‹ Précis d'Histoire romaineChapitre 132 sur 157 · HH · texte numérisé non relu

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Il faut voir , dans les écrivains contemporains , de quel poids pesait sur les provinces le fisc impérial. «Dioctétien, dit Lactance1, Dioctétien, l'auteur de tant de crimes, l'artisan de tous nos maux , a osé porter ses mains avides jusque sur Dieu lui-même. C'est lui qui bouleversa l'univers et par son avarice et par sa lâcheté. En effet , il asso-

1 De Mortibus Persecutorum.

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cia trois nouveaux princes à son empire , divisant ainsi le monde en quatre parties , et multipliant les armées , car chacun d'eux prétendait avoir des forces militaires plus nombreuses que n'en avaient les premiers empereurs, alors qu'ils dirigeaient seuls l'État. Bientôt le nombre des hommes salariés surpassa tellement celui des contribuables, que, les ressources des colons étant épuisées par i'énormité des impôts , les campagnes furent abandonnées , et les champs cultivés se changèrent en forêts. Puis , pour semer partout la terreur, les provinces furent aussi fractionnées , et sur chaque pays , sur chaque ville, vinrent s'abattre de nombreux gouverneurs suivis d'employés plus nombreux encore , les percepteurs , les inspecteurs du domaine , les . vicaires des préfets ; et de tous ces fonctionnaires les actes civils sont très-rares, mais les condamnations, les proscriptions fréquentes , et les exactions de tout genre , souvent répétées , c'est trop peu dire encore, continuelles ; et dans ces exactions mêmes , d'insupportables abus. Non moins intolérables sont les charges qu'on fait peser sur nous pour l'entretien des troupes.

« Ce même empereur , dans son insatiable avarice , ne consentant jamais à voir diminuer ses trésors , multipliait les impôts extraordinaires et les dons gratuits pour conserver intactes et dans leur entier les richesses qu'il entassait. Ce fut encore lui qui , après avoir par différentes iniquités occasionné une cherté exorbitante , chercha à fixer par une loi le prix des marchandises. Alors beaucoup de sang fut versé pour de méprisables et futiles objets, et la crainte empêchant de mettre aucune marchandise en vente, Ja cherté ne fit qu'empirer , jusqu'au moment où enfin la nécessité elle-même fit abolir la loi.

«Ajoutez encore une indicible manie de bâtir, et les exactions auxquelles les provinces aussi se voyaient exposées pour fournir les ouvriers , les artisans, les voitures de transport ; en un mot , tout ce qui est nécessaire pour des constructions. Ici s'élevaient des basiliques , ici un cirque, ici une manufacture d'armes ; là un palais pour son épouse, là un autre pour sa fille. Et tout à coup une partie de la

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ville est abandonnée : tous émigraient avec leurs femmes et leurs enfants; an eut dit d'une viite prise par l 'ennemi. ' Puis, lorsque ces édifices avaient été élevées en rainant les province» : « Cela n'est pas bien fait , disait-il ; qu'on le re- • fasse. » Et il fallait qu'ils fussent jetés à terre et reconstruits sur un autre plan, pour être sans doute démolis de nouveau. Tel était le délire dans teçuei le jetait son désir de foire de Nicomédie la rivale de Rome. Jeue parle pas de tous ceux qui périrent victime» de l'étendue de leurs domaines ou de leurs richesses; c'est une chose que la pratique du malheur nous fait regarder comme habituelle et presque comme autorisée; mais un fait remarquable, c'est que s'il voyait un champ bien cultivé, un édifice richement construit, la peine capitale était réservée au propriétaire. On eût dit qu'il ne pouvait prendre le bien d'autrui sons verser de sang !

« Mais la calamité publique, le deuil universel fut à son comble, quand le fléau du cens une fois lâché sur les provinces et sur les villes , les censiteurs se répandirent partout et bouleversèrent tout. On eût dit une invasion ennemie, des prisonniers au pouvoir d'un vainqueur cruel. On mesurait ks champs par mottes de terre; les ceps de vignes et les arbres étaient comptés ; les animaux de tout genre, inscrits; les hommes eux-mêmes, enregistrés. Et pour cette opération, on rassemblait citadins et campagnards dans l'intérieur des villes; les places publiques regorgeaient defamilks réunies comme des troupeaux , car chacun était là avec ses enfants et ses esclaves. Partout retentissaient ki torture et le fouet. Les fils étaient pendus pour déposer contre leurs pères; les esclaves les plus fidèle» torturés pour accuser leurs maîtres; les femmes elles-mêmes, pour dénoncer leurs maris. Ce moyen était-il impuissant , on les torturait eux-mêmes ; et quand la douleur était victorieuse , on inscrivait ce qu'ils ne possédaient pas. L'ége, la santé, ne pouvaient être une excuse. Les malades, les infirmes, étaient amenés; on estimait l'âge de chaeun, on ajoutait des années aux enfante, et on en retirait aux vieillards* Tout était plein d* deuil et de tristesse,

RÉSULTAT ZIB& PJlOG*is DE i/lMPOT. • £%j

« Cette conduite , que jusqu'ici les vainqueurs seuls, autorisés par le droit de la guerre , avaient terne à l'égard des vaincus , il là tient, hû, à l'égard des Bomains et des peuples soumis aux Romains; et pourfwi? parce que ses parents ont été soumis au cens que Trajan vainqueur avait imposé aux Daces pour les punir de leurs continuelles libellions.

« Cela fait, chaque tête était imposée pour une certaine somme, eî l'existence s'achetait ainsi à prix d'argent. Et gardez- vous de croire qu'on s'en rapportait à ces premiers censiteurs , on en envoyait de nouveaux., comme pour trouver davantage. Ceux-ci, bien qu'ils ne trouvassent peut-être rien, ajoutaient néanmoins au gré de leur caprice, afin de ne pas paraître envoyés pour rien. Cependant les animaux diminuaient, les hommes mouraient, «t l'on n'en payait pas moins l'impôt pour les morts, afin qu'il ne fût permis ni de vivre ni même de mourir sans payer. Il ne restait que les mendiants dont on ne pût rien exiger ; la misère et le malheur les avaient mis à l'abri de toute espèce d'injure. Mais cet homme impie eut pitié d'eux et ne voulut pas les laisser dans le besoin. Il ordonna qu'ils fussent tous réunis, les fit transporter sur des bar* ques, et submerger en pleine mer : tant était grande ta compassion de cet homme, qui pourvut ainsi à ce qu'il n'y eût pas de malheureux sous son règne I Ainsi pour éviter que personne n'échappât au cens en se couvrant du masque de la mendicité, il fit mettre à mort une multitude de malheureux contre tous les droits de l'humanité. »

Sans doute Lactance, dans la diatribe à laquelle nous avons emprunté ce sombre tableau , est emporté trop loin par son zèle pour le christianisme et par sa haine contre Dioctétien; mais même en faisant la part de l'exagération, il reste encore une réalité bien triste, et qu'atteste ce passage de Salvien, cité et traduit par M. de Chateaubriand dans ses Études historiques ; « Il n'y a plus personne pour qui la prospérité d 'autrui ne soit un supplice. Les citoyens se proscrivent les uns les autres : les villes et les bourgs sont en proie aune fouie de petits tyrans, juges et publi-

5a8 CHAPITRE XXXIII.

cains. Les pauvres sont dépouillés, les veuves et les orphelins opprimés. Des Romains vont chercher chez des barbares une humanité et un abri qu'ils ne trouvent plus chez les Romains; d'autres, réduits au désespoir, se soulèvent et vivent de vols et de brigandage; on leur donne le nom deBagaudes; on leur fait un crime de leur malheur; et pourtant ne sont-ce pas les proscriptions, les rapines, les concussions des magistrats qui ont plongé ces infortunés dans un pareil désordre ? Les petits propriétaires qui n'ont pas fui se jettent entre les bras des riches pour en être secourus, et leur livrent leurs héritages. Heureux ceux qui peuvent reprendre à ferme les biens qu'ils ont donnés ! Mais ils n'y tiennent pas longtemps : de malheur en malheur, de l'état de colon où ils se sont réduits volontairement , ils deviennent bientôt esclaves. » ;

On ne peut refuser de croire à la vérité de ce tableau, quand on rencontre dans le code Théodosien un édit qui exempte de tout tribut ceux qui voudront cultiver trois cent trente mil le acres de terres incultes et désertes dans la Campanie, cette province la plus fertile de l'Italie. L'Emilie, la Toscane et les autres provinces, dit le pape Gélase < dans la seconde moitié du cinquième siècle, sont à peu près ] désertes et inhabitées. Il faut encore se rappeler ces épouvantables révoltes de paysans dans la Gaule, cesjacqve-{ ries des Gallo-Romains.

Voilà pour les campagnes, pour les paysans, les colons; mais les propriétaires, les curiales n'étaient guère plus heureux. Sur eux seuls pesaient toutes les charges; car eux seuls étaient capita censitiva. En vain ils cherchaient à échapper; cent quatre-vingt-douze lois du seul code Théodosien avaient prévu tous les cas, toutes les ruses à l'aide desquelles un curiale cherchait à se débarrasser de son titre; il ne pouvait sortir de la ville sans permission du magistrat; s'il s'éloignait sans cause légitime, ses biens, au bout d'une année, étaient dévolus au fisc. Les juifs eux- j même* , cette race impie et maudite , étaient curiales. On ne pouvait même échapper en se réfugiant dans l'Eglise ou dans les déserts de la Thébaïde. Constantin , Valence ,

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Théodose firent des lois pour empêcher les curiales de prendre la tonsure. Le second écrivait en 373 : « Certains «hommes lâches et paresseux, désertant les devoirs de « citoyen , cherchent les solitudes et les retraites, et, sous «prétexte de religion, se mêlent aux congrégations de « moines. Nous ordonnons que le comte de l'Orient les ar- « racbe à leurs retraites et les rappelle à l'accomplissement « de leurs devoirs envers la patrie. »

Mais où donc allait tout cet or arraché aux sueurs du peuple? Il allait aux barbares, qu'on soudoyait; à la cour dont il fallait entretenir la splendeur; à la populace, qu'il fallait nourrir et abuser ; enfin, evt surtout, aux quatre cent cinquante mille légionnaires, qui devaient défendre l'empire, et qui l'appauvrissaient en sollicitant sans cesse les libéralités des empereurs. Toutefois, avant d'accuser si hautement les soldats, il aurait fallu se rappeler les paroles du légionnaire de Tacite : Denis in diem assibus animant et corpus œstimari; Une vestem, arma, tentoria; hinc sœvitiam centurionum et vacationes munerum redimi.

Or ces dix *s par jour ne font par mois que 15 fr' Domitîen augmenta cette solde d'un quart, ce qui la porte pour toute l'année, à 225 fr. Après vingt ans de service' durant lesquels il n'avait touché chaque année que ces 225 fr., le soldat recevait, au Heu de l'ancienne distribution de terres, 3,000 drachmes sous Auguste, c'est-à-dire 2,220 fr.,et 5,000 à l'époque de Caracalla, c'est-à-dire 3,600 fr. Mais avec ces 225 francs , il fallait que le soldat se fournît d'armes, de vêtements, de tentes, et toutes ces choses étaient alors dans l'empire à un prix excessif. Dans Fédit que Dioclétien rendit pour mettre des bornes à la rapacité des marchands, le prix d'une chaussure de soldat est fixé encore à 4 fr.; celui d'une livre debœufdel2onces,à0, 32c • d'une livre de lard,à 0,64 c; d'un demi-litre de vin commun1 à 0, 32 c; d'un chou, à 0, 16 c; d'une livre de fromage, à 0, 48 c; et si ce n'était là encore que le prix le plus bas auquel Dioclétien avait pu réduire ces denrées , qu'était-ce donc avant quel'édit parût , et quand redit fut tombé en désué-

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tude? Il n'y a plus à s'étonner maintenant si les soldats, qm souvent avaient femme et enfants, étaient toujours à demander de nouvellesgratificatious; sans elles, ils seraient morts de misère. Il estvraiquedans la suite l'Étatse chargea de fournir quelques-unes des choses qu'ils devaient primitivement acheter eux-mêmes; mais cela ne vint que fort tard, et sans doute en faisant sur la paye du soldat une retenue ég&e au prix des objets fournis, comme cela se pratique de nos jours. Et d'ailleurs, ces soldats qui, à l'exception des prétoriens, vivaient sur les frontières, souvent au milieu des barbares, toujours loin du luxe, comment auraient-ils pu dépenser pour leurs plaisirs cet argent qu'ils demandaient sans cesse? Que les reproches de l'histoire tombent sur les prétoriens, soldats oisifs et licencieux , qui s'engraissaient aux dépens des légions; mais qu'on ne dise pas que cellesci ont ruiné l'empire.

Le mal dont Rome se mourait n'était pas là : il était dans ' l'immense développement qu'avait pris l'esclavage, il était dans la ruine des petits propriétaires, dans la désolation des campagnes, dans l'absence de toute industrie. Nous avons vu, sous la république, dans quels périls la multitude des esclaves avait jeté l'État. Sous l'empire, ils sont moins dangereux ; mais c'est toujours à eux que l'on confie toute espèce de travail, d'industrie, d'arts même. Après le siècle d'Auguste, après cet éclat passager que la civilisation grecque vint jeter à Rome , l'art tomba. Lorsque Adrien voulut se faire construire une villa, c'est à peine s'il put trouver des artistes capables de la décorer dignement. Déjà on en était réduit à imiter les anciens maîtres; bientôt on ne saura même plus imiter, et, pour décorer Constantinople, Constantin sera forcé de mettre, pour ainsi dire, l'empire au pillage. Et comment, en effet, l'art auraitil pu vivre et se développer, lorsqu'il se trouvait abandonné aux esclaves? Ces esclaves, qui ne possédaient rien en propre, qui travaillaient parce que le maître était là, qui produisaient sans émulation, sans intérêt, parce qu'il fallait produire, comment auraient-ils pu faire avancer l'art? Entre leurs mains, il devait nécessairement rester station-

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