,, et courut au lieu qu'on lui indiquait; il y reçut un coup de .poignard, et nomma en mourant, pour son successeur, Claude, gui .commandait une armée aux environs de Pavie. Était-ce pour se venger de ses ennemis, dont il soupçonnait la trahison ? était-ce par un généreux sentiment de patriotisme que Gallien fit ce choix? on ne saurait le dire; Claude toutefois fut élu empereur par l'armée.

DESPOTISME MTOITAIRE.

' 4 § I. .GEA11DE H.

[M» Ajurelius £laudiw«)

Claude était né sur les bords du Danube.C'était un Ju&ro .soldat et un excellent capitaine; un de ces bammes fortement trempés, comme il en fallait peur résister aux barbares. Jl commence cette suite de princes qui redonnèrent quelgoe vie à Pempire.Toussortent de l'Illyrie, de œs provinces du centre qui depuis longtemps fournissaient de bons soldats anx armées romaines. Claude poursuivit immédiatement le siège de Milan, où s'était retranché Aureolus. Celni«ci voulut traiter, lui offrant son alliance et le partage de l'empire. « Dites-lui, répondit l'intrépide empereur, qu'iiaurait « dû faire de pareilles propositions à Gallien* flaipenhétoe

« les aurait ^atie«imMit!eDUndua,^t autûtt.aoïcpté un m collègue taussi mfpri8aMe que latoéoie.» àANota» intit par se rendre^et fut misa mwrt.

Alors Claude songea à réformer la discipline : il sentit bien qu'elle seule pouvait ranimer les troupes abattues par le repos licencieux des villes, mettre un terme à l'insubordination turbulente des légions, et sauver leur honneur, si gravement compromis paries dernières défaites.*

Il était temps, car déjà les Goths se précipitent sur l'empire (269), envahissent la Macédoine, et se jettent sur Thessaloaique, qu'ils assiègent avec vigueur. A la nouvelle de l'arrivée de Claude, ils lèvent leur camp et s'apprêtent à lui livrer bataille. Nous possédons encore la lettre que l'en*» pereur adressa au sénat et.au peuple dans cette mémorable occasion : « Pères conscrits , dit-il, sachez que trois cent « trente mille Goths ont envahi l'empire romain:8i je triom- « phe, votre reconnaissance récompensera nies services. SI * je succombe, rappelez-vous que je suis le successeur de « Gallien. La république entière est fatiguée et épuiséfe « Nous avons à peine des dards, des pieux et de&bouctiers» « La force de l'empire, la Gaule et rËspagne^onftmsurpéev « par Tetricus , et nous reconnaissons «n rougisrant q»e « les archers de l'Orient servent sous Zéoobie.To«t ce^que « nous pourrons faire sera assez grand»» La^serobre fef* meté de cettre lettre .annonce un héros résigné à sa des* tinée, mais résolu cependant .& tout faise pour sauver l'empire.

L'événement surpassa son attente et celle du. monde; U délivra l'empire par les victoires les pins signalées , tailla presque tous les barbare» en pièces, et repoussa les débris de cette immense armée jusque.dans les rochers du monf Hénws (270), où ils périrent piesquetousdeJa peste ou de k faim. Mais !e fléau l'enleva bientôt lui-même afroès dette ans de règne, et.il mourut à Sirotant au milieu des.plflUDS et des lamentations de ses sujets. Glaudevoulut laisser son .héritage à un brave comme iui ,-et désigaa^Niur son successeur Auréliea, lu» de(aesplu*kabilesigBnéiaux.€,e»t airai qu'en passant jarwiessus. ses af&ctioa&jprivées etta

476 CHAMTRB XtlX.

prétendu» droits de sa famille, IL laissa au plus digne le soin de consolider l'empire que sa main avait déjà raffermi, non pas dans l'intérêt de son ambition, mais pour l'empire luimême.

§ II. AUBBLIEN.

[Domitius Aurelianus.) . 270 — 276.

Malgré les derniers ordres de Claude , Quintilius , son frère, prit la pourpre à Aquilée; mais au bout de dix-sept jours, il apprit qu'Aurélien était à la tête de l'armée du Danube, et il s'ouvrit les veines. Aurélien était le fils d'un paysan; de simple soldat, il était devenu centurion, tribun, général de la cavalerie, et s'était distingué dans toutes lés guerres. Valérien le fit adopter par un sénateur qui lui donna sa fille en mariage. Aurélien était bien propre à remplir la tâche qui lui était confiée ; il continua à maintenir la discipline dans les camps. Les premiers ennemis qu'il eut à combattre furent les Goths.Défaits par lui dans plus d'une rencontre, ils lui demandèrent enfin la paix; Aurélien la leur accorda, prit en otage un grand nombre de leurs fils et de leurs filles qu'il maria dans son armée, et leur céda la Dacie, province ravagée dans toutes les incursions, et qu'ils fertilisèrent de leurs mains.

Aurélien devait avoir à combattre tous les ennemis de l'empiré-; les Alémans se jetèrent en Italie, depuis les Alpes jusque dans les Apennins. Il fallut plus d'une bataille rangée et ensuite une foule de petits combats pour les débusquer des montagnes où ils s'étaient réfugiés. Enfin Rome se trouva libre. Toutefois les barbares étaient venus jusque sous ses murailles; on pouvait craindre qu'ils n'y pénétras- | sent un jour, et Aurélien la fit fortifier (271). Ainsi Borne, ; au centre de l'empire, au centre des provinces qu'elle avait vaincues, songeait déjà à défendre son approche et à re- ' pousser une invasion. e

Nous avons dit que plus d'un empereur s'était maintenu e dans les Gaules : Postumus, puis Victorinus et sa nièce0 Victoria , femme d'un grand courage , et enfin Tetricus. l

AuiqsLiEN, 472

Aurélien marcha contre ce dernier; mais Tetrieus, craignant ce redoutable adversaire, lui livra une partie de ses troupes et se rendit à discrétion dans son camp. La Gaule fut soumise.

Tout cédait aux armes romaines dans l'Occident. Dans | l'Est s'était élevée une puissance redoutable, Palmyre.Odc* nat avait été assassiné par un de ses neveux; mais sa veuve punit les meurtriers et monta sur letrône.C'était une femme belle comme Giéopâtre, ambitieuse comme elle, mais chaste et guerrière. De bonne heure elle avait accompagné son époux dans les camps, le suivait à la chasse, lançait le javelot, et marchait à la tête des troupes. Elle savait le syrien,, l'égyptien , l'arabe et le grec Passionnée pour les ^eauxarts, elle appela à sa cour le célèbre sophiste Longin.Palmyre fut décorée par elle de ces admirables monuments sur lesquels a rêvé Volney. Elle voulait faire de Palmyre la capitale du monde, et l'opposer à Rome. D'abord elle se débarrassa de la tutelle du sénat, et fit la conquête de l'Egypte. Aurélien marcha contre elle, s'empara d'Antioche, qui lui fut livrée par un traître, auquel, pour prix de sa trahison, il donna la mort. Zénobie lui offrit bientôt la bataille près de cette ville. Son armée était composée d'une ' cavalerie pesante toute bardée de fer, et d'archers habiles. Les premiers bataillons d' Aurélien furent écrasés par cette cavalerie formidable : alors il changea son plan , les harcela, se fit poursuivre, et les eut bientôt fatigués; puis quand hommes et chevaux eurent été rendus de lassitude sous le poids de cette pesante armure, on n'eut plus qu'à tuer. Zénobie ne perdit pas courage pour une première défaite; mais elle fut vaincue une seconde fois près d'Émèse. Elle voulut lever une troisième armée, et fut réduite à se * sauver à Palmyre.

Zénobie avait commis une faute irréparable en appelant les Grecs auprès d'elle; car, toujours avec eux, ne parlant que leur langue, n'ayant plus d'admiration que pour leurs, chefs-d'œuvre, pour Homère et Platon, Qu'elle lisait avec Longin, elle éloigna les braves enfants des déserts, ces invincibles Arabes qui l'auraient si bien défendue dans leurs

4p& CHAFITM XXIX.

sables. La plupart, indignés, se rangèrent du partriPAurclen. Celui-ci, au sortir d'Antioehe, envoya Fmbus' pour soumettre TÉgypIe, et lui-même se mit en marche vers la nouvelle capitale de l'Orient. Il offrit à Zénobie, si elle se fendait, une retraite assurée, et aux habitants, le maintien de tons leurs privilèges. La réponse de la reine fat. qu'elle était prête à perdre la vie et la couronne. Elle comptait sur la famine et la peste pour vaincre ses ennemis, et appela à son secoure tous les rois de l'Orient dont elle était l'alliée; mais Saper venait de mourir, et la Perse ne remua pas.

Palmyre s'élevait comme une île dans un océan de sables; toutes les caravanes s'arrêtaient sous les frais palmiers de Tadmor, et ses marchands guerriers se reposaient sous les colonnades de ses riches monuments. Ils se dé* fendirent avee un courage héroïque ; mais tout dut céder â'ia fortune d'Aurélien ,- et la belle reine de l'Orient tomba en son pouvoir. « Je ne pouvais pas, loi dit-elle , saluer « un empereur comme Gallien ; mais toi je te reconnais « comme mon souverain et mon vainqueur. » Àurélien laissa dans la ville une légère garnison , et emporta un bu* tin immense. Cependant Zénobie eut à répondre sur sa résistance opiniâtre , et la crainte se glissa dans son coeur. Ses lors ce ne fut qu?une femme ; elle accusa les conseils de Longin , son ministre , qui* fut conduit à la mort, conservant toujours sa grandeur d'âme, et pleurant sur la reine dont il déplorait la faiblesse (272).

Àurélien , au moment où il rapportait à Rome ses aigles Victorieuses, apprit que Palmyre s'était de nouveau révoltée; il la détruisit, et elle ne se releva jamais. Quelques caravanes s'y arrêtent parfois encore, et une trentaine de fannllesant planté leurs tentes sur les débris de ses anciens édifices. C'est ainsi que l'Orient vit s'écrouler un emp/e qui, dans l'espace de moins d'un siècle, s'était étendu** loin. La Perse lui succédera , et les Arabes la civiliseront un jour au nom du grand- Mahomet.

Vainqueur de iënobie, Auréiienjnarche contre TétrîcT* qui, trahi par ses troupes, se rend à son heureux rival Le triomphe d'Aurélien fut magnifique. Cette suite dî

ÉTAT DE L'mVIftE SOC9 t» DESP. MILIT. fa&

victoires avait jètéRome dans rétonnement , et eneore un* ftisdtr moins elle put se croire la rrihe du monde. Tetriow y parut enchaîné ; c'était ira Romain et un sénateur , et te sénat se ressouvint toujours de cette humiliation. Zénobie, chargée de diamants, marchaiPseutedevant le char, et unes* clavesupportaitunecbalned'or qui toi passait autour du cou;

Aurélien donna à Zénobie une villa Dresde Tibur; T*~ tricus recouvra ses biens et ses dignités, et lorsqu'il eut fait construire un magnifique palais, il invita l'empereur à> souper et lui donna des fêtes splendides ; tant était grand le changement qui s'était opéré dans les mœurs, de Jugurtha à Tetricus , de Paul-Émile et de Marias à Aurélien»

Cependant une conspiration s'était formée dans Rome. Àurélien s'indigna qu'on conjurât contre ses jours, lui qui avait sauvé l'empire, et il fit mettre à mort presque totales nobles. Bientôt il partit pour une expédition contre les Perses , et fut assassiné par Mnesthée , l'un de ses secrétaires, qu'il avait menacé d'un prompt châtiment pour fm exactions; celui-ci le prévint en le poignardant (275), car il savait qu'Aurélien tenait sa parole.

Ainsi mourut Aurélien après un règne de quatre années. Il vengea Rome de l'Orient, contint l'Occident dans ses limites, et fit fortifier Rome, comme par un secret pressentiment de sa chute prochaine ; car il faut que les barbares triomphent : le christianisme a besoin d'eux , comme ils ont besoin du christianisme; de cette alliance en effet doit sortir notre monde moderne.

§ III. BTA.T DE l'eMPIBE SOUS LE DESPOTISME. MILITAIRE.

Quelque glorieux qu'eussent- été les deux règnes de Claude et d'Aurélien , ils étaient loin d'avoir remédié à tous les maux qui affligeaient l'empire. Ces deux princes avaient été de grands hommes* de gderre ; et , en effet, il fallait surtout des guerriers'au' sortir du règne déplorable de Gallien, qui avait mis en question Texistence de l'Etat. iOn pouvait douter alors-si l'empire continuerait à subsisaller, ou s'il serait partagé en empire des Goths , des Gerimains et des Perses, et en plusieurs royaumes formés par

48o CHÀMÏEB XXIX.

des gouverneurs rebelles. Claude et Aurélien décidèrent la question , ou'plutot ils ne firent que l'qjourner en différant l'unique solution qui fût possible, et qui arriva deux siècles après. Mais, en éloignant le jour fatal, ils ne détruisirent pas les eauses qui devaient enfin l'amener. Et quel homme eût pu le faire? Il eût fallu , pour cela , changer le monde , car le mal était partout : au dehors , terrible et menaçant , se manifestant par des secousses qui ébranlaient l'empire; au dedans, moins apparent, mais aussi funeste , et se développant insensiblement pour porter un jour ses fruits sous les successeurs de Théodose. C'étaient, d'un côté, toutes ces nations barbares qui se pressaient chaque jour davantage sur les frontières de l'empire ; de l'autre , un gouvernement sans force morale, des mœurs déplorables , et, ce qu'il y a de plus mortel pour les nations , je ne sais quelle indifférence pour tout ce qui tenait à la chose publique. En vain auriez-vous cherché quelque part des citoyens romains : depuis longtemps il n'y en avait plus ; l'esprit national avait péri , perdu sur cette immense surface de l'empire, n'étant plus soutenu d'ailleurs par un gouvernement sans ressort , ni par une religion qui tombait en ruine. Mais au milieu de cet affaissement général , tandis que l'empire sommeillait ainsi, l'orage grondait tout autour. Dès lors un seul moyen de salut restait : il fallait atout prix défendre les frontières ; il fallait des soldats, et ce fut alors que le despotisme militaire, chose en elle-même si funeste , vint sauver l'empire.

À l'époque dont nous parlons , et qui embrasse tonte la période placée entre les Antonins et Dioclétien , l'empire romain se compose de deux parts , et comme de deux mondes bien distincts, le civil et le militaire, l'un qui paye pour être défendu , l'autre qui défend pour être payé. Cette distinction , qui n'existait pas dans la république, fait du peuple et de l'armée deux nations qui ont leur existence à part , leurs privilèges et leur rôle politique bien différent, comme nous Talions voir.

Le peuple ( et nous entendons par là tout ce qui n'est pas militaire); le peuple, c'est-à-dire l'immense majorité

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