ÉTAT INTÉRIEUR DE ROME
A l'époque où nous sommes arrivés, Rome a fini ses grandes guerres , celles du moins qui pouvaient compromettre son existence. Elle est devenue à peu près la mai-
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tresse du monde» Quelle riche proie pour ceux qm pourront s'en saisir, pour ceux qui pourront se dire les maîtres du peuple-roi ! Aussi allons-nous voir renaître les querelles intestines éteintes depuis si longtemps. Mais avant d'arriver à ces révolutions, cherchons-en les causes dans les changements qu'ont subis les mœurs de Rome.
Tant que Borne n'eut à combattre que les pauvres et belliqueux habitants de l'Italie centrale, elle garda ses mœurs rudes et guerrières; mais quand ses légions sortirent de l'Italie pour courir le monde, des colonnes d'Hercule jusqu'au mont Taurus, alors une vie nouvelle commença. Les nations vaincues se vengèrent de Rome en loi donnant avec leurs richesses toute leur corruption. Durant la deuxième guerre Punique , les Romains, toujours menacés par un grand danger, n'avaient pu changer leurs mœurs; il leur fallait vivre dans les camps , avoir constamment les armes à la main ; il ne leur restait pas alors de temps pour s'abandonner aux jouissances du luxe. Mais après la chute de Carthage , lorsqu'il n'y eut plus à soutenir que de petites guerres , où deux légions suffisaient pour tenir tête aux ennemis les plus redoutables, ces plébéiens, ces nobles, enrichis par les trésors de Carthage, de Persée, d'Antfoehus,, voulurent à leur tour goûter de la vie molle et fastueuse, de l'Orient. Un luxe effréné éelata alors dans la ville , et avec lui d'effrayantes dépravations* Hâtons-nous de dire cependant que ce n'était pas seulement pour satisfaire des passions brutales que les Romains adoptèrent des mœurs inconnues à l'ancienne république. Les plus nobles d'entre eux avaient été séduits par l'élégance de la civilisation grecque. Ces jeux, ces théâtres, cette littérature si brillante, leur faisaient dédaigner l'antique rusticité romaine , et cet idiome du Latium qui n'avait encore rien produit.
A la tête de ce parti qui aurait voulu faire de Rome une nouvelle Athènes , se trouvait le vainqueur de Zama , Scipion l'Africain. Lorsqu'il préparait son expédition dr Afrique à Syracuse, il passait dans cette ville toutes ses journées au gymnase, au théâtre , écoutant les dissertations des
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philosophes, ou dépensant l'or de la république en fêtas inutiles. La victoire de Zama , la gloire d'avoir fiai la seconde guerre Punique, lui donnait une influence qui semblait le placer au-dessus des lois. On lui offrit un consulat à vie ou la dictature : il refusa. C'était une conduite habile; car il valait mieux pour lui n'avoir aucun titre , afin qu'on ne pût mesurer ses droits. En restant simple particulier, il n'en conservait pas moins une influence qui le mettait audessus des lois de l'État. Un jour que les questeurs craignaient d'enfreindre les lois en ouvrant le trésor, Scipion prit les clefs et l'ouvrit, comme s'il n'y avait point pour lui de sacrilège.
Autour de l'Africain se groupaient un grand nombre de patriciens qu'avait séduits la vie molle et ingénieuse des Grecs : les Flamininus, les Metellus, les iEmilius, les Fabius, et une foule d'autres. Pour être plus forts contre les réclamations qui devaient nécessairement s'élever de toutes parts , ils s'unissaient entre eux par des liens de famille, par des adoptions , des mariages , et commençaient à former cette faction des grands qui si longtemps devait dominer le sénat lui-même, et voulait enlever au peuple les anciennes concessions qui lui avaient été faites. Rien n'égalait l'orgueil de ces nobles, forts de leur union. Un gendre de Fabius ayant été accusé de trahison, le tribunal, pour le déclarer innocent , se contenta de cette parole de son beaupère : « Il n'est point coupable, puisqu'il est resté le gen- « dre de Fabius.» Scaurus, accusé d'avoir reçu de l'argent de Jugurtha , dit devant le peuple : « Varias de Sucrone « accuse Scaurus de s'être rendu coupable de concussion , « J&milius Scaurus le nie: lequel des deux croirez-vous? » Un homme ayant accusé un Metellus de concussion, apporta au tribunal les registres qui contenaient les preuves du crime; les juges refusèrent d'y jeter les yeux. Le peu* pie , il est vrai , se vengeait par des satires ; mais malheur à qui parlait pour lui ! Nasvius , le poëte populaire , en fit Tépreuve. C'était un Campanien qui y habitué aux licences de la comédie grec^be , avait osé, par ses aJlusiem et ses railleries , attaquer les Metellus et les Scipions. Us l'en pu-
nirent cruellement. Mis d'abord en prison , Naevius alla finir sa vie en exil. Aussi Plante se tint pour averti , et se renferma dans la satire générale des vices et des ridicules.
MaisCaton n'était pas homme à fléchir. C'était un homme nouveau. Né àTusculum de parents obscurs, sa grande sagesse avait de bonne heure fait changer son nom de Priscus en celui de Gaton. A dix-sept ans , il avait fait sa première campagne contre Annibal, et ses nombreuses cicatrices attestaient sa bravoure. Ensuite il s'était retiré à la campagne , près des lieux qu'avait habités Manius Curius, le vainqueur de Pyrrhus et des Samnites, et s'était efforcé d'imiter l'héroïque tempérance et la vertueuse simplicité de ce grand homme. Dès le matin , il allait dans les villes voisines plaider pour ceux qui l'en priaient. De là il revenait dans son champ, où, vêtu d'une simple tunique pendant l'hiver, et nu pendant l'été , il se livrait avec ses esclaves aux travaux de l'agriculture. Après le travail , il les admettait à sa table , mangeait le même pain et buvait du même vin. Un noble romain , Valerius Flaccus, dont les terres touchaient à la villa de Catou , admirant cette vie simple et laborieuse , conçut de l'estime pour cet homme des anciens jours, et, prévoyant tout ce que la patrie pouvait attendre d'un caractère aussi énergique, il lui persuada d'aller s'établir à Rome. Là, Caton se fit bientôt distinguer par son éloquence ; il fut d'abord tribun légionnaire, ensuite questeur, puis préteur, enfin consul (195) et censeur avec Valerius. *
Gaton en arrivant à Rome s'était particulièrement attaché à Fabius Gunctator, qu'il se proposa pour modèle. Aussi dut-il être étrangement choqué lorsque, parti comme questeur pour faire la guerre sous les ordres du grand Scipion , il vit ce général oublier en Sicile l'antique simplicité romaine, et prodiguer l'argent en vaines dépenses. Il l'en reprit avec liberté : « Je n'aime pas un questeur si «exact,» lui répondit Scipion. Sur cette réponse, Gaton quitta l'armée, et vint à Rome provoquer une enquête qui n'eut aucune suite. *
L'admirateur de Curius était plus que tout autre en droit