‹ Précis d'Histoire romaineChapitre 154 sur 157 · ALARIC · texte numérisé non relu

ALARIC

Qaudien, qui n'était peut-être que l'écho de l'enthousiasme public, compara le triomphe de Stilicon à celui de Marins, qui, dans le même canton de l'Italie, avait attaqué et détruit une armée des barbares du Nord. La postérité pouvait aisément confondre les ossements gigantesques et les casques vides des Goths avec ceux des Ombres, et élever sur la même place un trophée commun aux deux illustres vainqueurs des deux plus formidables ennemis de Rome.

Sans perdre le temps à déplorer la perte irréparable de tant de braves compagnons, Alaric résolut de traverser, à la tête de sa cavalerie , qui n'avait point souffert, les passages abandonnés des Apennins , de ravager la fertile Toscane, et de vaincre ou dé mourir^ aux portes de Rome. L'infatigable activité de Stilicon sauva la capitale; mais Alaric fit redouter son courage ou son désespoir , au point qu'on résolut d'acheter sa retraite après l'avoir vaincu. Toutefois il ne voulut point quitter l'Italie avant d'avoir fait trembler les Romains au milieu même de leur victoire. Tournant tout à coup vers le nord-est, il menaça Vérone; mais surpris dans sa marche par les légions, il essuya, après une action des plus sanglantes, une nouvelle défaite plus désastreuse que la première. L'intrépide Yisigoth sauva les débris de son armée sur des rochers voisins du champ de bataille, et il se préparait courageusement à combattre encore, lorsque le manque de vivres, l'abandon des barbares, qui n'avaient plus de respect ni de dévouement pour un chef deux fois vaincu , le forcèrent de repas-' ser les Alpes. La terreur qu'inspirait son nom était si grande f que sa retraite fut regardée comme un triomphe.

L'empereur, qu'Àlaric venait d'effrayer en pénétrant jusque sous les murs de Rome , avait établi le siège de son empire à Ravfcnne , ville autrefois maritime , que la mer en se retirant avait laissée au milieu des marais que /orme ^le Pô à son embouchure. Derrière ses murailles , Honorius pouvait se remettre de ses terreurs (404). C'était une excellente retraite : à deux pas se trouvait la mer par où l'on pouvait s'enfuir à Constantinople. La précaution d'Hono-

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rfus éttrfl bonne, car à peine Àhtrie élaft-ff éloigné, qu'un nouveau flot de barbares tomba du haut des Alpes. Pour repousser Alaricil avait fallu dégarnir toutes les frontières; on ne fut pas longtemps à s'en repentir. Les passages se trouvant libres, Radagaise ou Rodogast descendit en Italie avec deux cent mille Germains de toutes races, mais appartenant surtout aux peuples qui habitaient alors entre le Rhin et le Danube (405). La terreur fut au comble. Il fallaft recommencer ce qu'on venait d'achever si péniblement, et ces nouveaux envahisseurs semblaient encore plus terribles» ALarie et les siens étaient chrétiens au moins ; mais Radagaise ne connaissait d'autre ciel que le Walhalla, et il avait, disait-on, juré de sacrifiera ses dieux tous les Romains qu'il ferait prisonniers.

Cependant Radagaise fut plus malheureux encore que le rw des Goths; m* pénétra sans peine jusque dans laTos-' cane, et même jusqa'à Florence ; mais ce qui! voulait surtout, c'était la possession de ces vilfes où se trouvaient accumulées toutes les richesses de l'ancien monde. Par malheur, les sièges étaient chose difficile pour ces barbares, qui ne savaient que se ruer sur l'ennemi qui 1s avaient devant eux, et que la moindre muraille arrêtait des mois entiers. Ils voulurent s'obstiner au siège de Florence. Stilicon les laissa user leur force contre les murs de cette ville, se donna tout le temps de réunir ses troupes, et revint sur eux avec trente légions, composées presque tout entières de barbares, de Goths, de Huns, d'Alains, etc. Suivant la tactique de César, il enferma Radagaise dans les montagnes de Fésute, où son armée périt die faim, de soif et de maladie (406). Pour perpétuer le souvenir de cette victoire, le sénat romain éleva un arc de triomphe , mais ce fut le dernier.

§ III. DEUXIEME INVASION d'ALABIC. — PBJSE DX KOME*

— M.OAT D'ALABIC.

L'Italie était à peine délivrée de Radagaise , qu'Âlarie

reparut phis menaçant que jamais (408). Tous les ennemis

. du nom romain, tous les aventuriers, tous les soldais

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avides de pillage, s'étaient rangés sous ses drapeaux. Le roi des Visîgoths, se vantant d'avoir une première fois épargné la capitale de l'Occident , demanda une somme d'argent considérable, comme salaire de sa clémence. Tous ceux des sénateurs qui conservaient encore quelque souvenir de Pantique gloire de Rome étaient d'avis de combattre ; mais Stilicon , qui songeait peut-être à se faire un appui plus tard de l'amitié d9Àlaric> fit décider qu'on lut donnerait quatre milite* livres pesant d'or; Un sénateur en fut si indigné, qu'il ne put s'empêcher de s'écrier, comme l'orateur athénien r « Ce n'est pas un traité de paix « que vous faites, mais un contrat de servitude. »

Tandfcr que Ton poursuivait tes négociations, toutes les familles barbares établies en Italie furent massacrées par Tordre dëâ* ministres d'Honorius. Alaric indigné précipita sa marche, criant vengeance, et pillant Aquilée, Crémone et totales tes cités quli rencontrait sur son passage. Le peuple des villes fuyait épouvanté dans les forêts et dans les montagnes , et les Goths marchèrent sans obstacle vers Rome, à' Jeur approche, un saint ermite osa s'avancer vers Àlarië, et le menacer de la colère céleste. « Je sens en moi, « lui répondit le barbare , quelque chose qui me porte à « détruire Rome. * Bientôt Rome fut investie de toutes parts* et les descendants des Fabius et des Scipions n'eurent «Fespoir que dans leurs supplications et leurs prières. «Qu'on m'épargne, leur dit Alaric, la peine de pilier' « Rome , et qu'on me donne tout l'or et tous les objets « précieux qui se trouvent dans la ville. » Les députés lui avaient parlé de la nombreuse population de Rome , qui pouvait prendre les armes contre lui : « Plus l'herbe est «■ serrée, leur dit le barbare, et plus la faux y mord. » Cependant , soit qu'il craignît le désespoir des Romains, soit qp'if fût touché de leurs prières, ïï consentit à lever Je sftge, et les Romains en forent quittes cette fois encore, en promettant cmq mille livres d'or, trente mille livres (f argent, quatre mille tuniques de soie, trois mille pièces cFéeartate, trois mille livres de poivre. Alaric s'éloigna avec ses dépouille»; mais <m n'exécuta pas les conditions. Afa-

rie revint, et , en quelques jours, il se trouva au gied des murailles. Rome fut réduite aux plus cruelles extrémités , et menacée d'être livrée aux flammes. Pressée aussi par la famine , elle entendait ce cri dans ses rues : « Qu'on « mette en vente la chair humaine et qu'on en fixe le prix.» Encore une fois , les habitants livrèrent leurs richesses pour sauver leurs murailles (409).

Cependant Honorius ne bougeait point de Ravenne. U venait de priver l'empire de son meilleur défenseur, en faisant tuer Stilicon. Des intrigues de palais, ia secrète accusation d'aspirer à l'empire , avaient enlevé à Stilicon le crédit dont il jouissait près de son pupille. On excitait d'ailleurs contre lui les troupes déjà irritées de sa préférence pour les barbares , et un jour tous ses amis furent massacrés. Lui-même, au lieu de commencer une guerre civile qui lui présentait des chances de succès, alla s'offrir dans Ravenne aux coups de ses ennemis, qui immolèrent sans pitié cette grande victime.

Alaric se porta pour son vengeur , et parut un instant vouloir en finir avec l'empire d'Occident. U mit la pourpre impériale sur les épaules d'Àttale (410) ; puis croyant un instant qu'il allait traiter avec Honorius, il dégrada, pour simplifier les négociations, l'empereur qu'il avait fait. C'était tout ce que voulait Honorius. Indigné de s'être laissé jouer, le roi des Visigoths laissant là l'empereur enfermé dans Ravenne, reparut pour la troisième fois devant Rome, et à la fin les drapeaux des barbares flottèrent sur les murailles de la ville éternelle. Dans l'espace de trois jours, l'orgueilleuse maîtresse du monde vit disparaître les richesses entassées par neuf siècles de triomphes , et souffrit à son tour toutes les calamités qu'elle avait si longtemps fait peser sur le monde.

Alaric survécut peu à la gloire dlavoir pris Rome. Il emmena ses captifs et ses trésors en Campante , ravagea dans sa marche l'Apulie, la Lucanie et la Calabre; mais au milieu de ses triomphes, et lorsqu'il allait passer en Afrique pour la subjuguer, il mourut de maladie à Cosenza (410). Les autres chefs , craignant que le corps de leur roi

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ne fût un jour profané par les Romains , le firent ensevelir avec ses riches dépouilles dans le lit d'une rivière qu'ils avaient détournée et à laquelle ils firent ensuite reprendre son cours. Les captifs qui avaient été employés à ce travail furent massacrés après la cérémonie, et le silence de la mort et de la terreur régna longtemps sur la tombe du barbare.

RÉSULTATS DE L'INVASION. — FORMATION DBS ROYAUMES DES VISIGOTHS , DES BOURGUIGNONS , DES SUÈVES , DES VANDALES.

5 i. ataulf. — les visigoths dans la gaule et dans l'espagnk.

Pendant que cette tempête passait sur l'Italie, Houorius restait caché derrière les murailles imprenables de Ravenne, rendant d'inutiles édits sur la religion, abandonnant à elles-mêmes la Bretagne et l'Armorique, et essayant de rendre quelque énergie à la population gauloise , en lui constituant une espèce de gouvernement représentatif. La mort d'Alaric lui rendit cependant quelque courage , celui au moins de traiter avec les barbares. Ataulf , le frère d'adoption d'Àlaric, consentit à sortir d'Italie pour aller combattre, au nom d'Honorius, les tyrans qui s'étaient élevés dans la Gaule. Rien ne résista. Narbonne, Toulouse, Bordeaux reçurent les Visigoths. Leur chef, pour Sceller son alliance avec Honorius, épousa la sœur de ce prince, Placidie, qui était restée en otage entre ses mains; et, ne voulant désormais d'autre gloire que celle de défendre l'unité de l'empire d'Occident, il établit sa nation dans le midi de la Gaule , comme milice fédérée au service de l'empire. Ensuite, pour répondre à la confiance d'Honorius , il lui envoya la tête de Jovin et celle de Sébastien)

5go CHAPWrtH xxxviii.

qui avaient cm l'imprudente ambition- * vouloir se couvrir à*m lamèeat de pourpre impériale.

Pour prix de ses services , en proposa an ref des Goffis «b établissement en Espagne; mais il devait auparavant m efaasser les barbares , Suèves , Vandales et Àlains, qui j étaient déjà passés. Pendant que StRicon était aux prises avec Alaric et Radagaise*, ces peuples avaient frauda le Rhin avec les Bourguignons, dévasté toute la Gaule, exterminé un corps de Francs qui, se disant alliés de l'empire , voulaient les arrêter , et enfin ils s'étaient dirigés sur la Péninsule pour piller cette contrée qui , placée aux extrémités de l'Europe, aurait pu cependant se croire à l'abri de toute invasion. Les calamités qui suivirent cette urasion , dit un historien espagnol , furent atroces ; tes viHages . d'abord , puis les villes, furent horriblement saccagés; la famine , et la peste plus cruelle encore que les barbares, • décimèrent la population. Les habitants fwrenteootraifits de se nourrir de chair hvmaioe ; une mère mangea ses quatre enfants. Il y eut des villes où il ne resta pas un seul 'habitant. A la fin les barbares, rassasiés de carnage et de rapines, s'étaient partagé l'Espagne. L'ancienne Gatfiee, qai comprenait lîa Treiile-Castille, avait été partagée entre les Suèves et les Vandales. Les Alains s'étaient répandus dans les provinces de Carthagène et de la Lusitanie. Une tribu vandale r les Silinges , avait obtenu la Bétique.

Atauil ne put achever cette entreprise , iî fut assassiné à Barcelone (415). Son successeur Walîia continua ses projets, détruisit les Silinges, força les Alarns de chercher un asile au milieu des Vandales. Les Suèves , menacés à feur twcrr, demandèrent ta paix à Honorius, au nom duquel WaBia combattait, et obtinrent de vivre tranquilles dans le nord-ouest de l'Espagne. Ainsi commença le royaume des Sttèves (419).

§ IL BQBMÂJIIOIf DU BOVÀUMR BIS VTSMSHBS.

Waîlia aurait pu s'opposer à ce traité et chercher à conserver l'Efepagne qu'il avait conquise; mais les Gotte ne- songeaient plus à démembrer Fempire romain* lisse

FORMATION ESP ROÏAB3TE MS VISIGOTHS. SjJI

emtitoaÊèmA de FAqtritatae, qwfteur avait été cédée comme récompense de leurs services (419). C'étaient les premiers barbares qm eussent pénétré dans l'empire : personne avant eux n'y avait encore feit de raines assea nombreuses pour cacher sa splendeur. Bans leurs longues courses à travers tes provinces, soit comme auxiliaires des armées impériales, soit comme horde envahissante, ils avaient été frappés d'étoBiienaent et d'admiration au spectacie du prodigieux ouvrage de la civilisation romaine. « Cette civilisation leur semblait grande et merveilleuse : les monuments de l'activité romaine, ces cités, ces routes, ces aqùêtfocs , ces arènes, toute cette société si régulière, si prévoyante, si variée dans sa fixité, c'était là le sujet de leur étonnement, de tear admiration. Vainqueurs, ils se sentaient inférieurs aux vaincus; le barbare pouvait mépriser individuellement le Ramai», mais le monde romain, dans son ensemble, lux apparaissait comme quelque chose de supérieur, et tous les grands hommes de l'Âge de la conquête , les A la rie , les Àtrotf, lès Théodorie, et tant d'autres, en détruisant et foulant aux pieds la société romaine, faisaient tous leurs efforts pose l'imiter '. »

Ce respect pour la civilisation romaine , ce sentiment de l'impuissance des barbares à rien reconstruire , se retrouve dans les paroles si remarquables du frère d'Alaric. « Je me souviens , dit un écrivain du cinquième siècle , d'avoir entendu à Bethléem le bienheureux Jérôme raconter qu'il avait vu un certain habitant de Narbonne , élevé à de hautes fonctions sous l'empereur Théodose , et (Tailleurs religieux, sage et grave, qui avaft joui dans sa ville natale de la familiarité d'Âtaulf. Il répétait souvent que le roi des Gefths, homme de grand cœur et de grand esprit, avait coutume de dire que son ambition ha plus ardente avait d'abord été d'anéantir le nom romain , et de faire de toute l'étendue des terres romaines un nouvel empire appelé Gothique ; de sorte que, peur parler plus vulgairement, tout ce qui était Romanie devînt Gothie, et qu'Àtaulf

1 M. Guizet, Bfsf. de la eiviffefttion en France , t. r , p. 388.

5()2 CHAPITHE XXXVUI.

jouât le même rôle qu'autrefois César-Auguste; mais qu'après s'être assuré par l'expérience que les Goths étaient incapables d'obéissance aux lois, à cause de leur barbarie inclisciplinable, jugeant qu'il ne fallait point toucher aux lois sans lesquelles la république cesserait d'être république , il avait pris le parti de chercher la gloire en consacrant les forces des Goths à rétablir dans son intégrité, à augmenter même la puissance du nom romain, aûn qu'au moins la postérité le regardât comme le restaurateur de l'empire qu'il ne pouvait transporter. Dans cette vue, il s'abstenait de la guerre et cherchait soigneusement la paix.... »

Pendant que les Visigoths fondaient un royaume dans le midi de la Gaule, et que l'Àrmorique se déclarait indépendante , à l'est s'établissait la tribu germanique des Bourguignons {royaume des Bourguignons , 413); les Francs se fixaient au nord-est et sur les deux rives du Rhin ; enfin les troupes romaines quittaient la Grande- Bretagne qu'elles abandonnaient désormais à elle-même (421). Ainsi l'empire ne possédait plus que le centre même de la Gaule. Quant à l'Espagne, nous avons vu qu'elle était inondée de barbares; et si l'Afrique obéissait encore, elle allait bientôt échapper à ses anciens maîtres; la Grèce et les provinces au-dessous du Danube avaient été impitoyalement dévastées par les Goths ; enfin l'Italie , le centre de l'empire, avait été traversée par les barbares qui y demeuraient encore à titre d'auxiliaires. Telle était la situation de l'empire, lorsque Honorius mourut (425) après avoir infructueusement tenté de rendre quelque énergie au patriotisme gaulois , par l'établissement d'une assemblée générale chargée de recevoir les plaintes des peuples, et de réparer les maux de l'administration romaine. •

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