III. CONQUÊTE DE LA LIGUBIE
Les Insubres , qui depuis 194 étaient restés dans l'inaction, ne tardèrent pas, instruits par l'exemple des Boïens, à faire la paix avec Rome (187). Déjà depuis trois ans les Cénomans avaient abandonné la cause commune, et devaient à cette lâcheté une apparence de protection. Les Venètes s'étaient également soumis sans coup férir. Il ne restait plus que la valeureuse nation des Ligures, qui, suivant l'expression de Tite-Live, semblait réservée par les dieu\ pour maintenir la discipline romaine pendant les intervalles des grandes guerres. «Les Ligures, dit Florus, établis au pied des Alpes, entre le Var et la Macra, dans des lieux hérissés de buissons sauvages, étaient plus difficiles encore à trouver qu'à vaincre. C'étaient des hommes durs et agiles, qui mettaient leur sûreté dans leur agilité et dans les positions qu'ils occupaient, et, suivant l'occasion, plus brigands que guerriers. •
igS CHAPITRE XII.
Lear résistance dura encore trente ans. Dès l'année 189, ils avaient massacré l'escorte du préteur Baebius, qui se rendait en Espagne; lui-même, percé de coups, était arrivé sans licteurs à Marseille, où il était mort trois jours après, des suites de ses blessures. Deux ans plus tard, le consul C. Flaminius, après plusieurs combats heureux, força les Ligures Friniates à se soumettre, et leur ordonna de livrer leurs armes* Un tel sacrifice devait leur coûter; aussi eurent-ils recours à la ruse pour se soustraire au désarmement; et comme on les en punit , ils abandonnèrent leur» villages, et se réfugièrent sur le mont Auginus. Le consul les y suivit aussitôt, et acheva, non sans peine, de les vaincre et de les désarmer. Ensuite il attaqua les Ligures Apuans, qu'il réduisit également; et quand il eut ainsi pacifié sa province, il occupa ses troupes à construire une voie militaire de Bononia à Arr^tium. De son côté, l'autre consul, M. iEmilius, achevait la soumission de ceux des Ligures qui s'étaient retirés dans les Apennins; et lui aussi, après sa victoire, occupa les loisirs de ses troupes à ouvrir une route de Placentia à Ariminium.
Il faut croire cependant que le désarmement des Apuans n'avait pas été complet ', car dès l'année suivante ( 1 86 ) on envoie contre eux le consul Q. Marcius Philippus, qu'ils surprennent dans un défilé ; et auquel ils font perdre quatre mille hommes. Leur succès fut tel, qu'ils se lassèrent plus promptement de poursuivre que les Romains de fuir. Le consul ne put effacer le souvenir de cette défaite; le défilé où il avait été vaincu garda à jamais son nom (Fauces Marcianœ).
Les successeurs de Philippus , M. Sempronius Tuditanus et Ap. Glaudius, réparèrent ce désastre. Sempronius, en ravageant les champs des Ligures, et en brûlant leurs châteaux, éclaira le pays jusqu'à la Macra et jusqu'au port de Luna. Les Ligures alors se réfugièrent sur une mon* tagne, antique demeure de leurs ancêtres ; mais Sempronius, malgré les obstacles qu'offrait cette position, parvint à les en chasser. De son côté, Ap. Glaudius combattait avec succès une autre peuplade ligurienne , les Ingaunes , pre-
CONQUE» HE LA LTGURIE. igg
naât six de leurs places fortes, et faisait trancher la tête 1 quarante-trois chefs accusés d'être les auteurs de la guerre. *
Vinrent ensuite quatre années de repos 3 mais, dès le printemps de l'an 181, le proconsul Paul Emile dut marcher eontre les Ingaunes. A peine était-il campé sur les frontières des ennemis, que ceux-ci lui envoient des députés sons prétexte de demander la paix, mais en effet pour s'assurer de ses ressources. Paul Emile, fidèle à la politique romaine, leur déclara qu'il ne consentirait à traiter que lorsqu'ils se seraient rendus. Les députés répondirent qu'ils n'étaient pas éloignés de le faire, mais qu'il leur fallait du temps pour amener à cette résolution une race d'hommes farouches et sauvages. Le proconsul leur ayant accordé une trêve de dix jours, ils demandèrent que, pendant ce temps, les soldats romains ne vinssent pas faire du fourrage et du bois de l'autre côté des montagnes voisines, le seul pays cultivé qu'ils possédassent. Paul Emile y consentit. Alors, profitant du délai qui leur était laissé, ils rassemblèrent à la hâte tontes leurs forces derrière les montagnes dont ils avaient si adroitement écarté l'ennemi, et vinrent en nombre infini assiéger à la fois toutes les portes du camp romain, sans laisser au proconsul le temps et la possibilité de faire sortir ses troupes et de les ranger en bataille. Cependant la résistance des Romains fut telle, que les Ingaunes se retirèrent dans leurs positions.
Quelque temps après, Paul Emile exhorte ses soldats, leur représente que les vainqueurs d'Annibal, de Philippe, d'Antiochus, ne peuvent se laisser ainsi menacer par des Ligures accoutumés à fuir comme de vils troupeaux, et qui maintenant, enorgueillis par un premier sucées, ne prennent plus les armes que gorgés de vin et de viandes. Bientôt, les voyant avancer ivres et en désordre, il s'éiance sur eux à la tête de ses troupes, en poussant des cris terribles , et il en fait un affreux carnage. Plus de quinze mille Ligures restèrent sur le champ de bataille ; deux mille cinq cents furent faits prisonniers.
Trois jours après, toute la Dation des Ingaunes se soumit en lui donnant des otages ; et comme ils se livraient aussi à la piraterie, les Romains firent emprisonner leurs pilotes et leurs matelots, et trente-deux de leurs navires furent ^ris par C. Matienus. Ce brillant succès mérita à Paul Emile les honneurs du triomphe. Quant aux Ligures, ils vinrent implorer une paix perpétuelle , en Rengageant à ne plus prendre les armes que sur Tordre du peuple romain. Une armée fut maintenue sur leur territoire.
Malgré la défaite qu'ils avaient fait essuyer aux Apuans, les Romains redoutaient encore cette peuplade valeureuse. Ainsi, Tan 180, les proconsuls P. Cornélius et M. Baebius, qui n'avaient rien fait de mémorable durant leur consulat, pénétrèrent sur son territoire. Les Apuans, qui ne s'attendaient pas à être attaqués avant l'arrivée des nouveaux consuls, se soumirent, au nombre de douze mille. Mais cela ne suffisait point aux généraux romains.: persuadés que la guerre ne finirait en Ligurie qu'autant qu'on en ferait disparaître les habitants, ils résolurent, après avoir pris l'avis du sénat, de transporter les Apuans dans un territoire qui avait été autrefois enlevé aux Samnites, et qui appartenait maintenant à la république. Vainement les infortunés demandèrent qu'on ne les contraignît pas d'abandonner les demeures où ils avaient reçu le jour ; vainement ils offrirent leurs armes, des otages ; on leur ordonna de descendre de leurs montagnes avec leurs femmes et leurs enfants, et quarante mille d'entre eux furent réduits à s'expatrier; seulement, Rome pourvut aux frais de leur nouvel établissement.
Mais toute la nation ne s'était pas exilée; car, dans le cours de la même année, on voit les deux consuls marcher contre les Ligures , et Fulvius recevoir la soumission des Apuans établis sur les bords de la Macra, qu'il fait transporter par mer à Neapolis, d'où ils sont conduits dans le Samnium. De son côté, l'autre consul, Postumius, attaque les Ligures des montagnes, et, après avoir coupé leurs vignes, incendié leurs maisons, il les contraint à livrer leurs armes et à se soumettre. Ensuite il parcourt les côtes