ÉTAT INTERIEUR DE ROME. 20Q
le blâmer le luxe et l'avidité de l'Africain, lui qui, de son propre aveu, ne porta jamais une robe qui coûtât plus'de feent drachmes ; qui , même lorsqu'il commandait et penlant son consulat , ne but jamais d'autre vin que celui de ses esclaves ; qui, de tout le butin qu'il fit en Espagne, ne retira rien que ce qui était nécessaire à sa nourriture.
D'ailleurs, lui aussi il avait rendu d'importants services à la patrie, et avec plus d'abnégation, plus de dévouement que ses adversaires. A son retour d'Espagne, où il avait commandé comme préteur et pris quarante villes, il obtint le triomphe, et n'en continua pas moins ensuite à combattre Antiochus comme simple tribun légionnaire. La victoire des Romains aux Thermopyles fut en partie son ouvrage. De quelque charge qu'il fût revêtu, il resta toujours simple dans son costume , marchant à pied à la tête des troupes, suivi d'un seul esclave qui portait les provisions.
La haine de Gaton contre les Scipions et leurs amis ne venait pas seulement du contraste de ses habitudes avec les leurs ; il ne s'agissait pas seulement de savoir si Borne changerait ses anciennes mœurs pour des mœurs nouvelles, mais encore si elle conserverait sa liberté : car ces hommes, qui dédaignaient l'antique austérité , entendaient bien introduire aussi, comme innovation , le mépris des droits du peuple , et même de ceux du sénat. Caton s'attaqua hardiment au plus redoutable de tous ces nobles, se déclara l'adversaire de Scipion , et le poursuivit sans cesse de ses'accusations. Le bruit courait que les Scipions avaient reçu quelques sommes d'Antiochus , pour lui accorder des conditions plus favorables. A l'instigation de Gaton, deux tribuns du nom de Petiljus citèrent les deux Scipions , afin qu'ils rendissent compte de toutes les sommes qu'ils avaient reçues. On ajouta encore je ne sais combien d'autres griefs contre l'Africain , et sa conduite déréglée à Syracuse, et les troubles de Locres, et cette ambition qui lui faisait affecter le rôle d'un homme audessus des lois. Le jour du jugement, Scipion, au lieu de se défendre, monte à la tribune, et dit : « Tribuns, et vous,
« Quirites, c'est à pareil jour que j'ai battu Annihal et les « Carthaginois : les procès et les querelles doivent être sns- « pendus aujourd'hui. Suivez-moi au Capitale pour rendre « grâce aux dieux, et leur demander de vous donner tou- « jours des chefs qui me ressemblent; car si depuis ma « jeunesse vous avez prévenu mon âge par vos honneurs, « j'ai prévenu, moi, vos honneurs par mes services. » Rappeler ses exploits avec cette morgue aristocratique, ce n'était pas prouver sa probité; et lés immenses richesses de Scipion portent à croire qu'il n'était pas exempt de reproches. Aussi les Petilius revinrent à la charge , et mirent en cause Lucius Scipion, son lieutenant et son questeur. Les accusés furent condamnés. Comme les licteurs mettaient la main sur Lucius , Scipion le leur arracha , et déchira les registres en s'écriant : « Je ne rendrai pas compte « de quatre millions de sesterces , quand j'en ai fait entrer « deux cent millions dans le trésor. » — On ignore comment finit cette lutte ; mais ce qui paraît certain , c'est que l'Africain, après son triomphe momentané sur la puissance tribunitienne , fut de nouveau mis dans la nécessité de se défendre, et préféra s'exiler à Liternum, où il mourut, et fit graver sur sa tombe : « Ingrate « patrie, tu ne possèdes pas même mes os. »
Les Scipions avaient favorisé l'introduction des mœurs nouvelles; les progrès en furent rapides, effrayants. L'an 195, les matrones, fatiguées de la sévérité que leur imposait la loi Oppia, suscitèrent deux tribuns pour en proposer l'abrogation. Elles réussirent malgré l'opposition de Caton, alors consul. L'an 186, on s'aperçut combien les relations établies entre Rome, la Grèce et l'Orient avaient apporté dans la ville de dangereuses innovations. Des crimes nombreux, commis par des mains inconnues , avaient jeté la terreur dans Rome, lorsqu'on apprit qu'une obscure superstition, les bacchanales, s'était mystérieusement introduite, et que ce culte , dont les rites étaient la prostitution , et le meurtre pour ceux qui refusaient l'infamie, comptait déjà de nombreux partisans. Le sénat fut effrayé; les plus grandes précautions furent prises pour s'assurer