‹ Précis d'Histoire romaineChapitre 145 sur 157 · JULIEN · texte numérisé non relu

JULIEN

quartiers d'hiver, rencontre un corps assez considérable de Francs, qui , le croyant encore bien loin , ravageaient les bords de la Meuse : incapables de lui tenir tête en rase campagne , ils se réfugièrent dans deux forts voisins du fleuve, y résistèrent deux mois, et ne crurent pas se déshonorer en se rendant enfin à Julien. C'étaient les premiers prisonniers faits sur cette nation , qui s'était constamment imposé la loi de vaincre ou de mourir. Julien les envoya à Constance , qui les incorpora dans les troupes de l'empire comme autant de remparts inexpugnables.

Julien revint ensuite achever, dans sa chère Lutèce, Fhiver de 358 ; puis se remettant en campagne yers le printemps, il défit successivement les Saliens et les Chamaves , passa le Rhin à diverses reprises , construisit plusieurs places fortes au delà de ce fleuve, mit pour condition à la paix que sollicitaient les Alémans la reddition de tous les prisonniers romains qu'ils avaient encore en leur pouvoir (359); et, après avoir recouvré ainsi vingt mille légionnaires, vint à Paris en 360.

A cette époque, Constance, que les succès de Julien inquiétaient vivement, et qui d'ailleurs venait d'essuyer quelques échecs dans la guerre contre les Perses , fit porter au jeune césar l'ordre de lui envoyer sans retard l'élite de ses troupes. Julien se préparait à obéir; mais quand il communiqua à son armée la volonté de l'empereur, officiers et soldats ne lui répondirent que par un morne silence. La nuit venue, ils éclatent en murmures , se soulèvent en masse, assiègent le palais du césar, brisent les portes, Je proclament auguste, et malgré ses refus obstinés, que touj porte à croire sincères, le forcent à accepter l'empire.

Peu de jours après cet événement , Julien envoie une ambassade solennelle à Constance, pour l'informer de la violence qui vient de lui être faite. Tout en protestant de sa fidélité , il l'invite à éviter une guerre civile en sanctionnant le vœu irrésistible de l'armée. Constance refusa de recevoir l'ambassade, qui le trouva à Césarée; mais il chargea le questeur Léonas de porter à Julien une lettre menaçante dans laquelle il lui ordonnait de déposer le diahist. rom. 24

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êème, révoquait les principaux «officiers tons ses ordres, et les remplaçait par d'antres. Léonas, .admis devant Julien , lui lut la lettre de son maître; maisquand il en Tint an passage où celui-ci se vantait d'avoir tenu lien de père à Julien orphelin , et le taxait d'kigratitede , le jeune ea*pereur l'internfflipftt en «'écriant : «Si j'étais orphelin , « comment l'étais-je devenu? Est-ce an bourreau de mon « père et de toute ma £amille à m'en faire le reproche ? La tv plaie est saignante I Veut-il encore l'irriter? «Quand vers la An de la lettre Jnlien entendit que Constance lui ordonnait de renoncer à l'empire : « Je suis prêta renoncer au « pouvoir, dit-M 9 m ceux de qui je le tiens veulent y con- « sentir. » A ces mots, les acclamations «du peuple et des soldats lui confirmèrent Je titre d'auguste.

En attendant le succès d'une seconde ambassade qn'il envoya à Constance, Julien passa encore une lois le Rhin, dompta les Attuaires., qui nuisaient des incursions dans les Gaules , répara toutes les places frontières , et s'empara de Vadomar, roi des Alémans , que -Constance avait -, par de secrètes intrigues, armés contre son compétiteur, afin de l'affaiblir et pouvoir ensuite l'écraser avee les forées réunies de l'empire. Puis, achevant la souaisflieffi des barbares, il leur "ut jurer une paix qu'ils ne furent pas tantes de rompre.

Déconcerté par ces nouveaux succès., Constance voulut ou tenter an dernier effort sur l'esprit de Julien, on pousser à bout sa patience; il députa vers loi revécue Épictète, qu'il chargea de Lui offrir seulement la vie sauve dans le cas où il abdiquerait. Et c'était à Julien , maître des Gantes, de la Bretagne, de l'Espagne , -disposant d'une armée nombreuse, aguerrie par cinq année de combats et dewcoès, que l'on osait faire une pareille offre 1 Le jeune auguste n'hésite plus ; il harangue ses troupes, et se met en marche pour aHer combattre Constance.

«x Dans le moment où l'empire courait aux armes, quand

1 Tout le passage renfermé entre guillemets jusqu'à la page 560, est emprunté kYffistmreéeHaétestrnctixmduptiganisme, par M. Arthur Baignât. «MÉBiusqu'iti Julien «'avait été apprécié**» mm a

lui-même s'abandonnait aux chances les plus périlleuses , Julien trouva dans son esprit assez de calme pour écrire aux Athéniens tue longue lettre explicative de «a conduite : il veut que tous les Grées apprennent par eux lç$ motifs de sa conduite. Athènes , qui ne pèse, plus rien dans la balance politique, mais à laquelle il reste la gloire de son nom et les idées de suprématie littéraire qui s'y rattachent , demeure encore assez présente à son esprit pour qu'il Ait besoin de se justifier auprès d'elle du reproche d'ingratitude : ce fait peint le caractère de Julien.

La cause de Constance devait être mal défendue. Les païens répétaient que ce prince , abandonné par son génie tutélaire, allait bientôt périr. Quant aux chrétiens , Ils auraient soutenu mollement cet empereur dévoué à l'hérésie ; mais la Providehce prévint un conflit , et Constance mourut quand les deux religions allaient vider leur querelle sur un champ de bataille ( 361 ). Tout l'empire reconnut Julien pour maître , et , après un exil de plus de quarante ans, le paganisme remonta sur le trône.

Peu de princes ont été soumis à des jugements plus divers que Julien; fopfaiondes historiens sur cet empereur a subi de telles variations que l'on conçoit difficilement qu'un même homme ait pu servir d'original à des portraits si différents La victoire du christianisme a rendu Julien plus odieux aux chrétiens et plus cher aux incrédules qu'il ne le mérite. Pour apprécier avec équité son retour à une religion dont il avait été séparé par une volonté autre que la sienne, il faut fixer son attention sur ce que les lois de l'empire , ses traditions et ses mœurs défendaient ou permettaient dans les matières religieuses; car on ne peut pas juger la conduite d'un prince par les résultats qu'elle aurait pu avoir dans un avenir qui ne s'est pas réalisé , sans changer Tordre naturel des idées, sans transporter certains sentiments an milieu d'un temps qui leur était étranger, sans «•«■lettre un anachronisme qui, pour être habituel

plus éclairée et plus sûre, avec plas d'impartialité et de talent que dans cet écrit également remarquable par la vigueur du style, par l'étendue des connaissances, et par l'importance des résultats obtenus.

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chez les historiens , n'en parait pas moins opposé à la justice et à la vérité.

Lorsque Constantin étendit jusqu'aux chrétiens la liberté des cultes, il fit non-seulement une chose juste et courageuse , mais une chose que les traditions nationales autorisaient. On avait pu dépouiller les chrétiens de la liberté de conscience, mais non pas empêcher que cette liberté eût toujours subsisté dans la république. Ce principe approuvé par les mœurs romaines , et que Constantin remettait seulement en lumière, tout le monde était appelé à en jouir; et si l'empereur, comme premier magistrat de la république, devait respecter le culte national, comme individu, il pouvait suivre librement l'impulsion de sa conscience. Qui, dans la république, aurait été lui contester un droit dont le moindre citoyen jouissait : celui de passer do paganisme au christianisme et réciproquement, quand chacun pouvait en quelque sorte essayer des deux religions et ne fixer son choix sur aucune? Julien paraît; il use à son tout du droit commun, et déserte une religion qui n'était pas celle de ses pères et dans laquelle l'avait fait élever un prince regardé à tort ou à raison comme .l'assassin de sa famille., qui était bien certainement celui de son frère, et contre lequel il venait d'arborer le signe de la révolte. Il revient à un culte encore suivi par le plus grand nombre de ses concitoyens, et dont l'influence sur les mœurs et les opinions de son époque ne sera mise en doute par personne. Ainsi que Constantin, il se décide pour ce qu'il croit la vérité, et n'impose à aucun citoyen l'obligation de suivre son exemple. Cette conduite blesse-t-elle les lois, les traditions ou les usages de l'empire? Non assurément. Elle menaçait le christianisme ! Mais aucune loi ne déclarait le christianisme religion de l'État : aucune loi ne portait que l'empereur serait choisi dans les rangs des chrétiens. Julien était aveuglé par les préjugés d'un esprit trop préoccupé pour apercevoir le point lumineux vers lequel le monde se dirigeait; il se trompa, et errer en semblable matière, quand on tient dans ses mains les destinées d'un empire, est un grand malheur sans doute : mais les Romains sa-

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vàtent que Julien, en revenant à la religion païenne, usait d'un droit proclamé par Constantin , et dont le christianisme ne pouvait pas revendiquer seul le privilège. Il est donc permis de condamner Julien; mais si nous supposions que les contemporains l'ont jugé de la même manière que nous, nous commettrions une grave erreur.

S'il a persécuté les chrétiens, s'il a voulu restituer par des moyens violents à l'ancien culte sa suprématie, nulleexcuse ne peut être alléguée en sa faveur; car cette liberté de conscience invoquée souvent par lui, il l'aurait foulée aux pieds, et les noms d'apostat et de parjure lui conviendraient réellement. Examinons donc la conduite de ce prince, et n'oublions pas que pendant un règne de moins de dix-huit mois, dont une partie ftit employée à sa malheureuse expédition contre les Perses, il ne put faire ni tout le bien ni tout le mal qu'on lui a attribué. Souvenonsnous aussi que ce souverain auquel les chrétiens ont prêté de si vastes projets, tant de vues profondes, de ruse et de finesse, mourut avant d'avoir achevé sa trente-deuxième année.

Un citoyen de Bérée avait déshérité et chassé de chez lui son fils, parce que ce jeune homme s'était laissé entraîner vers le paganisme; Julien fit appeler le père et lui adressa ces paroles : « Laissez à votre fils la liberté de sui- « vre une autre religion que la vôtre, comme je vous laisse, « à vous, la faculté d'en suivre une autre que la mienne, « bien qu'il ne me soit que trop aisé de vous l'ôter '. »

Le comte Julien , oncle de l'empereur, demandait à ce prince de faire rendre à une secte de chrétiens des églises qu'on leur avait enlevées; Julien répondit : « Je n'ai « point fait fermer ces églises; mais je ne les ferai point « rouvrir ». »

Il écrivait à Artabius3 : « Par les dieux! je ne veux « pas qu'on fasse mourir les Galiléens, ni qu'on les frappe « injustement, ni qu'on les maltraite en quelque manière

i Théodoret', III, 15.

3 Ibid. c. q.

3 Ep. VH, p. 10.

Ç58 CHAVEMUk XXXV.

«quecesott;mais)eveaxab9oluin€fit^oftl€mrprélipneles * adorateurs des dieux. Peu s'en fort que la folie des Gali- « léens n'ait tout perdu; la bonté de» dieux noua a sauvés. « Il est donc juste d'honorer les imasortels et de distinguer « tes personnes et les villes qui les honorent. »

On lit dans une lettre de Julien à Éeébole1 : « J'ai ré- « solu d'user de douceur et d'humanité envers tara» les 6a- ,« liléens, et de ne pas souffrir qu'aucun d'eux soit nullement « violenté, traîné aux temple», foreé par de mauvais traite « ments défaire quelque chose qui soit contraire à au isçon « de penser. »

On lit eneore dans le préambule' d'un édît qu'il adresR

aux habitants de la ville de Rostres3 : «Je m'imaginais que

« les chefs des Galiléens reconnaîtraient qu'ils m'ont plus

* d'obligation qu'à mon prédécesseur. Sous son règne pta-

« sieurs d'entre eux ont été bannis, persécutés, emprison-

« nés ; on a même égorgé des peuples entiers de ceux que

« l'on nomme hérétiques,.^ Sous le mien le contraire est

« arrivé. J'ai rappelé le» banal» et rendu tous les bieuscon-

a fisqués... Nous ne souffrons pas que l'on traîne personne

a aux autels; et nous déclarons que si quelqu'un, par son

« propre choix et de son hongre, veut participer à nos liha-

« tions et à nos lustrations, il doit avant toutes eàoses offrir

« des sacrifices d'expiation et se rendre les dieux fkvora-

« blés : tant nous sommes éloignés d'avoir seulement la

« pensée d'admettre à nos saints sacrifices aucun des im-

« pies, à moins qu'il n'ait purifié son âme par de ferventes

* prières, et son corps par de» expiations favorables. »

Peut-on croire que Julien ait eherefaéà entraver l'exercice du culte chrétien, quandnoual'entendons dire : «Qu'Us « se réunissent autant qu'il tour plaira, et qu'ils récitant « leurs prières3? » Il résume en quelque sorte tout son système par ees mots : MqUç ivarrtoucfo* pafil ââixtCcw*, « liberté et justice pour tous.» Il veut maintenir la paix dans

1 Ep.XLm, p. 82.

* Ep. LU , p. 98.

3 Ibid., p. 100.

4 Ibid., p. 101.

la satiété, afin que chacun puisse poursuivre, sans troubler l'Etat, le triomphe de ses doctrines. Si, dan» certains endroits, les païens vMnlèrent les chrétiens, entravèrent l'exercice du culte, et changèrent les églises en temples % de tels actes n'avaient pas l'approbation même secrète de Julien.

Je pourrais multiplier ks citations : toujours l'on ver* rait dans JuMen ua prince qni, avec une croyance différente, suivait une ligne de conduite absolument semblable à celle de Constantin. Le langage même des deux empereurs ne diffère pas; « Que chacun adopte, dit Constantin, « ce qu'il jugera à propos. » — « Je ne veux pas souffrir, « dit Julien, qu'aucun Galilée» soit forcé de faire quelque « chose contraire à sa façon de penser. » De part et d'autre, même respect pour la liberté de conscience, mais faculté donnée à tout le monde, et par conséquent au souverain, d'user de cette liberté selon le vœu de sa conscience.

Que les historiens ecclésiastiques; , que les légendaires du moyen âge placent Julien à la suite des persécuteurs de l'Église; qu'ils lui attribuent froidement d'abominables forfaits», on le conçoit : ils écrivaient sous l'influence d'idées convenues, et admettaient sans contrôle des assertions dictées par le dépit et la terreur, produits naturels de la réapparition inattendue du paganisme sur le trône impérial Mais il est permis aujourd'hui de suivre une autre voie, et de ne pas juger ce prince sur les projets qu'on tari prêta. A l'époque où régnait Julien, te christianisme pouvait encore être combattu, mais non plus persécuté.

Toutefois mon intention étant , non de faire un panégyrique de Julien, mais de présenter un portrait de ee prince, que ait, à défaut d'autre mérite, celui de l'exactitude, je dirai que l'on trouve dans la vie de Julien un acte qui n'admet aucune justification. Il ne s'agit pas de certains actes de rigueur auxquels la turbulence des chrétiens le força de recourir, et que l'os a, sans motifs, transformés en une persécution régulière pins courte, mais non 1

x Théodoret, in, 7.

> Théodoret, ni, p. 27. »

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acharnée que celle de Dioctétien : je veux parler d'me loi qu'il publia en 362, pour interdire aux chrétiens la faculté d'enseigner la rhétorique et les^belles-lettres1. Voilà où fut conduit, par son dévouement irréfléchi pour la secte des sophistes, un prince ami sincère de la liberté des cultes.

... Cette infraction à la tolérance religieuse est grave sans doute , quoiqu'elle ne justifie pas toutes les imprécations des chrétiens; mais c'est un devoir de reconnaître qu'elle est la seule faute de ce genre à laquelle Julien se soit laissé entraîner; il paraît même avoir accordé aux chrétiens la faeulté d'écrire contre lui. Apollinarius en usa, et l'empereur, loin de s'en irriter, dit simplement : « J'ai « lu, j'ai compris, j'ai blâmé \ >» Sa politique tout entière ne peut donc être jugée sur ce fait unique; et, si l'on consent à l'isoler des autres actes du règne de ce prince , on restera convaincu que Julien, à l'exemple de ses prédécesseurs, respecta la liberté des cultes.

Les chrétiens ne pouvaient pas lui savoir gré de ce respect , puisque toutes les entraves légales s'étaient déjà abaissées devant eux ; jugeant donc moins le fait que l'intention, ils regardèrent Julien comme un ennemi d'autant plus redoutable qu'il savait se contraindre, et chargèrent sa mémoire d'une infinité de crimes qu'il n'aurait pas même eu le temps de commettre si l'intolérance et la cruauté avaient été les vices de son caractère. »

Reprenons le fil des événements. Le premier soin de Julien , quand il se vit paisible possesseur du trône , fat de créer à Ghalcédoine un tribunal chargé de juger avec impartialité les délateurs qui avaient causé tous les maux du règne précédent ; mais les coupables seuls ne furent pas atteints , et plus d'un innocent , soupçonné d'être l'ennemi du prince, fut frappé par des juges empressés de témoigner leur zèle pour le nouveau maître. Il s'occupa ensuite de réformer les abus de la cour , où l'on comptait 'mille officiers de bouche, autant de barbiers et un plus grand nombre d'échansons. L'abolition de toutes ces charges inu-

t Amm. Marc. XXII, 10. — Jul., Ep. XLII, p. 78. * Sozomène, V, 17.

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