DES ANCIENS PEUPLES DE L ITALIE
bains. L'histoire de la fondation d'AKbe n'est pas pins certaine que celle de l'arrivée d'Énée dans le Latium. Àlbe n'était pas la métropole des trente villes des Prisei Latini , parmi lesquelles il s'en trouvait plusieurs beaucoup plus anciennes qu'elle ; peut-être n'était-elle que leur capitale, sans pour cela exercer une grande suprématie. Le catalogue des rois d'Aibe, qui régnèrent pendant quatre cents ans, n'est autre chose qu'une réunion de noms dont l'origine récente est facile à discerner : plusieurs d'entre eux ne sont pas italiens ; plusieurs sont empruntés à des temps antérieurs ou postérieurs; d'autres sont pure* ment géographiques.
Il est fort douteux aussi que le nombre des années des règnes qui remplissent l'espace écoulé entre la destruction de Troie et la fondation de Rome puisse être regardé comme une donnée exacte ; ce qu'il y a d'historiquement vrai , c'est que le Latium fut autrefois un pays florissant, couvert de villes nombreuses, qu'enrichissaient l'agriculture et les produits de la vigne, lors même qu'il faudrait regarder comme une hyperbole les vingt-trois villes qui existaient, dit-on, dans la plaine où sont aujourd'hui les marais Pontins.
S I. DU DEGRÉ D'AUTHENTICITÉ DE L'HISTOIRE DES CINQ PEEMIEES SIÈCLES DE EOME.
Depuis plus de deux cents ans l'authenticité de l'histoire romaine pendant les cinq premiers siècles de sou existence a été l'objet d'attaques plus ou moins sérieuses. Niebuhr, et d'autres après lui, n'ont pas craint de jeter le vieux roman par terre. Ils ont refait l'histoire de Rome; mais, à chaque édition, nouveau système. Auquel faut-il s'en tenir? Sans doute l'histoire traditionnelle de Rome n'est pas à l'abri de la critique : toutes ses sour-
3£ iGHAPrifllS . II*
eea n'ont pa& la uêiofevataurçoii y remarque* des cotttuadictions, des généalogies inexactes: jnaisisur «es données est-en en droit de dire qu'elle n/est autre chose qu'un roman ? Nous ne pouvons ici entrer dans les-détails, etcombattrettneàuneJes nombreuses objections due scepticisme qui détruit tout sans rien reconstruire. Contentons-nous de répondre à l'argument qui a obtenu le pkts de faveur : « Au temps des rois, l'écriture n'existait pas encore à Rome: comment a- t-on pu conserver le souvenir des événements ?» Sur quelleautorité s'appuient les critiques pour déeinrer que l'écriture était inconnue dans les premiers siècles de Home? sur deux passages surtout, l'un de Taeite et l'autre de Tite-Live, que nous croyons devoir reproduire ici :
In Italia Etrusdab CorintMo Demarato, Aborigènes ab Evandro (literas) didicerunt, et forma literis latmis guœ veterrimis grœcorum. Tac, Ann., XI, 14.
f«En Italie, les Étrusques les reçurent du Corinthien Démarate , et les Aborigènes de l'Arcadien Évandre ; et les lettres latines ont la forme. des pLus anciens caractères grecs. »
Quœ ab condita urbe Borna ad captam eamdem urbem Romani sub regibus primum, consulibus deinde ac dictatoribus, decemvirisque ac tribunis consularibus gesstre, forts betta, domiseditiones, quinquelibrisexposisi; res quum vetustate nimia obscuras9 velut quœ magno ex intervallo loci vix cernuntur, tum quodparvœ et rarœper eadem tempora literœ fuere, una custodia fidelis mémo- • riœ rerum gestarum , et quod etiamsi quœ in commentariis pontificum aliisque publicis privatisque erant monimentis, incensa urbe pleraque interiere. Tite- LrvB,VI,l.
« J'ai exposé en cinq livres ee que firent les Romains depuis la fondation jusqu'à la prise die la ville de Rome, sous les rois d'abord, ensuite sous les consuls et les dicta* leurs, les décemvirs et les tribuns populaires; les guerres extérieures, les dissensions intestines, faits obseurs, et par leur antiquité trop reculée, comme ces objets qu'on aperçoit à peine à cause de leur trop grand éloignement, et
HIST.DES CINQ FKBXimft'SàCLES DE ROME. 35
par l'insuffisance et la rareté à ces mêmes époques des documents écrits ', seuls gardiens fidèles des actes du passé; enfin, parce que les renseignements que pouvaient fournir les commentaires des pontifes, et d'autres mew~ meais tant publies que privés, ont été, peur la plupart, détruits dans l'incendie de la ville. »
Suivant les critiques, il résulterait de ces deux passages quejians les temps les plus anciens de Rome récriture était inconnue, puisque les Étrusques eux-mêmes, qui étaient le peuple le plus civilisé de l'Italie, reçurent l'alphabet de Démarate de Corinthe, père de Tarquiu l'Amien, c'est-à-dire, 658 ans environ avant J. C. D'un autre «dté, le passage de Tète-Live prouverait que cet historiés* se dé* fiait beaucoup des monuments anciens, et que l'ineendie4e Rome par les Gaulois avait fait disparaître presque, toutes les sources historiques.
Mais les deux textes que nous venons de citer» sont-ils bien concluants? ne sont-ils pas contraires. aux faits les plus positifs de l'antiquité? Et d'abord, à Tacite etàTite- Live , on peut opposer Tacite et Tite-Live eux-mêmes. En effet, le premier, tout en disant que l'alphabet a été apporté aux Étrusques par Démarate, affirme que tes lettres avaient été données aux Aborigènes, ou, en d'autres termes, aux Latins par Évandre lui-même , c'est-à-dire, quelques siècles avant l'époque assignée à Romulus. Or, on peut se demander comment il a pu se faire que les Étrusques aient été regardés comme le peuple le plus anciennement civilisé de l'Italie, s'ils ignoraient l'usage de l 'écriture, alors que depuis plusieurs siècles les Latins , leurs voisins, jwrissaîenÉdece bienfait?
Et qu'on se garde bien de croire que cette tradition sur l'antiquité de l'éeriture dans le voisinage de Rome est une fable qu'on doit entièrement rejeter. Un vase découvert M y a environ einq ans dans des fouilles pratiquées sur l'ancien emplacement de la ville pélasgique d'Agylla porte, gravé sur la base, un alphabet grec; sur la panse, un
1 Et non pas de récriture, comme on traduit ordinairement.
36 CHAPITBB II.
syllabaire en lettres de la forme la plus archaïque, et dont quelques-unes même, comme le FAU et le KOPPA, appartiennent au plus antique alphabet des Grecs, à celui qu'ils avaient reçu immédiatement de la Phénicie. On y trouve même des formes qui n'existent sur aucun monument connu, et qui ressemblent d'une manière frappante aux lettres primitives de l'alphabet phénicien \
N'est-on pas fondé à croire qu'Agylla , qui n'interrompit jamais ses rapports avec la Grèce , en avait reçu directement son alphabet dès le temps où l'écriture y fut connue, et qu'on y avait même adopté une méthode de lecture qui devait en faciliter la propagation? Ainsi, à F époque de Romulus, l'écriture alphabétique était en usage aux portes de Rome: comment admettre que ce bienfait ne s'était pas répandu jusque dans la ville nouvelle, qui était intéressée à ne pas rester en arrière des cités voisines , et qui d'ailleurs devait compter parmi ses habitants plus d'un Pélasge et plus d'un Grec?
Quant à Tite-Live, n'est-il pas évident que lorsqu'il dit : Parvœ et rarœper eadem temporaliterce, il veut faire entendre qu'on écrivait peu et avec concision, en un mot, qu'on ne connaissait point encore la forme littéraire? mais n'atteste-t-il pas par cela même que l'usage de récriture existait? Et certes, il était déjà ancien à l'époque sur laquelle il fait cette observation, puisqu'on en trouve des preuves incontestables même sous les rois. D'ailleurs lui-même, dans ce passage, il cite les mémoires des pontifes, et d'autres monuments tant publics que particuliers; et quand il dit que la plupart périrent, il fait entendre en même temps qu'un certain nombre d'entre eux échappèrent à l'incendie. Dans le même chapitre, il raconte que le premier soin des tribuns militaires nommés l'an de Rome 367 (386 avant J. G.) fut de rechercher les traités et les lois qui subsistaient encore (les douze tables et quelques lois royales); et que de ces documents les uns furent rendus publics, d'autres tenus secrets {suppressa, que l'on a traduit à tort par suppri-
1 Voyez les Annales de l'Institut archéologique de Rome, t. VIII, p. 186etsuir.
mes) y et cel ^principalement par les pontifes, qui voulaient contenir la multitude par le frein religieux. Ce fût le moyen qu'employa plus tard Vespasien pour reconstituer les archives nationales, qu'un incendie du Capitole avait détruites \
Nous devons ici aller au-devant d'une objection qu'on pourra nous faire. Suivant Plutarque ( Vie de Numa, ch. 1), un certain Claudius assurait, à l'époque où le philosophe de Chéronée écrivait ses biographies, que, lors de la prise et du pillage de Borne, les anciennes tables avaient été perdues, et que celles qu'on possédait de son temps avaient été falsifiées, pour flatter quelques familles qui voulaient absolument faire remonter leur origine aux premières races, etc. Mais ce passage de Plutarque ne saurait être envisagé comme une difficulté. On peut répondre que, quelle que soit la confiance que mérite ce Claudius, cité avec si peu d'égard par l'historien , il est évident qu'il exagérait. Mais lors même qu'il aurait dit la vérité en tout point, si la falsification n'avait d'autre but que de montrer les liens qui existaient entre des familles récentes et des familles plus anciennes, la falsification ne pouvait évidemment porter que sur les monuments qui pouvaient intéresser les familles, et non pas sur d'autres; par conséquent , elle ne pouvait s'étendre aux lois, aux traités, etc.
Gicéron, dans sa République (II, 10), semble avoir prévu les objections auxquelles donnerait lieu l'histoire des premiers temps de Rome; et il y répond d'une manière brillante, 'mais peut-être en exagérant un peu la civilisation de Rome dans le premier siècle : « Romulus, dit-il, vivait, il y a moins de six cents ans, dans un temps où les sciences et les lumières étaient déjà fort anciennes {jam inveteratis litebis atque doctrinis), et où l'on avait dépouillé
1 « Ve8pasianu8re8titutionemCapitoliiaggressus.... tahularum tria milita quae simul conflagraverant restituenda, suscepitundique investigatis exemplaribus; instrumentum imperii pulchenïmum ac vetustissiinum quo continebantur pêne àb exordio urbis seuatus-consulta, plébiscita de societate ac fœdere et privilegio cuicumque concessis. » SçrêTONE, Vesp., ch. VIII.
3$ 4CHAFIXBB IX,
oes antiques erreurs d'une civilisation naissante $t grossière. En effet , si, comme on l'établit par les annales des Grecs, Borne fut fondée dans la seeonde année de la septième olympiade , l'existence de Romulus se rapporte au temps que la. Grèce était déjà remplie de poètes et de musiciens, siècle où des fables contemporaines n'auraient obtenu que bien peu de croyance. En effet, ce fut cent huit ans après la promulgation des lois de Lycurgue que Ton établit la première olympiade , bien que , par une méprise de nom, quelques auteurs en aient rapporté l'institution à Lycurgue lui-même. D'autre part, les calculs les plus modérés placent Homère trente ans au moins avant Lycurgue. On peut en conclure aisément qu'Homère précéda de beaucoup d'années le temps de Romulus. Ainsi , l'instruction des hommes et les lumières mêmes du siècle devaient laisser alors peu déplace au succès d'une fiction. L'antiquité, en effet, a pu recevoir fables, quelquefois même assez grossières ; mais cette époque , déjà cultivée , était prête à repousser par la dérision toute supposition invraisemblable. » (Traduction de M. Villemain.)
Aux auteurs grecs cités par Qcéron on pourrait en ajouter beaucoup d'autres, tels qu'Hésiode, les poètes cycliques, Tyrtée (vers 680), Terpandre (677), Archiloque, Alcman (vers 67 o), Stésichore (né en 632), etc. C'est au septième siècle que fleurirent, au midi de la péninsule italique, les législateurs Zaleucus et Charondas. An sixième siècle , au temps des Tarquins, la critiqué d'Homère avait pris naissance, et par conséquent la grammaire et la philosophie de la langue. Quelques années auparavant florissait Solon, qui composa des poèmes dont le temps nous a conservé des fragments, et qui avait donné à sa patrie des lois écrites, qu'avaient précédées celles de Lycurgue. Dans cette période, des écoles philosophiques avaient été fondées par Thaïes à Milet, par Pytbagore à Crotone ; et les poètes comme les philosophes élevaient les esprits et ennoblissaient les éraes. Comment croire que de la grande Grèce, où ce développement (itté-
HIST. DES CINQ |iE»W a ttECLES DE ROME. 3$
iB»re efoHeifrtin^u&imarç&rwiet si pubeante iafluenea, cette citiMsation»sèié(»ïMlfi'»e sesoit paa étendue jusque, dans le Ldrthinr* qpmnd en «ait que l'Étiurie, « \oisine do. Rome, n'y resta pas étrangère relle qui par ses relations oanammciatas «mbuassait toutes les «ôtes de l'Asie Mineure, de la Grèce, «ta Iles 'de la mer Ionienne et de la mer Tyrrhénienne ?
Cent ans s'étaient à peine écoulé» depuis l'époque assignée à la fondation de Borne, *f»and Démarate , chassé par ta tyrannie de Cypséks, TintVétaWiràTarquiûie, où il enseigna- à l'Italie l'art de peindre les vases7 et fonda une colonie d'artistes, à la léte desquels étaient Euebyre et Eagramme, qui devaient sans doute ees surnoms à leur habileté. « Ge ne fut pas, ditGieéroa dans sa République (II, 19), un faible ruisseau détourné dans nos murs, maki un fleuve immense qui nous apportait par torrents les
sciences et les art s^ de la Grèce Ayant eu deux enfants
de son union avec une femme de cette ville, il les instruisit dans toutes les sciences sur les modèles de l'édueation grecque. » (Trad. de M. YranEmAiiv^fie fut Ifcn de ces enfants, Tarquin l'Ancien, qui fut Toi de Rame.
Mais, sans insister sur l'inônenee' que put exercer à Rome Ja littérature grecque bien avant la eonquéte de la Grèce, n'aveus-nous pas la preuve qu'il existait, en Italie, une littérature toute nationale? C'est un fait qu'on ne peut révoquer en doute pour rÉtrurie, et «qu'atteste le discours de Claude retrouvé et conservé à Lyon (Annales XI, 24), et le passage où J. Lydus (de Ostent.j eap. Ill).parie des livres de Tarchon de manière à .prouver qu'il les avait sous les yeux.
Quant à Rome,, on ne peut nier qu'elle ait eu dès les temps les plus reculés des chants populaires, dont quelques fragments sont parvenus jusqu'à nous. On sait que Fabius Pictor, cité par Benys e^flalicarnasse (1, 70), parlait, an sujet de Romnlus et.de Remua, de ehants nationaux qui, de-son temps, étaient encore dans la bouche de tous les Romain*
Mais ees chants, dont on a voulu, dans ces dernier* temps, faire, sans aucun fondement, des épopées ou de*
4o CHAPITM II.
cycles , ne furent pas la seule source à laquelle purent puiser les écrivains qui, les premiers, voulurent faire perdre à l'histoire nationale la forme sèche et aride qu'on lui avait donnée jusqu'alors dans les annales des pontifes. Les documents auxquels ils purent recourir étaient plus nombreux qu'on ne semble le croire.
L'un des adversaires les plus redoutables de l'histoire primitive de Rome admet que ces sources étaient au nombre de cinq : « 1° les grandes annales ; 2° les actes publics; 3° les livres des magistrats; 4° les lintei libri ^ qu'il faut peut-être confondre avec les précédents ; 5° les mémoires des familles censoriales, qui rentrent probablement aussi dans quelques-unes des catégories précédentes. » Mais cette énumération est loin d'être complète et exacte.
Les sources auxquelles puisèrent les plus anciens historiens de Rome peuvent se ranger sous quinze chefs différents , savoir :
1° Annales des pontifes.
2° Livres sacrés. — Rituels.
3° Chants religieux.
4° Libri lintei.— Libri magistratuum. — Censorum
tabulée, 5° Lois royales.— Plébiscites. — Sénatus-consultes. 6° Traités.
7° Tables triomphales.
8° Inscriptions.
9° Monnaies.
10° Archives des familles.
11° Images des ancêtres.
12° Actacivilia.
13° Chants nationaux.
14° Monuments. Édifices. Statues. Reliques, etc. 15° Archives des peuples voisius de Rome. A ces sources il convient d'ajouter encore les documents postérieurs à l'abolition de la royauté, et peut-être seulement à la prise de Rome, mais antérieurs à la rédaction de l'histoire, savoir :
1 6° Acla senatus.
1 7° Actaforensia.
18° Aeta militaria ou bellica x.
Il est donc bien constant que Rome , dès les premiers siècles de son existence, connut l'écriture alphabétique, que les premiers Romains qui s'occupèrent de rédiger l'histoire romaine sous une forme littéraire avaient à leur disposition des documents nombreux et variés, qui, se contrôlant mutuellement, pouvaient permettre de suivre avec exactitude, depuis les temps les plus reculés, iasérie des événements qui avaient contribué au développement de la puissance romaine ; il est non moins constant que ces documents ne consistaient pas seulement en d'antiques traditions plus ou moins altérées par la vanité nationale, mais que, pour la plupart, c'étaient des actes officiels gravés sur le marbre, sur le bronze, sur le plomb ou sur des planches de chêne, ou peints sur des matières plus fragiles, il est vrai, mais que Ton renouvelait avec soin; que ceux de ces documents qui disparurent par suite de l'invasion gauloise purent être renouvelés à l'aide de ceux qui avaient été conservés, des copies de traités et des annales qui devaient exister et qui existaient en effet chez les peuples du voisinage. Sans doute, comme il arrive toujours dans l'histoire primitive des empires , beaucoup de fables se sont mêlées à la vérité; mais on ne peut, de bonne foi, se croire par là autorisé à soutenir que l'histoire des ciqq premiers siècles de Rome est une longue suite de mensonges, artistement arrangés par des Grecs qui voulaient flatter leurs maîtres.
« Proscrire l'histoire d'un siècle parce qu'il s'y mêledesfables, c'est, dit un éloquent écrivain % proscrire l'histoire de tous les siècles. Les premiers siècles de Rome vous sont suspects à cause de la louve de Romulus, des boucliers de
* Sur l'importance et l'authenticité de tous ces anciens documents historiques, voyez le savant et ingénieux mémoire publié par M. Jos.- Victor le Clerc, sous le titre : Des journaux chez les Romains; Paris, 1838 , in-8°, et mes notes sur Tite-Live, t. I , p. 861—767 ( Collection des auteurs latins, publiée par M. Nisard).
2 M. Jos.-Vict. le Clerc, ouvrage cité, page 167.
4?. GHAPIXBEOI.
Nùma, du rasoir de l'augure , de l'apparition de Castor et Pollux ; des récits ornés ou défigurés ainsi ne peuvent être, selon vous, que des récits tout à fait mensongers. Effacez donc alors de l'histoire romaine toute l'époque de César, à cause de l'astre qui parut à sa mort, dont Auguste avait fait placer l'image au-dessus de la statue de son père adoptif dans le temple de Vénus , et que plusieurs monuments de numismatique et de glyptique nous. montrent encore; celle d'Auguste lui-même, puisqu'on le disait fils d'Apollon métamorphosé en serpent; et jusqu'au .-siècle de Tacite , qui ne dédaigne pas de faire entrer dans la fortune de Yespasien les miracles d'Alexandrie. Les prodiges compilés par Julius Obsequens, peut-être au temps même de Tacite, ne commencent maintenant qu'à Pan 563 de Borne : en sont-ils pour cela moins nombreux? Que l'on songe à tout ce qui pouvait alors encore se dire et se croire; qu'on se souvienne aussi que plus les temps sont reculés , plus le merveilleux dans l'histoire est fréc .— ^nent et facile, on cessera sans doute d'être plus rigoureux pour les vieilles annales des Romains que pour celles de tous les peuples du monde. »
Ainsi; le merveilleux introduit dans l'histoire d'un peuple n'autorise .pas à révoquer en doute l'authenticité .de cette histoire dans son ensemble, encore moins àia refaire de fond en comble, sur des hypothèses purement gratuites. Une saine critique doit éliminer le merveilleux, ou plutôt chercher à l'expliquer; et c'est précisément ce que .firent ou du moins ce que tentèrent de flaire quelques-nus des premiers historiens de Rome, et notamment Pison , qui « cherchait déjà pour les fables des interprétations naturelles, et n'admettait comme vrais que les faits vraisemblables \ »
Tîte-Live, qu'on a si vivement attaqué, a-t-il procédé avec lamênae rigueur;.et, pour dégager la vérité <le Iteraeur, a-t-fi confronté tous les documents que j'«i> érmmérés pi«s tant?
1 M. le Clerc, ouvr. cité, p. 150.
. On est autorisera croire, malgré son silence à. cet ^gard, qu'il a transcrit plus d'une fois tes. annales de&pontifej, sinon sur l'original même, du moins surdes auieura.qui les avaiep^consultées1.
«Tïte-Xive, quoiqu'il n'indique pas ioujonrsse&«wces, puise évidemment dans les antiques chroniques , à la fois étrusques et pontificales, tont ce quirépand-sur sa narration un air vénérable d'antiquité religieuse, de tradition, sainte. Soit qu'il en ait profité lui-même , soit qu'il écrive d'après'des annalistes qui avaient pu les connaîtra, il est probable qu'il leur doit la formule du fécial. et du, prier pafratus, consacrant le trafté entre Àlbe et Rome (I, 24£ la formule du jugement d'Horace meurtrier de sa sœur, lex horrendi carrrtinis (I, 26). Comment ne pas supposer qu'il copie de ces anciens monuments, ou de ceux qui les avaient copiés , cefoe autre formule du traité entre le premier Tarquin et les Sabins pour la cession de Collatie (I, 38), dont il reproduit presque littéralement les paroles, quand le peuple campanien et la ville de Capoue, trois siècles après, se donnent au sénat, etc2. »
Tite-Live cite plusieurs inscriptions (II, 33;IYr 20; YIII, H, etc.); mais il n'en discute qu'une. seule, l'inscription votive, celle de la cuirasse déposée par Cossus, en 317, dans le temple de Jupiter Férétrius,. avec lessecondes dépouilles opimes.
Il est d'ailleurs constant, comme nous venons de le dire, que, s'il a surtout composé son histoire «vec le secours des livres, les auteurs auxquels il a -eu recoure avaient fait usage dessus anciens documents, et que quelquesuns d'entre eux avaient procédé avec- assez de cHtîque, pour qu'il ne crût -pas devoir recommencer des recherches laborieuses qui n'entraient pas dan» ses* vues «tqur répugnaient à son talent.
DuEeste/de l'examen authentique des sources auxquelles Tite-Live a puisé, pour chacune deypartiosde.fion ouyrage, il résulte ave^évidence-quemtidstoiiedajftemé*' rite pas Le reproche de légèreté. poétique, qn'onini a traj*
^Voyea«Ml«Glerc>c*vr.^té, p.27.
» ibid. p. 37 et suiv. Cf. p. 93 et suiv.
souvent adressé; qu'à l'exception de quelques concessions faites à l'orgueil national, et moins importantes peut-être qu'on a bien voulu le croire , il n'a jamais volontairement altéré les faits; qu'il s'est proposé des règles de critique, imparfaites sans doute, ou plutôt incomplètes; et qu'enfin il a été constamment guidé par ce besoin impérieux de tous les historiens dignes de ce nom, la recherche de la vérité.
Les critiques qui ont prétendu refaire l'histoire primitive de Borne n'ont pas seulement appuyé leur scepticisme sur le passage de Tite-Live que nous avons discuté plus haut, mais aussi sur la longue durée du règne des sept rois. Isaac Newton trouve qu'il est sans exemple dans l'histoire que sept rois consécutifs aient régné 244 ans, et regarde la chose comme •impossible. Réduisant donc, de son autorité privée, la durée de chaque règne à une moyenne de 17 ans , et par conséquent toute la période royale à 1 1 9 ans, il reporte l'époque de la fondation de Rome à l'an 630. Mais un tel calcul ne saurait être admis ; si Newton eût vécu de nos jours, il se serait bien gardé de le produire. En effet, les derniers siècles de notre histoire lui eussent fourni une réponse à son objection, puisque, si l'on ajoute ensemble les règnes des sept rois capétiens qui ont précédé la révolution française, on trouve une durée de 232 ans :
Charles IX 1560-1574 14 an&*
Henri III 1574-1589 14
Henri IV 1589-1610 21
Louis XIII 1610-1643 33
Louis XIV 1643-1715 72
Louis XV 1715-1 774 59
Louis XVI. 1774-1 T93 19
Total. 232 ans.
Or, si Louis XVI n'eût pas vécu dans des temps de troubles, on peut admettre que son règne eût été au moins de 40 ans, ce qui eût fait pour cette série de princes une durée de 253 ans , et par conséquent une moyenne de 36 "ns \ pour chaque roi.
Remarquez d'ailleurs qu'il n'en est pas de la royauté à Rome comme de la royauté héréditaire, où le fils , vivant concurremment avec son père , parvient quelquefois au trône dans un Age déjà assez avancé.: Romulus et ses successeurs, étant appelés à régner par la voie de l'élection, montent jeunes sur le trône, et peuvent tous fournir une longue carrière.
§n. BOMULUS (753-716).
Entre l'Étrurie et le Latium coule , du nord-est au sudouest, un fleuve qui sort des Apennins vers les frontières de rOmbrie méridionale, et va se jeter dans la mer Tyrrhénienne. Ce fleuve, célèbre entre tous les fleuves du monde , n'a rien de solennel : c'est un cours d eau assez maigre , souvent jaunâtre et bourbeux , dont les débordements, dans les temps d'orages et à l'époque de la fonte des neiges, couvrent le pays d'alentour de marais infects qui répandent des miasmes pestilentiels. Sur sa route, il est grossi par les eaux de l'Anio. Un peu au-dessous de son confluent avec ce fleuve se trouvent , sur sa rive gauche, cinq petites collines rangées en demi-cercle, l'Aventin, le Gœlius, l'E&quilin, le Vi minai, et leQuirinal ; au centre, s'élèvent deux autres collines, le Palatin et le Gapitole. C'est là que, 753 av. J. C, Romulus et Rémus, si l'on en croit la tradition romaine, vinrent fonder une ville nouvelle1. C'étaient deux frères nésdu commerce d'une vestale
« Il est probable , et plusieurs textes le prouvent , qu'avant Romulus il avait existé différents établissements sur l'emplacement des sept collines. Volney, dans ses Recherches nouvelles sur r histoire ancienne (t. n,p. 109etsuiv.), a parfaitement indiqué ce qu'il faut entendre par fondations de villes : « En général, dit-il, ces grandes réunions de maisons que l'on appelle villes ont eu deux manières d'être fondées : 1° la première par un concours lent et progressif d'habitants que des motifs de défense commune, de facilité de commerce, d'aisances de la vie , ont appelés et fixés autour d'un premier noyau d'habitations : à ce premier genre de villes l'on ne saurait presque désigner de fondateur, ni d'époque de fondation.
« La seconde manière se fait par un concours subit de colons , que leur propre volonté ou celle d'un gouvernement engagent ou contraignent à bâtir une ville, comme un particulier bâtit une maison.
oree le dieu Mars, exposé* après teur naissance nur te Tibre, et nourris par une km m Btteaeiltig parié berger Fouatalus, ils avaient -grandfrien forée «t en courage? leur nom était devenu eélèbre parmi le» pasteor» du voisinage; etqwmd le secret de Je** naissance leur avait 'été téféfê, lorsqu'il» avaient appris; qn'ite étaient petit^l* d'un roi d'Albe détrôné par son frère Amulius, ils tétaient trouvés assez forts pour rendre le pouvoir à leur aïeul. A la suite de cette révolution ils étaient venus avec leurs partisans , gBoaris d'une troupe d'Àlbaiiis, s'établir au lien : où ils avalent été, dans leaw enfonce, miraculeusement sauvés des eanxi Un fratricide ensanglanta 4a vflfe de Mars1. Romxàas tua an frère ; qui: loi disputait le commandement ; pesté sent, il bâta tes travaux de la cité nouvelle.
« Il ne font pas, dit Montesquieu, prendre de la vffi« ée Borne dans «e» commencements l'idée que non» donnent les villes d'aujourd'hui, à moins que ee ne soit de celle* de la Grimée, faites peur renfermer le butin, le» bestiaux et les fruits de la campagne. Les noms anciens de* principaux lieux de Rome ont tous du rapport à cet usage.
ici appartient et s'applique le <nwm. àetfondaHen, parce quêta date est aussi précise que le fait est remarquable.
« Mais si, comme il est souvent arrivé, le lieu choisi pour une telle fondât ion avait déjà une habitation antérieure, soit village, soit bourgade; si même il y existait une ville du premier genre, c'està-dire tans fondateur connu, actuellement' ramée - par la guerre on par d'autres accidents, cette seconde fondation pourra devenir un sujet de contioveme, panée que l'habitation antérieure suppose une fondation originelle, après laquelle H ne doit plus y avoir que» restauration. Enfo, si ota prince* et des*ois avaient, par vanité, fait ou suBuléde iettfsJbnaVÛSmwqpour: donner leur nom. à des viHesqui déjà avaient un ifonéateur connu ; si les peuples ou leurs agents municipaux avaient,, par adulation, provoqué de telles fondations fictives, on sent que le met et la chose seraient tombés dan» un désordre assea difficile à eclaàrcir . Voilà ce qui est arrivé a une foule de villes anmenne», spéâalemctit dams Y Asie Mineure, Xn-Métopetam&è, la Syrie, etc., et où les géographes trouvent quantité de villes fondées, c'est-à-dire rebâtie* r restaurées par des rois grées, par 4tes en> pereurs romaû»>dont.eUes prirent le nom, quand néanmoins-'il est certain qu'eues existaient longtemps auparavant, qu'enes* avaient par conséqaeaà une fondation première, véritable, connue ou inconnue. »
« La ffffle n'avait pas même de mes, si l'on n'appelle de ce nom la Continuation des chemins qui y aboutissaient. Les musons étaient plaeées sans ordre et très-petites; car les hommes, toujours an traTail ou dans la place publique, ne se tenaient guère dans les maisons. »
Pour augmenter 4a population de la ville , Romulus ouvrit un asHe à tous les bandits de* l'Italie; ils vinrent en foule se ranger sous un chef illustre : esclaves fugitifs, débiteurs insolvables, meurtriers, pâtres de toutes races, accourtrrent, et de ce mélange se forma le peuple-roi. Bornâtes créa cent sénateurs, les appela du nom de pères, d'où leurs descendante prirent celui de patriciens. Le reste composa le peuple , les plébéiens. La colonie naissante manquait de femmes : « Ouvrez aussi un asile aux femmes perdues, » dirent lespeuples voisins aux ambassadeurs de Romains;, qui étaient venus pour contracter des mariages. Bomulus répondit à ce refus outrageant en enlevant toutes les femmes accourues à Rome sur le bruit des fêtes solennelles qui devaient y être célébrées en l'honneur du dieu Gonsus. (Enlèvement des Sabines '.) C'était une déclaration de guerre que Rome faisait à tous ses voisins. Mais ils ne s'entendirent point pour la vengeance, et attaquèrent l'un après l'autre. D'abord vinrent les Céniniens, puis les Crustamérrens et les Antemnates. Romulus les battit successivement, tua le roi des Céniniens , et consacra ses armes , comme dépouilles opimes , à Jupiter Férétrien. Une partie des terres des vaincus augmenta le territoire de Rome, qui envoya trois colonies dans les trois villes dont ses guerriers s'étaient rendus maîtres. La guerre contre les Sabias fut plus difficile. La jeune Tarpéia, gagnée par l'or
i L'enlèvement des Sabines prépara la grandeur de la ville, en la faisant entrer dans cette voie de guerres et de conquêtes où elle marcha jusqu'à ce qu'elle eût soumis le monde. Si les peuples voisins avaient accueilli la demande de Romulus, les Romains auraient trouvé partent auteur d'eux des pères*, des frères , des parents, auxquels. il& n'aaraieot peut-être jamais déclaré une guerre parricide. Le refus que firent ces peuples d'admettre Rome dans lentalliance fut cause qu'elle resta toujours comme un camp ennemi placé au milieu de ces villes pour leur ruine commune.
des ennemis, leur livra la citadelle bâtie par Romains, et, punie par eux de sa trahison, donna son nom au rocher sur lequel la forteresse avait été élevée. Le lendemain, le combat s'engagea au pied de cette même forteresse, dans le lieu qui devint plus tard le Forum. La fortune fiit contraire aux Romains. Vainement Romulus les ramena en faisant un vœu à Jupiter Stator : la victoire restait indécise, ou plutôt semblait pencher pour les Sabins, quand les femmes, qui étaient la cause, de cette guerre , vinrent se jeter entre les combattants; et l'on conclut un traité dont les conditions furent dictées par les Sabins, qui habitèrent la colline Tarpéienne, et fournirent cent nouveaux' membres au sénat. La pique sabine (quiris) devint larme de la légion romaine, et les Romains prirent le nom de Quirites, dont leurs descendants devaient être si fiers. Au fond, Rome gagnait à ce partage ; car elle doublait par cette union la population militaire.
Gicéron admire la profonde sagesse de Romulus, dans le traité qu'il conclut ici avec les Satins; et il ne craint point de dire que ce traité fut la source, le principe, le fondement de toute la puissance et de toute la grandeur romaine, par la coutume salutaire qui s'établit depuis, à l'exemple de Romulus, et qui fut inviolablement observée dans tous les temps, d'admettre au nombre des citoyens les ennemis vaincus, et de leur accorder, dans Rome , le droit de bourgeoisie. — «Rome, dit Montesquieu * (car ce puissant génie, ainsi que Machiavel , croyait à l'histoire primitive de Rome, au moins dans son ensemble), Rome accrut beaucoup ses forces par son union avec les Sabins, peuples durs etjbelliqueux comme les Lacédémoniens, dont ils étaient descendus. Romulus prit leur bouclier, qui était large, au lieu du petit bouclier argien, dont il s'était servi jusqu'alors (Plut., Rom., 2l).Etl'on doit remarquer que ce qui a le plus contribué à rendre les Romains les maîtres du monde, c'est qu'ayant combattu successivement contre tous les peuples , ils ont toujours renoncé à leurs usages sitôt qu'ils en ont trouvé de meilleurs. »
1 Grandeur et décad. des R<m.t ch. I.
« Une paix si heureuse, dit Tite-Live, succédant tout à coup à une guerre si déplorable, rendit les Sabines plus chères à leurs époux, à leurs pères, et surtout à Romulus. Aussi, lorsqu'il partagea le peuple en trente curies, il les désigna par les noms de ces femmes. Leur nombre surpassait sans doute le nombre des curies; mais la tradition ne nous a point appris si leur âge , leur rang , celui de leurs maris, ou le sort enfin, décidèrent de l'application de ces noms. A la même époque, on créa trois centuries de chevaliers, appelées, la première Ramnenses, de Romulus; la seconde, Tiliemes,de Titus Tatius. On ignore l'étymologie de Luceres x, nom de la troisième. »
Pendant sept années Romulus partagea le royaume
i Niebuhr (ffist. rom., 1. 1, p. 329 etsuiv.; 1. 1, p. 417 de la traduction française), dans le but d'expliquer ce mot, resté obscur pour les Romains eux-mêmes, fonde, de -son autorité privée, une Tille de Lucerum sur le mont Cœlius, et en fixe l'origine au règne de Tullus Hostiiius. (Voyez M. lfClerc , ouvr. cité , p. 146.) Mais, avec un pareil système d'interprétation , il n'est pas de difficulté historique qu'on ne puisse résoudre. Mieux vaut, ce me semble, s'en tenir à l'explication donnée par Cicéron [Derepubl., II, 8) : « Romulus, dit-il, avait partagé le,peuple en trois tribus , appelées du nom de Tatius, du sien et de celui de Lucumon , mort à ses côtés dans le combat contre les Sabins. » Or, ce Lucumon était , comme le mot l'indique , un chef étrusque venu , s'il faut en croire Denys d'Halicarnase ( II , 37) , de la ville de Solonium, pour secourir Romulus. Peut-être ce chef est-il le même que celui auquel Denys a donné (en. 36) le nom de Cœlius, et qui, avec les familles dont il avait été suivi, forma un établissement sur celle des collines de Rome à laquelle il donna son nom , établissement qui fut sans doute renouvelé plus tard par Caelès Vibennaou Vivenna. (Voyez Tacite, Ann. IV, 65, la note de M. J.-L. Burnouf, et le discours de Claude, découvert à Lyon en 1528.) L'étude attentive des premiers temps de l'histoire romaine conduit à reconnaître que Rome, dès l'origine, se présente avec un triple caractère, latin, sabin et étrusque; que l'élément étrusque resta vis-à-vis des deux autres dans un état réel d'infériorité sons les deux premiers rois; mais qu'ayant déjà pris de l'importance dans les dernières années de Numa, il réclama à son tour le droit de donner à l'État un roi pris dans son sein ; et qu'ayant ainsi obtenu la prépondérance , il la conserva presque sans interruption jusqu'à l'établissement de la république. (Voyez M. Orioli, Annales de l'Institut archéologique, année 1832, p. 64.) C'est cet élémenl étrusque que représente le Lucumon dont parlent Cicéron et Denys d'Halicarnasse. HIST. ROM. 3
5o CHAPITRE II.
avec le chef des Sabins; mais Tatius ayant été tué par des hommes de Lanuvium auxquels il avait refusé justice, Romulus, débarrassé de son collègue, reprit ses anciens projets de conquête, se rendit maître de Fidènes, battit deux fois les Véiens, et leur enleva le territoire appelé les Septempagi.
Sur la fin de sa vie, Romulus oublia qu'il n'était qu'un Chef de guerre, et voulut régner arbitrairement. Un jour qu'il faisait la revue de son armée, près des marais de la Chèvre, il éclata un orage qui dispersa la foule. Quand elle revint, Romulus avait disparu. Proculus attesta qu'il l'avait vu monter au ciel au milieu de la foudre et des éclairs, et que le dieu Quirinus demandait un temple ; mais quelques incrédules pensèrent que le sénat l'avait sacrifié à sa haine (716 av. J. C).
S m. numa (715-672).
Après le fondateur guerrier vint le législateur religieux. Numa Pompilius fut élu au bout d'un interrègne d'une ! année, durant lequel les deux peuples, Sabins et Romains, s'étaient disputé l'élection du roi. Numa était un homme de la Sabine, réputé pour sa sainteté et sa sagesse ; il avait, disait-on, de secrets entretiens avec la nymphe Égérie, qui lui dictait toute sa conduite : plus tard, on le fit disciple de Pythagore, bien que ce philosophe ait vécu uu siècle après lui.
Le règne belliqueux de Romulus avait fait des Romains un. peuple violent ; Numa les détourna de la guerre , leur inspira la crainte des dieux, le culte de la bonne foi, et le respect des serments. Il éleva à Janus un temple qui devait être un symbole de paix ou de guerre : ouvert , il annonçait la guerre; fermé, il annonçait la paix. Durant le règne de Numa, les portes en restèrent toujours fermées : cela ne se revit que deux fois dans tout le cours de l'existence de Rome. Pour entretenir l'esprit pacifique des Romains, il leur donna le goût de l'agriculture. Romulus avait, par ses conquêtes, agrandi les possessions de Rome ; Numa distribua ces nouvelles terres aux citoyens indi-
HIST. DES CINQ P REMISES SIECLES DE ROME. 5l
gents ; il partagea aussi tout le territoire en plusieurs portions qu'il appela bourgs , et établit dans chacun d'eux des Inspecteurs et des commissaires; il en faisait souvent luimême la visite, et, jugeant les mœurs des citoyens par leur travail, il élevait en honneurs et en pouvoir ceux qui se distinguaient par leur activité. La réforme qu'il fit du ca* lendrier donna plus de régularité à ces travaux.
Ses institutions religieuses tendirent au même but. Il fonda, pour ainsi dire, la religion de l'État, multiplia et régularisa les cérémonies du culte , établit de nouveaux collèges de prêtres : les vestales, qui devaient garder le feu sacré et le Palladium; les flammes de Quirinus, nom sous lequel Romulus était invoqué depuis son apothéose; les douze prêtres saliens, chargés de garder les boucliers sacrés (ancilia) ; et les féciaux , qui devaient prévenir les guerres injustes. Enfin, le culte de deux nouvelles divinités, la Bonne Foi et Jupiter Terminalis, garantit la fidélité aux contrats et l'inviolabilité des propriétés.
« Le règne de Numa, long et pacifique, était très-propre à laisser Rome dans sa médiocrité; et, si elle eût eu dans ce temps-là un territoire moins borné et une puissance plus grande, il y a apparence que sa fortune eût été fixée pour Jamais.
« Une des causes de sa prospérité, c'est que ses rois furent tous de grands personnages. On ne trouve point ailleurs, dans les histoires, une suite non interrompue de tels hommes d'État et de tels capitaines \ »
« Les malheurs des rois qui succédèrent à Numa donné* rent bien plus de lustre à sa gloire. De cinq qui régnèrent après lui, le dernier, chassé du trône, vieillit dans un honteux exil. Aucun des quatre autres ne mourut de sa mort naturelle : trois périrent dans les embûches qu'on leur dressa, et Tullus Hostilius, le successeur immédiat de Numa , fut frappé de la foudre».»
x Montesquieu.
2Platarque, Vie de Numa, cliap.XXII.
52 CHAPITHE II.
§ IY. TULLUS HOSTILIUS (672-640).
Il y avait quatre-vingt-deux ans que Rome était fondée quand Tulius Hostiiius monta sur le trône* Sous ce prince, les Romains reprirent leurs habitudes guerrières, que le long règne d'un roi pacifique avait pu faire oublier. Une seule conquête occupa Tulius Hostiiius; mais elle était assez importante pour remplir dignement tout un règne.
Rome avait dans la ville d'Albe, sa mère, une rivale redoutable. D'abord la lutte se borna à des pillages mutuels; mais bientôt ia guerre éclata entre les deux peuples. On était près d'en venir aux mains, lorsque le général des Âlbains proposa de faire décider la querelle par un combat singulier.
Là où serait la victoire, là devait être l'empire. Cette condition fut acceptée, et l'on convint du temps et du lieu du combat. Mais , préalablement , un traité fut conclu entre les Romains et les Albains, avec cette clause remarquable, que celui des deux peuples qui resterait vainqueur exercerait sur le vaincu un empire doux et modéré. Tite- Live nous a conservé la formule de ce traité; le fécial s'adressant à Tulius, lui dit : « Roi, m'ordonnes-tu de con- « dure un traité avec le pèrePatrat du peuple albain ?» Et sur la réponse affirmative , il ajouta : « Je te demande «l'herbe sacrée. — Prends-la pure, » répliqua Tulius* Alors le féfeial apporta de la citadelle l'herbe pure; et . s'adressant de nouveau à Tulius : « Roi, dit-il, me nomce mes-tu l'interprète de ta volonté royale et de celle du «peuple romain, descendant de Quirinus? agrée-tu les « vases sacrés, les hommes qui m'accompagnent ? — Oui, « répondit le roi , sauf mon droit et celui du peuple ro- « main. » Le fécial était M. Valerius ; il créa père Patrat Sp. Furius, en lui touchant la tête et les cheveux avec la verveine. Ce père Patrat prêta le serment et sanctionna le traité. Il employa, à cet effet, une longue série de formules consacrées, qu'il est inutile de rapporter ici. Les conditions lues, le fécial reprit : «Écoute, Jupiter, écoute, père Patrat « du peuple albain ; écoute aussi , peuple albain. Le peu-
« pie romain ne violera jamais le premier les conditions « et les lois. Les conditions inscrites sur ces tablettes au « sur cette cire viennent de vous être lues, depuis la pre- « mière jusqu'à la dernière, sans ruse ni mensonge; elles « sont, dès aujourd'hui , bien entendues de tous. Or, cène « sera pas le peuple romain qui s'en écartera le premier. « S'il arrivait que, par suite d'une délibération publique et «par d'indignes subterfuges, il les enfreignît le premier, « alors, grand Jupiter, frappe le peuple romain comme je « vais frapper aujourd'hui ce porc ; et frappe-le pvec d'au- « tant plus de rigueur que ta puissance et ta force sont « plus grandes. » Il finit là son imprécation, puis frappa le porc avec un caillou. De leur côté les Albains, par l'organe de leur dictateur et de leurs prêtres , répétèrent les mêmes formules et prononcèrent le même serment.
Les Romains nomment pour leurs défenseurs les trois Horaces, et les Albains, les trois Guriaces \ Un seul des trois champions de Rome survit à cette épreuve, et assure la victoire à sa patrie. Tullus, loin d'abuser des droits que lui donne ce brillant succès , n'impose d'autres lois aux vaincus que de s'exercer au maniement des armes , et de
1 L'incertitude où* l'on était, du temps de Tite-Live, sur la question de savoir à quelle nation appartenaient les Horaces et à quelle autre les Curiaces, est un des arguments que les sceptiques ont invoqués contre Pauthenticité de l'histoire primitive de Rome. Mais de bonne foi peut-elle autoriser à nier un fait accompagné de circonstances qui avaient dû laisser de profonds souvenirs? Le tombeau des cinq guerrière existait encore du temps de Tite-Live (I, 25) : Sepulcra ex* stant , quo quisque loco cecidit. La formule du fécial et du pater Patratus, consacrant le traité entre Albe et Rome (I, 24), celle du jugement d'Horace, meurtrier de sa sœur (lex korrendi criminis, 1 , 26 ), sont évidemment des documents de l'époque , qui, conservés dans les rituels des pontifes avec beaucoup d'autres , tels que le traité entre le premier Tarquin et les Sabins pour la cession deCollatie (voyez mes notes sur Tite-Live, 1. 1 , p. 762 ), durent être du nombre de ceux que les prêtres emportèrent à Caeré, à l'époque de l'invasion gauloise. On avait donc, sur le règne de Tullus Hostilius et sur le moyen employé pour mettre un terme à la rivalité d'Albe et de Rome , des données historiques du caractère le plus respectable; et, quel qu'ait été le nom des combattants chargés de terminer la querelle, on ne peut s'empêcher d'admettre que ce combat a eu lieu.
se tenir prêts à marcher contre les Véiens, dont le voisinage l'inquiète , et qu'il songe à subjuguer, maintenant qu'Albene lui inspire plus de crainte.
Mais le chef des Albains , Mettius Futfetius, supportait avec peine la domination de Rome. Il engage secrètement les Fidénates et les Véiens à marcher contre elle , leur promettant de se joindre à eux avec son armée dès qu'on en Tiendra aux mains. À la nouvelle du danger qui menace Rome, Tu! lus ordonne à Mettius de se réunir à lui avec les troupes albaines. On livre bataille, et Mettius, fidèle à sa promesse , ne prend aucune part à l'action. Néanmoins Tullus est vainqueur ; mais, indigné de la perfidie de Mettius, il le fait écarteler , et , pour prévenir le retour d'une semblable trahison, il décide qu'Albe sera détruite, et que sa population sera transférée à Rome.
« Des cavaliers sont envoyés pour chasser devant eux tous les habitants de la ville proscrite. Bientôt arrivent les légions, pour la renverser de fond en comble; et alors Àlbe ne présente point le spectacle animé d'une ville prise d'assaut, mais partout un morne silence, une triste consternation. Vainement la voix des vainqueurs donne aux malheureux exilés l'ordre du départ; le fracas des toits qui s'écroulent, les vapeurs brûlantes de l'incendie, peuvent seuls les décider à abandonner les lieux où ils ont reçu le jour, où ils ont vu s'écouler leur jeunesse. Et quand ce lugubre cortège se fut mis en marche et couvrit la route , nul d'entre eux ne put retenir ses larmes à l'aspect du malheur des autres; de toutes parts s'élevaient des cris lamentables. Les femmes surtout s'abandonnaient au désespoir, en passant devant les temples entourés d'hommes armés qui tenaient comme assiégés les dieux de la patrie; et cependant, de cette cité naguère si puissante, les temples seuls (Tullus l'avait ordonné) furent épargnés par les vainqueurs '. »
Rome s'accrut des ruines de sa rivale , et doubla ainsi le nombre de ses habitants. Tullus donna au peuple albara le droit de cité; les principaux citoyens furent admis dans
1 Tite-Live.
HIST. DES CINQ JPREMIBH8 StiBCLES DE ROME. 55
le sénat, et l'on bâtit, pour les assemblées de cet ordre, te palais Hostilien [curia Hostilia).
Le roi, qui probablement était d'origine étrusque, ajouta à la ville le mont Cœlius, qu'occupaient les Luceres, c'est à-dire, les familles étrusques venues à Borne sous le premier roi; et, pour y attirer la population, il y bâtit son palais.
Rome, délivrée des inquiétudes que lui inspirait sa métropole, va prétendre désormais à lui succéder dans sa domination. Mais elle n'y parviendra pas sans de longues et sanglantes guerres.
Tollus, plein de confiance, déclare la guerre aux Sabins, entre sur leur territoire, et sort vainqueur d'un combat sanglant livré dans la forêt Malitiosa. Peu de temps après, Borne est atteinte d'une maladie pestilentielle qui amortit l'ardeur guerrière de ses habitants , et Tullus Hostiliua meurt, suivant les uns, frappé de la foudre, pour avoir négligé certains rites essentiels dans les sacrifices qu'il fit secrètement à Jupiter Élicius1; suivant d'autres, assassiné par Ancus Martius et ses partisans, qui incendièrent
1 Jupiter Élicius parait être le même que Zeùç Kaxa&miç (descensorf fulgurator). Il est cependant plus vraisemblable que ce nom vient de l'opinion répandue dès les temps les plus reculés chez les Étrusques et chez les Romains, qu'au moyen de certaines cérémonies, de certaines prières, la foudre pouvait être attirée (elici)du ciel sur la terre. Cette étymologie, adoptée par Ovide (Fast., III, 327 et suiv.) , est beaucoup plus vraisemblable que l'explication donnée par Tite-Live : Ad ta (prodigia) elicienda ex menlibus divinis, Jovi Eliciô aratn in Aventino dicavit (I, 20). Tout porte à croire que les Étrusques s'étaient livrés à craelques essais sur l'électricité ; c'est du moins ce qu'on peut déduire d'un long passage de Valerius Antias , rapporté par Arnobe (Adv. gent., V, p. 154; éd. Lugd. Batav. 1651 ), et des passages suivants, empruntés par Pline aux Annales de Pison : Extat Annalium memoria, sacris quibusdam e precationibus vel cogi fulmina vel impetrari. Vêtus fama Etruriœest, impetratum, Volsinios urbem, agris depopulatis, subeunte monstro, quod vocavere Voltam. Evocatum et a Porsenna suo rege. Et ante eum a Numa sœpius hoc factitatum , in primo Annalium suorum ira* dit L. Piso9 gravis auctor; quod imitatum parum rite Tullum ffostilium , ictum fulmine ( II , 63).
L. Piso primo Annalium auctor est Tullum ffostilium regem ex Numœ libris eodem, quo illumf sacrificio Jovem cœlo devocare
son palais pour mieux cacher leur crime. Il avait régné trente-trois ans.
§ V. ÀWCUS HARTIUS (640-616).
Après la mort de Tullus Hostilius, l'autorité revint, selon l'usage, aux mains des sénateurs; ceux-ci nommèrent un interroi qui assembla les comices, et Ancus fut élu roi par le peuple. Le sénat ratifia l'élection.
Petit-fils de Numa, Ancus Martius se proposa son aïeul pour modèle, et s'efforça de faire revivre ses institutions religieuses. Mais ses intentions pacifiques furent trompées ; son règne fut tourmenté par des guerres sans nombre. Les Latins, alarmés par la prise d'Albe, et craignant que Rome n'affectât désormais sur le Latium l'espèce de suprématie ou de prééminence exercée par Albe, voulurent profiter de la mort de Tullus pour attaquer les Romains. Une fois engagé dans ces guerres, Ancus n'en put sortir; mais au moins il se vengea, en enlevant à ses ennemis plusieurs de leurs villes. Ainsi les Latins perdirent Politorium, Tellènes et Ficana; Medullia et Cameria reçurent des colonies romaines. Après les peuples du Latium, il fallut com-
conatum, quoniam parum rite quœ fecisset , fulmine ictum (XXVITI,4).
Plusieurs saTants ont soupçonné qu'il est question dans ces différents passages de conducteurs électriques, et que Ton doît rapporter à la force et à la nature de la matière électrique les flammes qui , suivant le témoignage des historiens anciens, apparurent tout à coup sur les mâts des navires, sur la pointe des lances ou des étendards enfoncés enterre , sur la tète des enfants ou des hommes faits, etc. Toutefois, il parait douteux que, à l'aspect de semblables prodiges, les peuples anciens en aient entrevu la cause, et aient été conduits à cette découverte que le génie de Franklin nous a révélée vers la fin du dernier siècle^ Ils durent plutôt recourir à des pratiques superstitieuses, à desprièrèsfà des sacrifices, pour écarter ces présages, qu'ils regardaient comme funestes- Le savant M. Libri nie positivement, dans son Histoire des sciences mathématiques en Italie (t. I, p. 21), que les Étrusques aient possédé le paratonnerre; mais il reconnaît qu'ils avaient fait des observations électriques, notamment sur l'origine terrestre du tonnerre, qui monte quelquefois de bas en haut. Voyez encore sur cette question les autorités citées dans mes Moles sur Tite-Live, 1. 1 , p. 780.
BIST. DES CINQ PBEMIERS SIÈCLES DE ROME. 5j
battre ceux de la Sabine et de PÉtrurie ; ces derniers perdirent Fidènes, et les Véiens furent deux fois vaincus. Ces succès augmentèrent le territoire de Rome, qui s'étendit le long du Tibre jusqu'à son embouchure, où Ancus construisit le port d'Ostie , et les salines de la côte servirent aux besoins du peuple.
Rome s'agrandit sous ce prince. L'Aventin et le Janicule furent enfermés dans l'enceinte des murailles. En même temps des monuments publics furent construits pour l'utilité et l'ornement de la ville. Un aqueduc magnifique vint alimenter les fontaines publiques; et une prison, qui s'éleva sur le forum, prouva qu'avec la population s'était accru le nombre des délits.
Mais Ancus ne se borna pas à compléter par ces institutions pacifiques l'œuvre de son aïeul. Il unissait, dit Tite-Live, au caractère de Numa celui de Romulus; nous avons vu qu'il ne fut pas un guerrier moins habile et moins heureux que celui-ci; il fit plus : il mit les armes romaines sous la protection de la Divinité, et créa pour les déclarations de guerre des formules de nature à fortifier par l'enthousiasme religieux le courage des guerriers.
Ces formules, empruntées par Ancus à la peuplade Sabine desÉquicoles, et que Tite-Live nous a conservées, étaient encore en usage du temps de cet historien. Nous croyons devoir les rapporter ici : « Le fécial, arrivé sur les frontières du peuple agresseur , se couvre la tête d'un voile de laine, et dit: « Écoute, Jupiter ; écoutez, habitants des « frontières (et il nomme le peuple auquel elles appartien- « nent) ; écoute aussi, Justice : je suis le héraut du peuple «romain; je viens, chargé par lui d'une mission juste et « pieuse : que foi soit à mes paroles. » Il expose ensuite ses griefs; puis, attestant Jupiter, il continue: «Si moi, le « héraut du peuple romain , j'outrage les lois de la justice «et de la religion, en demandant la restitution de ces t hommes et de ces choses, ne permets pas que je puisse «jamais revoir ma patrie. » Cette formule, il la dit au premier homme qu'il rencontre, il la dit en entrant dans la ville ennemie, il la dit encore à son arrivée sur la place
publique, mais en faisant de légers changements, soit an rhythme, soit aux termes du serment. S'il n'obtient pas satisfaction, après trente-trois jours, délai prescrit solennelle* ment, il déclare ainsi la guerre : « Écoute , Jupiter, et toi, « Junon. Quirinus, et vous tous , dieux du ciel , de la terre «et de l'enfer, écoutez : je vous prends à témoin de « l'injustice de ce peuple (et il le nomme), et de son refus «de restituer ce qui n'est point à lui. Au reste, les vieil- « lards de ma patrie délibéreront sur les moyens de recon- « quérir nos droits. » Le héraut revenait aussitôt à Rome pour qu'on en délibérât, et le roi communiquait aussitôt l'affaire aux sénateurs, à peu près en ces termes: «Les « objets , griefs et procès que le père Patrat et le peuple « romain, fils de Quirinus, a redemandés, exposés, dé* « battus auprès du père Patrat et du peuple des anciens «Latins, et desquels il attendait la restitution, la répa- « ration et la solution, n'ont été ni restitués, ni réparés, « ni résolus : dis-moi donc , disait-il au premier à qui il s V « dressait, ce que tu penses?» Celui-ci répondait alors : « Je pense que, pour faire valoir nos droits, la guerre est «juste et légitime; en conséquence , j'y donne mon plein « et entier consentement. » On interrogeait ainsi chacun à son tour, et si la majorité adoptait cet avis , la guerre était décidée. L'usage était alors que le fécial portât aux frontières du peuple ennemi un javelot ferré , ou un pieu durci au feu et ensanglanté. Là, en présence de trois jeunes gens au moins, il disait ; « Parée que le peuple des Latins, et « les hommes anciens latins, ont agi eontre le peuple romain, « fils de Quirinus, et failli envers lui, le peuple romain, fils de « Quirinus, a ordonné la guerre contre les anciens Latins; « le sénat du peuple ropaain , fils de Quirinus , l'a proposée, « décrétée, arrêtée; et moi et le peuple romain, nous la dé» « clarons au peuple des anciens Latins et aux hommes a»- « ciens latins, et je commence les hostilités \ » En disant
T Aulu-Gelle (N. A., XVI, 4) nous a conservé, d'après Cincius AUmentus , auteur d'un traité De re militari , qui vivait -au temps de la seconde guerre punique , une formule de déclaration de guerre «onçueà peu près dans les mêmes termes. Voici la traduction : « Parce ,
HIST. DSS CINQ 9&BMISB& «ÈCLES DE ROME* 5<Jf
ces mots , il lançait «on javelot sur le territoire ennemi \ La guerre, ainsi sanctifiée à son origine, devait également se terminer par un acte religieux. Une partie des dépouilles conquises sur l'ennemi appartenait de droit aux divinités qui avaient entendu les paroles du fécial et appuyé ses réclamations. Le temple de Jupiter Férétrien , fondé ou du moins agrandi par Ancus, fut destiné à recevoir les offrandes des Romains victorieux.
TARQUIN i/ ANCIEN (616-578).
En mourant, après un règne de vingt-quatre ans, Ancus avait laissé la tutelle de ses fils à Tarquin. C'était un Grec originaire de Corinthe % et établi dans la ville étrusque de
« que le peuple hermundule et les hommes du peuple hermundule « ont, au peuple romain, fait guerre et injure, et que le peuple ro* « main, contre le peuple hermundule et les hommes hermundules, a « ordonné la guerre; par cette cause, moi et le peuple romain, au a peuple hermundule et aux hommes hermundules , je déclare et fais « la guerre. » Toutes ces cérémonies portent évidemment le cachet d'une haute antiquité.
1 Les déclaration* de guerre étaient également accompagnées de cérémonies symboliques et mystérieuses chez les anciens peuples de l'Asie (Hérodote, IV, 131), chez les Germains (voyez Grimm, Deutche Rechts Alterthûmer, p. 164) ; et, dans Je moyen âge même, on retrouve encore quelque chose d'analogue. Ainsi lorsque , en 1 2S4, les Pisans vinrent jusqu'à Gênes provoquer au combat les habitants de cette ville, Us lancèrent dans le port des flèches d'argent (Giovanni Villani, dans Muratori , XIII , 294 , cité par M. Michelet, Origines du droit français, p. 288).
3 Niebuhr (t. I , p. 395 ; t. II , p. 70 de la tr.fr.) semble penser que forignae grecque de Tarquin n'avait été introduite dans l'ancienne épopée romaine que peu de temps avant Polybe ; et il part de là pour voir dans Tarquin un Lueumon étrusque, qui domine à Rome, peut-ôtre à titre de conquérant, et qui vient y importer les coutumes de son pays. Mais, sans revenir ici sur ces prétendues épopées, qui paraissent n'avoir existé que dans l'imagination du sceptique allemand ( voyez M. le Clerc, ouvr. cité , p. II , 147 et passim ) , il est constant que cette tradition était déjà admise quand Fabius écrivit son histoire, puisque Denys, en la rapportant (IV, 6, 30 et 64), cite l'autorité de eu vieil historien. On la trouvait aussi dans Cassios Hemina (Macrob. III , 4 ) , et enfin l'empereur Claude la rappelle dans son discours en faveur des Gaulois (tab. 1 ; voyez le Tacite de M. Burnouf , t. II , p. 514)
60 CHAPITBE IX.
Tarquinies. Fidèle à son principe, Rome alors ouvrait volontiers ses portes à l'étranger. Ne pouvant, malgré ses immenses richesses , obtenir aucun crédit dans une ville étrusque, où la caste nobiliaire n'admettait pas facilement un nouveau venu à partager ses prérogatives ; poussé d'ailleurs par sa femme, l'ambitieuse Tanaquil, Tarquin vint à Rome avec ses nombreux clients, se donna pour un Lucumon ', obtint la confiance d'Ancus, et à sa mort, oubliant les droits que les fils de ce roi pouvaient faire valoir, il demanda pour lui-même la couronne, que le peuple lui décerna.
Sous Tarquin, les rapports de Rome avec l'Étrurie deviennent de plus en plus intimes. Les deux peuples échangent leurs usages, ou plutôt Rome reçoit ceux de l'Étrurie, plus civilisée qu'elle. De l'Étrurie, dit Florus, nous sont venus les faisceaux, les robes royales, les chaises curules, les colliers, les manteaux guerriers , la toge prétexte; de là les robes enrichies de broderies, de là les tuniques à palmes, le grand triomphe à quatre chevaux blancs. » De là aussi, pourrait-on dire, sont venus les grands et spiendides monuments qui embellirent Rome; car ce fut Tarquin qui substitua une bonne et forte muraille en pierres de taille aux murs faits de terre et de pierres, posées sans art, qui formaient avant lui l'enceinte
i Du mot lucumo, en étrusque lauchmé, les Latins ont fait lucmo:
« Prima galeritus posuit praetoria Lucmo. »
(Propost.IV[V] 1,29.) C'était proprement le titre que portait le magistrat suprême de chacune des douze villes composant les confédérations étrusques (Serv. ad £n., VIII, 475 : Tuscia duodecim Lucumones habuit , id est reges,quibus unus prœerat.) Mais on le rencontre souvent chez les historiens romains employé comme nom propre. M. Ch. Ottfried Muller (Die Etrusker, 1. 1 , p. 363) pense, avec beaucoup de vraisemblance, que Lucumo n'était pas .un nom d'individu, mais un titre, un surnom qu'on donnait aux fils aînés des familles nobles, qui, par leur naissance, pouvaient aspirer aux plus hautes dignités; et que c'est de là que vient le surnom latin de Lucius (Lucii [ appellati ] , ut quidam arbitrantur a Lucumonibus etrttscis. Val. Max. , deNomin., 18).
HIST. DES CINQ PlfeMIERS SIECLES DE ROME. 6l
de la ville ; ce fat lui qui bâtit les égouts qui portent Rome encore aujourd'hui ; lui qui entoura de maisons la grande place de Rome, qui construisit le grand cirque, et commença enfin le Capitole.
Rome pouvait suffire à tant de travaux. Elle était devenue une puissance redoutable. Victorieuse des Latins et des Sabins, elle leur avait enlevé Apiole, Grustumérium , Nomentum, Gollatie ', Corniculum, et plusieurs autres bourgades; enfin l'Etrurie" elle-même avec ses douze nations avait peut-être été vaincue.
Ce fut au milieu de ces travaux glorieux que Tarquin fut tout à coup surpris par la mort , assassiné , dit-on, par les fils d'Àncus, qui avaient attendu pendant trente-buit ans le moment de se venger (578).
Le caractère particulier du règne de Tarquin l'Ancien fut le déploiement d'un faste inconnu aux Romains des premiers temps. Les arts de la Grèce et de l'Etrurie entrèrent alors dans Rome. Pour la première fois, les sénateurs, les magistrats et les jeunes patriciens se distinguèrent du reste du peuple par la robe prétexte , dont les bords étaient ornés d'une bande de pourpre. Les cérémonies comme les costumes prirent un caractère de luxe et de grandeur qu'elles n'avaient point auparavant. Romulus n'avait institué que le petit triomphe, Yovation : celui qui l'obtenait entrait à pied dans Rome, tenant à la main une branche de laurier , et portant sur la tête une couronne de myrte 5 Tar-
1 Collatie fut cédée par les Sabins après leur défaite. Les termes de cette cession sont curieux; Tite-Live nous les a conservés (I, 38) : Rex interrogavit : Estisnevos legati oratoresque missi a populo coliatino, utvospopulumque collatinum dederitis ?—Sumus.—Estne populus collatinus in suapotestate? — Est.— Deditisne vos popUr lumque collatinum , urbem,agros9 aquam, terminas, delubra, ustensilia divina humanaque omnia,inmeam populiquc romani dieionemP—Dedimus.—At egorecipio. Le roi demanda : « Ètes-vous «les députés et lés orateurs envoyés par le peuple collatin, pour « votre soumission et celle du peuple collatin? — Oui. — Le peuple « collatin est-il indépendant? — Oui. — Remettez-vous vos personnes «et le peuple collatin, ville, champs, eaux, frontières, temples, « meubles, choses divines et humaines , sous ma puissance et celle du « peuple romain? — Oui. — Je vous reçois. »
$3 CHACTTM H*
quia établit le grand triomphe : revêt» de la robe royale semée de fleurs d'or , et le front couronné de laurier , te triomphateur, monté sur un char magnifique que traînaient quatre chevaux , blancs comme ceux du Soleil , était conduit en pompe au Capitole, à travers la ville, précédé du sénat et de la foule des citoyens, tous habillés de blanc. Cet honneur, qui n'était réservé qu'au général qui avait tué au moins cinq mille hommes aux ennemis dans un même combat, devint dans la suite, dit Montesquieu, la principale cause des grandeurs où cette ville parvint.
SEKVIUS TUMJUS (578-534).
On n'est pas d'accord sur l'origine de ce roi. Suivant les uns, il était né à Gorniculum , ville sabine; suivant d'autres, il était Étrusque. L'empereur Claude, qui avait écrit lui-même une histoire de l'Étrurie, disait, dans un discours au sénat : « Si nous en croyons nos propres tracU» « tions, Servius Tullius n'était que ieflls de la captive Oere* « sia ; mais les Toscans disent que c'était le plus fidèle ami « de Cœlius Viveqna, le compagnon de ses travaux, loi*- « que, après des fortunes diverses, chassé avec tous les « siens de l'Étrurie, Vivenna vint camper auprès de Rome, « sur le mont Cœlius, qui a conservé son nom. Tullius, qui « parmi les Toscans s'appelait Mastarna, prit le nom qw «les Romains lui connaissent, et reçut la royauté, an « grand avantage de la république. » Mais de ces deux traditions la première est la plus vraisemblable. Le trône de Rome, depuis Romulus, est alternativement occupé par un roisabin d'origine, et par un roi de race étrusque; sans doute parce que le peuple ne voulait jamais laisser prédominer l'un de ces deux éléments de sa population. U est donc probable qu'à l'Étrusque Tarquin dut succéder un chef pris dans les familles sabines. Quoi qu'il en soit, Scj> vius fut élu roi par le peuple de Rome. Il se montra reconnaissant. Nous verrons, quand nous examinerons les institutions des rois, quels changements il fit à l'organisation de la république ; nous ne nous occupons ici que de ses guerres, telles que les racontent les historiens latins.
II attaqua les Étrusques , et, après une guerre de vingt ans, les contraignit à faire alliance avec lui. Quant aux Latins, il usa avec eux d'une politique adroite, plutôt que de la force des armes; il essaya de faire de Rome la métropole du Latium , en unissant à Rome toutes les villes de cette contrée par une sorte de lien religieux analogue à celui qui unissait les cités amphictyoniques dé la Grèce. Tous les ans, les députés des villes alitées se réunissaient surFÀventin, pour célébrer dans le temple de Diane, élevé à frais communs, les Fériés latines.
Ainsi, Rome se trouvait placée à la tète d'une confédération puissante; sa population était nombreuse et aguerrie; quatre-vingt mille hommes en état de porter les armes défendaient l'enceinte de ses murs, agrandie du Viminal et de l'Esquilin; tout son peuple enfin, à qui Servius avait donné des droits politiques , s'intéressait désormais à la prospérité d'une ville où ne pesait plus sur lui, comme dans les premiers temps , une sorte de dégradation civique. • S
Mais les faveurs accordées par Servius aux plébéiens lui devinrent fatales. Ses institutions lui attirèrent la haine des patriciens, et une conspiration se forma. Son gendre, Lueius Tarquin, gagna le sénat ; et quand son beau-père s'y présenta, sur le bruit des étranges propositions que Tarquin y faisait, l'usurpateur précipita le vieillard du haut des degrés. Servius, meurtri et couvert de sang, regagnait son palais, lorsque des assassins envoyés par son gendre le massacrèrent. Sa fille Tullie , allant au sénat saluer roi son époux , rencontra le corps de son père , et fit passer dessus les roues de son char. La rue en conserva le nom de la Voie du crime, Via scelerata.
TÀBQUIN LE SUPERBE (534-509).
Tarquin, à qui sa tyrannie mérita le surnom de Superbe, prit aussitôt le titre de roi , sans attendre l'élection populaire. Le peuple, favorisé par Servius , ne devait espérer de son indigne successeur qu'un despotisme sans mesure. Les lois de Servius furent suspendues , et le peuple
64 CHAPITBB II.
se vit contraint de subir les corvées que le roi lui imposait pour achever les grands mouuments commencés par Tarquin l'Ancien, ou entrepris par son petit-fils. Les patriciens eux-mêmes devinrent les victimes de son avidité, ou de sa cruelle jalousie. Il fit mourir un grand nombre de sénateurs, et parmi eux le père de Bru tus, qui lui-même n'échappa qu'en contrefaisant l'insensé. Une égale oppression pesa sur tous; les impôts furent augmentés, et, de crainte qu'une sédition n'éclatât, il défendit toute espèce d'assemblée et de réunion.
Pour soutenir sa tyrannie, Tarquin s'entoura de soldats étrangers , qu'il payait avec l'or de Borne. En même temps il se fortifiait au dehors par des alliances qui prévenaient toute guerre dangereuse. Les Étrusques firent un traité avec lui. Les Latins promirent de fournir à ses légions la moitié de leur infanterie, et les deux tiers de leur cavalerie. Les Fériés latines, instituées déjà par Servius, et renouvelées avec plus d'éclat par son successeur, cimentèrent l'union des deux peuples. Ainsi Tarquin était tout-puissant ; ses alliances au dehors fortifiaient son pouvoir au dedans. Lorsqu'il attaqua les Volsques, ce peuple ne put résister, et perdit sa capitale, Suessa Pometia. La ville de Gabies, où son fils Sextus renouvela quelques circonstances de l'histoire de Zopyre, tomba également entre ses mains. Il poussa même ses conquêtes jusqu'à l'extrémité du nouveau Latium , où il envoya deux colonies dans les villes de Signia et de Gircei. Enfin, il attaquait déjà les peuples des montagnes, et assiégeait Ardée, la principale ville des Rutules, lorsqu'une révolution inattendue le renversa du trône.
« Son fils Sextus, en violant Lucrèce , fit une chose qui a presque toujours fait chasser les tyrans d'une ville où ils ont commandé; car le peuple, à qui une action pareille fait si bien sentir sa servitude, prend d'abord une résolution extrême.
« Un peuple peut aisément souffrir qu'on exige de lui de nouveaux tributs ; il ne sait pas s'il ne retirera point quelque utilité de l'emploi qu'on fera de l'argent qu'on lui
demande: mais quand on lui fait un affront, il ne sent que son malheur , et il y ajoute l'idée de tous les maux qui sont possibles. Il est pourtant vrai que la mort de Lucrèce ne lut que l'occasion de la révolution qui arriva; car un peuple fier, entreprenant, hardi, et renfermé dans des murailles, doit nécessairement secouer le joug, ou adoucir ses mœurs1.»
Lucrèce était l'épouse de Tarquin Collatin : outragée par Sextus , l'un des fils du roi, elle ne voulut point survivre à son déshonneur, et se tua. La vue de son corps, porté par Brutussurla place publique, excita une indignation violente, qui bientôt se changea en une révolte ouverte. On ferma les portes de la ville; et quand Tarquin se présenta devant ses murailles , il les vit couvertes d'une foule de citoyens armés, qui lui signifièrent un décret d'exil pour lui et pour toute sa famille, et l'abolition de la royauté dans Rome.
Tarquin se retira à Céré, en Étrurie, où deux de ses fils vinrent le joindre. Sextus alla chercher un asile à Gables; mais les parents des victimes qu'il avait immolées aux projets] ambitieux de son père s'emparèrent aussitôt de sa personne, et le mirent à mort.
Cependant la nouvelle république s'était organisée; sous le nom de consuls, elle avait nommé à la place d'un roi deux magistrats annuels, Junius Brutus et Tarquin Collatin. Elle s'attendait à avoir bientôt à soutenir une guerre contre Tarquin; et, en effet, ce prince , autour duquel se réunissaient en grand nombre tous les hommes dont la révolution qui venait de s'opérer contrariait les vues , ou lésait les intérêts, s'était déjà adressé aux Tarquiniens et aux Véiens; mais, avant d'attaquer à force ouverte, il voulut essayer d'une conspiration. Les patriciens qui avaient hérité de son autorité avaient seuls profité du changement de gouvernement : le peuple n'y avait rien gagné. Peutêtre eût-il vu avec indifférence une restauration. Mais, parmi les patriciens eux-mêmes , une foule de jeunes gens
1 Montesquieu, Grandeur et décadence des Romains, chap. I.
regrettent un état de choses où la licence était tolérée. Tarquiu envoya des députés réclamer ses biens. Le sénat délibéra longtemps, et finit par consentir à cette restitution. Le temps que cette affaire avait demandé avait été mis à profit par les députés. L'argent de Tarquiu, habilement distribué par eux, avait beaucoup augmenté le nombre de ses partisans; ils avaient tramé contre la république une conspiration où étaient entrés les deux fils de Brutus. Mais leur secret fut livré aux consuls par un esclave (Vindex). Les conjurés, les deux fils de Brutus eux-mêmes, payèrent de leur tête leur participation au complot; , enfin le sénat revint sur sa décision au sujet des biens du roi, et il en abandonna le pillage au peuple, afin, dit Tite- Iive, qu'ayant une fois porté la main sur les dépouilles royales , il perdît pour toujours l'espoir de faire la paix avec les rois \
La guerre était le seul moyen qu'il restât à Tarquin ; il , se hâta d'aller attaquer Borne , avant qu'elle eût eu le temps de se remettre du trouble causé par la conspiration qui venait d'y être découverte. Dans le combat, Aruns a , le plus jeune de ses fils , courut contre Brutus ; ils se tuèrent tous deux. Cependant les Romains furent vainqueurs, et
1 Les champs des Tarquins, situés entre la Tille et le Tibre, furent consacrés au dieu Mars, et ce fut depuis le champ de. Mars. Il .s'y trouvait alors du blé prêt à être moissonné ; ce blé consacré ne pouvait être consommé : on coupa les épis avec la paille , et Ton jeta le tout dans le Tibre, L'eau était alors très-bassse; les gerbes s'arrêtèrent sur un bas-fond ; elles s'y couvrirent de limon, et donnèrent ainsi naissance à un atterrissement qui , avec le temps et le travail des hommes, finit par devenir une île où s'élevèrent des temples et des portiques. Cette île fut consacrée à Esculape , qui y avait un temple célèbre , sur l'emplacement duquel s'élève aujourd'hui l'église de Saint-Barthé-
L'esclave Vindex , qui avait sauvé la république, fut fait citoyen romain, et donna son nom à une espèce d'aflranchissenent (vindicta), qui , depuis, conféra toujours le droit de cité.
2 Aruns était le nom que les Étrusques donnaient au plus jeune de leurs fils. Plus loin , nous verrons ainsi désigné l'un de ceux do , Porsenna.
HIST, DES CINQ PREMIERS SIECLES DE ROME. . 6j
l'autre consul, Valerius Publicola1, obtint, à son retour, les honneurs du grand triomphe.
Tarquin cependant ne se découragea pas : il implora les secours de Lars Porsenna % roi de Glusium; c'était un des princes les plus puissants de l'Étrurie. Il marcha contre Rome, à la tête d'une armée nombreuse. Jamais terreur pareille ne s'empara des Romains : tout s'enfuyait de la campagne dans la ville; il semblait qu'il ne pût y avoir de sûreté qu'à l'abri des murs et derrière le Tibre. Encore cet asile faillit-il être promptement violé. L'ennemi s'était emparé du Janicule; un pont de bois [ports Sublicius) donnait de ce côté entrée dans la ville. La garnison s'était enfuie par là, et les ennemis en la poursuivant y seraient entrés avec elle, sans la valeur d'Horatius Coclès, qui, seul les arrêtant à l'entrée du pont, donna ainsi le temps à ses concitoyens de le rompre derrière lui. Il se jeta ensuite tout armé dans le fleuve, et, malgré une grêle de traits, regagna sain et sauf la rive opposée. Ses concitoyens se montrèrent reconnaissants ; ils lui firent ériger une statue sur la place des comices; ils lui donnèrent autant de terres que pouvait en enfermer un cercle tracé en un jour par une charrue; et, dans la disette qui ne tarda pas à se faire sentir, chacun retrancha sur sa propre nourriture, pour contribuer à la subsistance du héros 3.
1 Tarquin Coilatin , dont le nom et la naissance faisaient ombrage *u sénat, avait abdiqué, et s'était retiré à Lavinium, où il avait transporté sa famille et ses richesses. Valerius avait été nommé consul à sa place.
2 M. Cari. Ottf. Muller a prouvé que le mot Lars était un prénom, et non, comme on a pu le croire en le voyant accolé ordinairement à des noms de princes, un nom de dignité.
3 Tel est le récit que nous a laissé Tite-Live, du dévouement d'Horatius Coclès , dévouement dont nos guerres offrent plus d'un exemple, ne rat-ce que celui de Bayard sur le Garigliano. Polybe , qui raconte ce fait (VI, 55 ), pour prouver jusqu'à quel point les Romains portaient le dévouement à la patrie, semble faire mourir Horatius Coclès: xaxà TcpoaCpwtv {jLetTJXXaÇe tèv pfov. Niebuhr en conclut que font le récit de Tite-Live , suivant lequel Horatius arriva auprès des siens sans avoir été atteint par les traits des ennemis, incolurms ad êuqs transnavit, n'a aucun fondement historique, et n'est autre
Porsenna, repoussé dans cette première attaque, et renonçant au dessein de prendre la ville d'assaut , convertit
chose qu'un épisode de ces prétendus poëmes dont il fait l'unique source de l'histoire romaine. Mais, de bonne foi, peut-on tirer une pareille déduction de cette divergence, qui vient peut-être uniquement de ce que Polybe , pour donner plus de force à l'exemple qu'il citait , s'arrêtait avec intention à l'acte de dévouement du héros romain , et ne croyait pas nécessaire d'ajouter ce qu'il était devenu , puisque c'eût été diminuer l'émotion qu'il, voulait produire ? D'ailleurs, des termes employés par Polybe , il ne résulte pas rigoureusement que Horatius trouva la mort dans le Tibre ; car, comme l'a fort bien remarqué Schweighaeuser, xaxà upoaÊpeo-iv {jLex^XXaÇs tôv pfov peut se dire également et de celui qui periculo sponte suscepto succumbit, et de celui quitquum morti se des tinasset,incolumist amen evadit.
Tite-Live semble avoir prévu les doutés que provoquerait cet acte héroïque , quand il ajoute : Rem ausus plus famœ habUuram cul posteros quamfidei. Tel est aussi le sentiment de Florus, qui étend cette réflexion aux épisodes de Mucius Scaevola et de délie : Tune Ma romana prodigia atque miracula, Horatius , Mucius , Clelia : ~ quœ nisi in Annalibus forent , hodie fabulœ viderentur. N'est-il pas évident que par ces mots': in Annalibus , il s'agit des Grandes Annales? Car la mention de ces trois personnages dans les annales des historiens postérieurs ne serait pas , aux yeux de Florus, une preuve d'authenticité suffisante.
On s'étonne que, d'une pareille variable et de quelques autres qui n'ont pas plus d'importance, en ce qu'elles itô touchent pas au fond du récit, on tire cette conséquence, que toute l'felgtoire de la guerre de Porsenna offre le caractère d'une épopée; qu'elle ^d'abord eu cette forme, et que, par conséquent, tous les acteurscH^edran[,esont imaginaires. Mais alors comment expliquer la statue élev& à Horatius Codes dans le comice , puis transportée plus tard dans leVVulcanal (Aulu-Gelle, IV, 5;Plutarque, Publicolat chap. XVI, et Victor, De viris illustr., c. XI), et qu'on voyait encore à Rome' du tecPP8 <te Pline ( XXXV, 5 ou 13)? Serait-ce aussi une fiction poétique ? \
Niebuhr élève encore une objection relativement à la récomplf que Rome reconnaissante décerna à Horatius : Agri quantum\ diecircumaravit,dalum. Il fait remarquer qu'on aurait rendu \ ratius bien riche, parce qu'on lui aurait donné environ une liS carrée; et qu'alors la république n'avait ni la possibilité , ni mémel,a volonté, de faire de pareilles donations. Quelques interprètes, frapp de cette considération , ont entendu circumaravit des détours < fait la charrue pour tracer les sillons. Mais cette interprétation évidemment forcée, et l'on répond avec raison que la récompense ^ tionale se serait bornée à un arpent de terre (jugum vocabal quod unojugo boum in dieexarariposset,Plm., h. n XVIIïf i3)-
le siège en blocus, et, laissant un corps d'observation sur le Janicule, alla camper dans la plaine au bord du Tibre. Borne se trouva bientôt réduite à l'extrémité. Un jeune patricien, C. Mucius ', conçoit alors le projet de déli-
Mais faut-U donc attendre, dans des traditions de ce genre, une exactitude bien rigoureuse ? Quelle qu'ait été l'étendue de terrain accordée à Horatius Codés , il est constant que son action , attestée par un monument public , méritait une récompense nationale, et que Tusage de déterminer par le sillon d'une charrue , par la course d'un eheval, d'un âne , etc., les limites des concessions de ce genre, se rencontre en Asie, du temps d'Hérodote ( IV, 7 : 8i8o<jô<xi 8e ol Sià toOto, 5aa àv faitcp ëv ^{liprj |uyj 7cepieXà<np aOroç); en France , sous les rois francs et sous Charlemagne; dans les mythes Scandinaves, dans les romances turques , etc. Voyez Jacob Grimm , Deutsche Rechts Alterthiïmer, p. 86 et suiv.; M. Michelet, Origines du droit français , p. 77 et suiv.; Niebuhr, Hist. rom., 1. 1 , p. 603. C'est le même procédé qu'on employait pour tracer les limites des villes ( Verrius Flaccus, sub voc. Primigenius sulcus, p. 93; Varron, L. L., V, 143, Egger). C'est ainsi que Rom u lus, dans la tradition, trace le promœrium (Plutarque, Rom., chap. XI).
1 La famille Mucia était plébéienne, puisqu'au quatrième siècle un P. Mucius est tribun du peuple ; or, C. Mucius Scœvola est patricien dans le récit de Denys d'Halicarnasse, noble dans .celui de Tite-Lfre : donc toute cette histoire est une pure invention des poètes romains. Tel est le raisonnement de Niebuhr, et après lui de M. Michelet. Mais qui prouve que la famille Mucia ait toujours été plébéienne ? Niebuhr lui-même reconnaît dans un autre passage de son livre (t. II, p. 36 de la trad. fr. ) qu'il y eut à Home des familles qui renoncèrent librement au patriciat, et qui devinrent plébéiennes. Pourquoi les Mucii n'auraient-ils pas été dans ce cas ?
Autre objection. Mucius, pour reconnaître la magnanimité de Porsenna , lui révèle que trois cents jeunes Romains ont conspiré contre ses jours : Trecenti conjuravimus principes juvenlutis. Niebuhr est encore arrêté par ce nombre de trois cents, qui , dit-il , revient toujours partout où se retrouvent les anciens poèmes. M. Michelet , sans doute pour justifier cette observation de son devancier , fait remarquer que Mucius commence par confier son secret au sénat , c'est-àdire à trois cents personnes. Ce nombre est sans doute aux yeux des critiques un nombre purement symbolique. Soit; mais qu'on en tire cette conséquence que partout où on le rencontre on doit reconnaître les traces d'un poème , c'est ce qu'on ne peut admettre. En raisonnant ainsi , il faudra éliminer de l'histoire grecque l'épisode de Léonidas, à cause des trois cents Spartiates, effacer des annales de Thèbes toute la période d'Épaminondas , parce que le bataillon sacré se composait de trois cents hommes. Conjecture pour conjecture, j'aimerais mieux
rjO CHAPITRE II.
vrer sa patrie. Après en avoir obtenu la permission du sénat , H sort de la ville, pénètre dans le camp ennemi, et se mêle à la foule qui entourait le tribunal de Porsenna. On distribuait alors la solde aux troupes ; un secrétaire était assis auprès du roi, vêtu à peu près de la même manière. Il le prit pour le prince , et le perça d'un coup de poignard.
Arrêté aussitôt et conduit devant le tribunal , il épouvante le roi, en lui faisant entendre qu'un complot mystérieux est tramé contre sa vie. Porsenna ordonne qu'il soit à l'instant entouré de flammes, et le menace de l'y faire périr, s'il ne lui en livre la trame. « Vois, répond Mucius, « combien le corps est peu de cbose pour ceux qui n'ont « en vue que la gloire. » Et en même temps il pose sa main sur un brasier allumé pour le sacrifice , et la laissa brûler comme s'il eût été insensible à la douleur. Étonné de ce prodige de courage , le roi s'élance de son tribunal , or* donne qu'on l'éloigné de l'autel , et lui rend la liberté. Alors, Mucius à qui la perte de sa main droite fit donner, dans la suite, le surnom de Scœvola, lui découvrit que trois cents jeunes gens avaient juré de délivrer leur patrie
croire que quelque temps avant l'expulsion des Tarquins, et, malgré la défense du tyran, il s'était organisé à Rome une hétairie , à l'exemple de l'hétairie pythagoricienne, alors dans toute sa force, et que cette société secrète, dont les dangers de la patrie entretenaient la ferveur, avait confié à Scaevola la mission dont il s'acquitta avec tant de dévouement et de courage. Si cette conjecture est fondée, comme je suis porté à le croire, on s'expliquerait sans peine que le roi étrusque, qui, peut-être déjà à cette époque, avait imposé à Rome le traité onéreux dont parlent Pline et Tacite, et sur lequel Tite-Live, faute d'avoir connu ce monument, ou dans l'aveuglement de son patriotisme, garde un silence absolu, ait cédé à la crainte d'un danger qui menaçait sa vie à tous les instants, et préféré avoir, dans un peuple aussi jaloux de son indépendance , plutôt des amis que des sujets. Ce serait encore une preuve en faveur de l'authenticité de cette époque de l'histoire romaine. Ce qu'il y a de constant , c'est que l'influence de la société pythagoricienne se répandit et se maintint longtemps en Italie , en Grèce, et même en Asie Mineure. On peut à cet égard lire ma dissertation sur une inscription de Délos ( Expéd. de M orée , t. III , p. 24 et suiv., et t. II , p. 110 et suiv. du tirage à .part).
HIST. DES CINQ PRSMtfcftS SIECLES DE ROME. Jl
en lui donnant la mort, et qu'a était le premier que le sort eût désigné pour le frapper *.
■ Tel est le récit de Tite-Live , qui place , après le dévouement de Mucius Scévola, le trait de courage attribué à la jeune délie. — Porsenna, épouvanté, suivant lui, par les révélations de Mucius, envoie à Rome des ambassadeurs pour demander la paix. Un traité est conclu , et les Romains obtiennent l'évacuation du Janicule , mais en donnant des otages. Clélie, Tune des jeunes filles livrées ainsi aux Étrusques, excitée par les honneurs accordés à Horatius Coclès et à Mucius, conçoit le hardi projet de les imiter, pour en obtenir de semblables ; elle persuade à ses compagnes de la suivre , et, trompant la vigilance des gardes , elle se jette dans le Tibre, le traverse à la nage, et rentre dans Rome.
Porsenna réclama ses otages; on les lui restitua : mais , rempli d'admiration pour le courage de Clélie, il lui rendit la liberté, et lui permit d'emmener avec elle celles qu'elle voudrait d'entre ses compagnes. Elle choisit les plus jeunes, et courut les rendre à leurs parents. Le sénat la récompensa en lui élevant une statue équestre dans le haut de la voie Sacrée.
Il est difficile d'admettre que la fuite de ces jeunes filles ait eu le motif que lui attribue Tite-Live. La conjecture que nous exposons dans la note suivante, bien qu'elle intervertisse l'ordre chronologique adopté par l'historien romain, nous parait plus vraisemblable. Quant au fait même de la fuite de Clélie , il est , comme le dévouement d'Horatius et de Mucius , attesté par trop de témoignages pour qu'on puisse le révoquer en doute.
Cependant les historiens n'étaient pas d'accord sur cet épisode. Tite-Live a suivi la tradition la plus généralement reçue , et qu'il avait retrouvée dans Pison, avec lequel il diffère seulement en ce point, que ce dernier faisait élever une statue à Clélie par les otages eux-mêmes. (PL, H. N., XXXIV, 13.) Un autre récit qu'avait suivi Annius Fetiatis (Pi. ibid.), et que Plutarque a reproduit ( De mulier. virtut.y XX), faisait surprendre les otages par Tarquin au moment où on les amenait dans le camp étrusque; et tous étaient tués , à l'exception de Valéria, fille du consul Publicola, qui regagnait Rome. Pour concilier cette tradition avec la première , il faut supposer que, parmi les otages qui accompagnèrent Clélie, se trouvait une Valéria, qui devint, dans les mémoires de sa famille , l'héroïne de l'aventure ; mais cette substitution de noms , qui trouva peut-être quelque créance chez certains historiens amis des Valeruy beaucoup plus puissants que les Cluiliiy ne put prévaloir sur la véritable tradition, et la gloire d'un généreux dévouement resta à Clélie. J'insiste sur ce point, parce qu'on en peut déduire cette conséquence, que les falsifications historiques dont les familles se rendaient coupables avaient peutêtre moins d'inconvénients qu'on ne l'a prétendu : en effet , il était
Malgré ces actes d'héroïsme, malgré les avantages, sans ] doute exagérés, obtenus par les consuls P. Valerius et T. Lucretius, Porsenna prit Rome, et lui imposa de si duresconditions, qu'elle ne pouvait, dit Pline, avoir de fer que pour I les travaux de l'agriculture l : toutefois il ne la força pas à
bien difficile qu'elles n'eussent pas lieu au préjudice de quelque autre race illustre , dont l'énergique protestation éclairait l'opinion et rétablissait la Yérité.
1 Tite-Live parait avoir ignoré complètement que le traité en ques- , tion avait été imposé à Rome par Porsenna, à la suite d'une victoire ] qui avait rendu les Étrusques maîtres de Rome; fait important sur lequel ne peuvent laisser aucun doute les deux passages suivants, que Beaufort a cités le premier : I
In f céder e quod , expulsis regibus , populo romano dédit Pot- \ sema, nominatim comprehensum invenimus, ne ferro nisi t* agricultura uterentur. Et stylo scribere intutum, ut vetustissimi auctores prodiderunt. ( Pline , H. N., XXXIV, 39.) j
Sedem Jovis optïmi maximi, quam non Porsenna, dedita urbe, ' neque Galli capta, temerare potuissent. (Tacite, HisL, III, 72.)
Est-il vrai, comme l'a prétendu Beaufort, et comme l'ont répété après lui MM. Micali, Wachsmuth et d'autres, que le traité dont parle Pline existait encore du temps de cet auteur ? Le passage même que nous venons de citer permet d'élever des doutes à cet égard. En effet, Pline ne parait y faire allusion que sur la foi de très-anciens auteurs, ut vetustissimi auctores prodiderunt; d'où l'on peut conclure qu'il n'avait pas le monument lui-même sous les yeux. Gela posé, on peut se demander quels étaient les auteurs qui lui avaient fourni un renseignement aussi curieux.? Ce n'était certes ni Fabius, ni Pison, que Tite-Live a consultés en cet endroit; ni Hemina, dont le récit s'accordait avec celui de Tite-Live (voy. le fragment sur Scaevola dans Nonius, au mot censere), et que Pline (XIII, 13; XXIX, 1 ) qualifie d'auteur très-ancien, bien qu'il fût postérieur à Fabius et à Pison. Peut-être était-ce Cincius et Acilius; Cincius surtout, qui poussait si loin l'exactitude, et qui avait eu recours aux anciens traités pour la rédaction de son histoire. Quoi qu'il en soit, il est évident que si la vérité a été altérée en cet endroit , ce n'est pas à notre auteur qu'il faut s'en prendre , mais à ses devanciers.
D'ailleurs le passage, de Pline et celui de Tacite ne sont pas complètement d'accord. Suivant l'un , Rome aurait essuyé une défaite qui lui aurait fait perdre l'autonomie; suivant l'autre , elle aurait bien été obligée de se rendre ; mais le Capitole, c'est-à-dire la citadelle, serait , comme à l'époque des Gaulois, restée au pouvoir des Romains; car, malgré toutes les subtilités de Niebuhr pour modifier le sens du passage de Tacite , on ne peut en admettre aucune autre interprétation.
BIST. DBS CDf Ç »imi. OTCI.BS DB ROMB. #3
recomttdtreson andeumàtrex Rme itBtffrop ii^iMUmili i pour qû*ttiic préftrAt pas'la garier peor Uinméaie. Il
Aian40lMMviAae4eUrfrise.de Rembjiax les Étrusques fournut, d'après, les principes de Niebuhr,. laisser des doutes, puisque les textes qui le constatent présentent des contradictions. Mais , <e& admettant qu'A soit incontestable^ et pour >ma part je le < repose tountnM/aVegtpagÀmyujihèq dette «ueneifar avec la.tnidftieB gûriej par tâfcotiive, ou gtuttôt, de reconstituer .l'histoire de cette ipegue à Ymàe de ces données en apparence si opposées Tune à l'autre. Essayons de le faire.
Rome expulse les Tarquins. 'Porsenna prenéeu* main leur défeuae et vient' avec «ne armée nembTo**e*fenfter es les rrélaulir. ll<eecupe k.Iasêcute^:pe^eB(âmpertaBteé'eùâl4amine tous les mouvements de «a» ennemis ; et, malgré le dévouement d'Horatius Codés , malgré le succès peutrétre exagéré des consuls Herminius et Talerios, il parvient à pénétrer dans Rome et ks'en rendre mettre ,ean» toutefois pouvoir «'emparer de<la«iteÉiel}e, qu1Ld»nVee oantenterds tenir bloquée. Dans ee*te»i»eonsta«ce, ilioblige* tous les habitants de la ville à lui livrer. leurs^Hues, comme on peut le conjecturer d'après un passage de Denys d'Halicarnasse (Srôovre; xotl àyopàv, xal ôwXa, xat tâXXa, ocrcov ëôéovro Tu^^vol^apaa/éïv fort t$ «araXvoet tou raMpau* Y, 65, p. 329, €.).'U<àerâent mémeuaugeiBux detonsercer le; stylet dont «œfaftust^amr écrire. En signe de soumission , le sénat lui envoie un. , icône d'ivoire et les insignes de la dignité royale. (Denys (L'Haï., V, 35, p. 303, D.) Toutefois , le roi étrusque ne croit pas devoir s'établir dans Rome, dont le^sejour est dangereux pour lui faut que le Capitote n'est pas en-seu pouvoir.. H rate dans son «amp.de l'autoettôtédie Tmee^ et, pouah t-'aesurer -de 4a tranquillité des Romain*,, il. se fait donne* des otages.
Du reste, Porsenna oublie complètement le motif qni lui affitt commencer la guerre : il ne rétablit 'pas les Tarquin*, et ne songe qu'à acceoitre sa puissance au moyen de territoires qu'il se fait céder. Son fils Aruns estméme chargé par lui d'aller soumettre Aride, qni, par sa. position inexpugnable, était alors, comme le remarque judicieusement .Niehuhr, la principale ville du Latium , et que pour ee motif il veut .ajouter à ses États.
Hais Aruns échoue dans cette tentative , l'armée étrusque est battue. A cette nouvelle , dont Rome doit peut-être la connaissance à la courageuse fuite de délie, l'un des otages livrés à Porsenna, une société secrète, formée pendant les dernières années de la tyrannie, et dont les dangers publics ont resserré les liens , se réunit malgré la surreuTauce des vainqueurs. C. Mucius , l'un de ses membres , est désigné pour sauver la patrie. U échoue ; mais sa fermeté héroïque , ses révélations effrayantes changent les sentiments de Porsenna, qui ne peut envisager sans terreur le duel opiniâtre dont il est menacé. D'ailleurs, son armée est affaiblie par la défaite d' Aruns ; le Capitole résiste toa- HIST. ROM. 4
74 C&APTOUB IL
comptait sans doute pouvoir de là s'avancer à la conquête du Latium; mais cette tentative réussit mal; son armée fut battue, et Rome recouvra son indépendance.
Tarquin ne désespéra pas encore de reconquérir ses États ; il s'adressa aux Sabins. Ainsi la guerre tournait autour de Rome. Mais parmi les Sabins plusieurs inclinaient à la paix. Ces montagnards pauvres et belliqueux étaient, il est vrai, jaloux de Rome; mais ils s'inquiétaient peu de faire dans cette ville une restauration au profit de Tarquin. Cependant ils combattirent pendant cinq années. A la fin pourtant, un de leurs plus riches citoyens, Atta Clausus, émigra à Rome avec cinq mille de ses clients, et y fonda la puissante famille des Appius, qui, dans la suite, se distingua toujours par son esprit aristocratique et ambitieux. Cette défection favorisa les efforts des Romains, et ils imposèrent la paix à leurs ennemis.
Rome croyait enfin avoir acquis une paix durable; mais à peine fut-elle débarrassée des Sabins, que le vieux roi, infatigable dans sa haine, et aidé par son gendre Mamilius Octavius , chef de Tnsculum , souleva contre elle ses plus redoutables ennemis, les Latins, dont la puissante confédération mit la ville, désolée d'ailleurs par les dissensions intestines, dans un sérieux danger. Mais Rome réunit toutes ses forces , créa un dictateur, et força ses ennemis à souscrire une trêve d'une année. Cette trêve expirée, la guerre recommença; un nouveau dictateur, A. Postumios,
jours; et s'opiniâtrer à asservir un peuple si jaloux de sa liberté; un peuple où les femmes elles-mêmes montrent tant de courage, et de patriotisme, c'est peut-être vouloir préparer sa propre ruine. Il se retire donc, se contentant des territoires dont il avait précédemment obtenu r abandon, et, par là, le traité dont parle Pline se trouve aboli.
Ces conjectures, comme on le voit, s'écartent peu du récit de Tite- Live, et changent seulement l'ordre de quelques faits.*Elles expliquent comment l'orgueil national a pu passer sous silence, sans trop altérer la vérité historique, une occupation qui ne fut pas complète, et un traité qui ne dut recevoir qu'une exécution momentanée: elles font comprendre enfin comment Rome se vit affranchie de la domination étrangère sans recourir, ainsi que le suppose Niebuhr, à une insurrection sur laquelle les historiens se seraient tus, on ne voit trop pour quel motif, puisqu'elle eût été un titre de gloire.
HIST. DBS CINQ PRBMIBRS SIBCLES DE ROME. jS
partit à la tète d'une armée nombreuse, et rencontra l'ennemi près du lac Régille, sur la frontière du territoire de Tusculum.
Postumius était sur le front de la première ligne, occupé à ranger ses troupes et à les exhorter an combat, quand le vieux Tarquin, oubliant son âge et sa faiblesse, pour ne songer qu'à sa haine, lance son cheval contre lui; blessé * au flanc droit, le roi est aussitôt entouré par les siens, qui le mettent en sûreté. A l'autre aile, iEbutius, général de la cavalerie, allait se précipiter sur Octavius Mamilius; le chef tusculan le voit venir, et pousse son coursier contre lui. Leurs lances se croisent, ils se rencontrent, et leur choc est si violent, qu'^Ebutius a le bras traversé , et que Mamilius est frappé à la poitrine. Les Latins l'entraînent aussitôt dans leur seconde ligne. Pour JSbutius, qui de son bras blessé ne pouvait plus tenir son arme , il quitte îe champ de bataille. Le général latin, sans faire attention à sa blessure, ranime le combat, et, voyant ses soldats atterrés, il Êiit avancer la cohorte des exilés romains, qui rétablissent le combat.
Les Romains commençaient à lâcher pied sur ce point, quand M. Valerius, frère de Pubiicola, apercevant le jeune Tarquin à la tête des transfuges, enfonce ses éperons dans les flancs de son cheval, et fond sur lui la lance en arrêt. Tarquin , pour se dérober à sa fureur , se réfugie dans les rangs des siens. Valerius, emporté par son ardeur, vient heurter le front des exilés, et reçoit dans le flanc un coup qui le perce de part en part.
Le dictateur voyant alors les exilés s'avancer au pas x de course,, et les siens commencer à plier, donne à la" cohorte d'élite qu'il gardait auprès de lui pour sa défense, Tordre de traiter en ennemi tout Romain qui tenterait de prendre la fuite. Ainsi placés entre deux craintes, les Romains ne songent plus à fuir, et reprennent leurs rangs. La cohorte du dictateur donne alors pour la première fois; et ce corps, dont les forces et le courage sont intacts, taille en pièces les exilés, épuisés de fatigue. Alors un nouveau combat s'engage entre les chefs. Le général latin»
4*tW>itoeds*a*4»i^qp^ vivement sur sa première ligne.
l%fjU»ltetf«»itf ^>HWH^^ qui
iti&imcfreikthQnrwdffe,, fet, jsacai»aisii»*-iaik«iiHeii d'elle JMajwMiîfi^ili^ottaflue avÊC^ttfc^t.fiftroWiiwicDrcijqoe me rtêasilàz le.fewe. le, général derte o*vakm,fet/le teie «hi tP«emiôP«(»ç>.; mwsy^bientét.apflè*, nVflstiluit*iftiae Messe «jBavtellemeat.
t .^*4iflteleur.r»q^t rinfeatoBierfaligiiée, ordonne à >Ia ««MrateBi»îdft«meitee<çâôd à terra et data remplacer an pre- <aaierjxang*Jkinsi .««courue, rin£anterieT^pend«nirage, et A'arniéeifttine -oommeoce à plier. Les «towaiiers -remon- AentalôFS sur.toirs.4îlieMaux.vafiû de j^rauifvi^Jieniiemi, «et las. fantassins raancheatsur 4ews -traces. «Le dictatear «ooaiua flempleà Castor, et.promit^ies prifeau peamier et au«ô«ôûd fioldat .qui eotoôraient .dans le camp» des 'Latins. JJardeur.iut telle,, que, du même élan «qui didpepsa l'en- Atari* les RomakiSc&'fi»^arèr«nt ùe son «amp. Telle fut la bataille du lac Eégille '. Ce fat, dit Tite-Lrvev auquel nous
i «Xafcataille du lac Régille, telle que la dépeint Tite-Iive^festpas, 'dltNiebuhr, un choc de deux armées ; c'est un combat héroïque, comme 4Mfe&> Ptliade. Toueles-ehefe ee rencontrent en combat singulier , et Jwtpeaeher la vietotot tantôt d'un «coté, tantôt de loutre, tandis .iqteJAfrmaasefr luttent san&*ésultat. Le dictateur PeetaatiuaàleBse le roi Tarquin, qui s'oppose à lui dès le commencement de ku bataille. T. iEbutius, le général de la cavalerie , blesse le dictateur latin;, mais q«i-Hiô»e,' «Messe dangereusement, est obligé de quitter la mêlée. Mamilius , simplement provoqué par sa blessure, conduit à la charge la cohorte des émigrés romains, etrompt les premiers «angsdes ennemis : la fiction romaine ne pouvait concéder cet honneur qu'à des concitoyens , sous quelque drapeau qu'ils combattissent. M. Valerius, •sornommé Maximus, tombe en arrêtant leurs succès : Publius et Mar- OBsv teft^fite de vPoblioola , trouvent la mort en voulant sauver le corps dateur oncle*.Mais, avec ea .cohorte, le dictateur les venge tous: il bat et poursuit les émigrés. En vain Mamilius cherche à rétablir le combat; T. Herminius est. percé d'un javelot pendant qu'il dépouille le (général krtin. Enfin , les chevaliers romains , combattant à pied devant Jews enseignes, décident la victoire , puis ils montentà cheval et dispensent l'ennemi. Pendant Ja Aalaille , le dictateur avait voué an ) aux Dioscures : on vit cembattre.aux premiers /«ang9 deux
HIST. DES CINQ PHEMmSlMBCLES DE ROME. Jf
avens emportant» .ee«féfcîty Itf^àiiBportiwrt^et* ta «pktt actanfoqiuMlés Regain» OTsse^'Mf y wjti^f«««*à;W(ik-
jeaB6^sawrief»à l»taill»>8iga«t6»|a«f efc <*mfa% «ard&etfevuas' blancs. Et comme, immédiatement anrès^*nw»tie»>*i ««ttiiM B|frv porte que le dictateur avait promis des récompenses aux deux,, premiers qui escaladeraient les remparts du camp ennemi, je soupçonne, que le poème disait que personne n'avait réclamé ce prix , parce que ce furent les Tyndarides qui ouvrirent le passage aux. légions. L*i poursuite n'était pas encore achevée,, que déjà les héros , couverts, xfei poussière et de sang , apparurent, à Rome ; ils se lavèrent eux et tau* armes à la fontaine de Juturna, près du temple de Vesta* et Us anaen/H cèrent au peuple assemblé dans le Comitium l'événement de la jour* née. Le temple promis par le dictateur fut relevé de l'autre côté de la* source; et sur le champ de bataille un pied de cheval, imprimé dan* le basalte, attesta la présence de ces guerriers surnaturels.
« Ceci > sans doute , est riche de beautés<épioues>; et néanmoinsnes . historiens ne connaissaient probablement plus l'ancienne, forme doce, récit dans toute sa pureté. Ce combat de géants-, dans lequel les dieux . apparaissent, termine le chant des Tarquinsiet je suis convaincu, que je devine juste en avançant que le vieux poëme faisait périr daost cette mort des héros toute, la génératien,qui était en gjuuw&denni» le crime de Sextus, lequel , selon le récit dé Denys, y périt augsi„S&i dans cette narration le roi Tarquin quitte le champ de bataille après, avoir été blessé, c'est que Ton a voulu la concilier avec & notion bistorique qui le fait mourir à Cuntest. Mamilius.e&t tuéu A£arcu&Vateriu&> Maximus.est tué , sans. préjudice des traditions historique&qui,Je.fnnt> encore dictateur plusieurs années après *; et P. Valerius> qui trouvei aussi la mort , n'est pas , à coup sûr, le fils de Publicola , mais FubbVi cola lui-môme. Herminius ne manque point; bien certainement on, n'avait pas» oublia non plua Lartius,, l'autre compagnon da Ceclès*. et qui sans doute n'était pas. différent, du premier dictateur * seule* . ment il est caché, pa*ceque le poème a mis un. autre à la tétedei rarmée. Ainsi les. mânes de Lucrèce sont apaisés, et les hommes. des^ temps, héroïques ont dUpajju du monde avantage, dans l'Étal qu'ils* ont afijanchvllnjustice règne et donne naissance à rinsucre«tiojL*i (Kiehotayt. II^p, 349 deia.tr. fc.> ».
Présentée, de, cette manière, la bataille du lac Régille a effective^ ment quelque chose de poétique qak la rapproche, desgrandes^noj^uf» , Hais Niebuhr est-il de bonne foi quand il prétend que TitôrUne.Ui raconte avec toutes- ces circonstances? Ne lui prétert-il pas AerJaénajGuW taûs qui ne. se retrouvent que dans son auteur, favori, le rhéteur Dn*i ags d'Halicafoasae.?. N'est-ce pas chez, «et. écrivain <VI, U)qi«M&*r
JHyi une erremr id^ea* Manias, et non Marcas VaîéWm,qui fat plus tard!. mtmué «Uetfttewn- (V*j*m9igh*; Jm.' mm, ad ntnm €CUX), et mes vote» sur Tite-Lhre , VgrvVt ±\éks 3».
78 CHAjrcrax 11.
tateur et le général de la cavalerie rentrèrent triomphants à Rome ; enfin les chevaliers , qui avaient si puissamment contribué à la victoire, allèrent à cheval an Capitole, la tète couronnée de lauriers; et, depuis, cette fête se renouvela chaque année pour eux. -
Les Latins demandèrent la paix, et l'obtinrent en s'obligeant à fournir aux Romains, à titre d'auxiliaires, la
blius et Marcns, fils de Publicola, trouvent la mort en voulant sauver le corps de leur oncle , fait que d'ailleurs je ne révoque pas en doute ? If est-ce pas lui seul qui fait intervenir Castor et Pollux dans la bataille , qui les présente portant à Rome la nouvelle de la victoire? N'est-ce pas lui seul enfin qui fait mourir dans le combat Sextus Tarquin, déjà mort depuis longtemps à Gabies ? Aucun de ces ornements , aucune de ces traditions plus ou moins fabuleuses, ne dépare le récit de Tîte-Live; il eût été juste d'en convenir. Mais il fallait à toute force retrouver les traces d'un poème, et l'on a jugé plus commode de prêter à un historien judicieux les mensonges d'un Grec qui sacrifie sans cesse la vérité à l'utile plaisir de flatter ses maîtres. Libre d'ailleurs à Niebuhr de renchérir sur le rhéteur grec , et de supposer que Lartius, l'un des deux compagnons d'Horatius Coclès\ n'avait pas été oublié dans le poème , parce] que l'autre , T. Herminius , est l'un des héros du combat. Quand on s'avance aussi librement dans le champ des conjectures, on ne doit pas connaître de limites.
En défendant Tite-Live contre les attaques du critique allemand , je ne prétends pas affirmer que le récit de l'historien romain soit exact en tout point, et n'ait pas reçu quelques embellissements. Mais là s'arrêtent mes concessions. Un combat aussi décisif, puisqu'il mît la confédération latine sous la dépendance de Rome, devait avoir laissé un profond souvenir chez les deux peuples et dans les familles qui s'y étaient distinguées. Il avait rendu populaires les noms d'£butius, de Postumius et d*Herminius; et le temple des Dioscures, élevé près de la fontaine de Juturne, en avait éternisé la mémoire. Bien plus , l'utile secours de la cavalerie dans cette journée célèbre était rappelé chaque année par une fête qui avait lieu aux ides de quintilis , date de la bataille. Après un sacrifice solennel offert par les principaux chevaliers, tous les membres de l'ordre équestre, couronnés d'olivier , revêtus de la trabea, divisés par tribus et par centuries, montés sur leurs chevaux et rangés comme s'ils revenaient du combat, partaient du temple de Mars, situé hors des murs, parcouraient la ville, et, traversant le Forum, venaient défiler devant le temple de Castor et Pollux, portant tous les insignes qu'ils avaient reçus de leurs généraux comme récompense de leur valeur. Cette imposante procession , où figuraient souvent jusqu'à cinq mille chevaliers , avait lieu encore du temps de Denys d'Halicarnasse (VI, 13), qui juge ce spectacle digne de la grandeur de l'empire : àgia tov iieyédouç vîjç 4jYe{&ov£ac.
INSTIT. BS HOME SOCS LES ROIS. jg
moitié de leur infanterie et les deux tiers de leur cavalerie. Tarquin, découragé enfin par tant d'efforts inutiles, après avoir va toute sa famille moissonnée dans les nombreux combats livrés pour lui rendre le trône, alla mourir chez le tyran de Cumes, à 83 ans, le seul et le dernier de sa race. « Le portrait de Tarquin n'a pas été flatté; son nom n'a échappé à aucun des orateurs qui ont eu à parler contre la tyrannie: mais sa conduite avant son malheur, que Ton voit qu'il prévoyait; sa douceur pour les peuples vaincus, sa libéralité envers les soldats, cet art qu'il eut d'intéresser tant de gens à sa conservation , ses ouvrages publics, son courage à la guerre , sa constance dans son malheur , une guerre de vingt ans qu'iKfit faire au peuple romain , sans royaume et sans biens; ses continuelles ressources, font bien voir que ce n'était pas un homme méprisable \ »