‹ Précis d'Histoire romaineChapitre 57 sur 157 · RIVALITÉ DE MARIUS ET DE SYLLA · texte numérisé non relu

RIVALITÉ DE MARIUS ET DE SYLLA

fit nommer consul à sa place Cornélius Merula. La guerre civile recommença. Ginna , proscrit pour avoir voulu se rendre utile aux Italiens , devait trouver des secours parmi eux : ayant levé des troupes , il commença la guerre contre les deux consuls , et marcha même sur Rome , où Octavius réunissait lentement de faibles moyens de défense. Instruit par Cinna de ce retour de fortune, Marius revint en Italie.

A peine débarqué à Télamone , en Étrurie , il fît publier pour la seconde fois qu'il donnerait la liberté aux esclaves qui se joindraient à lui. Attirés par sa réputation, les laboureurs et les bergers du pays accouraient en foule ; en peu de jours il eut une armée. Ginna le reçut avec joie, et lui envoya même les faisceaux proconsulaires. Mais Marius les refusa , disant que ces ornements ne convenaient point à sa fortune présente. Il continua à porter son costume de proscrit et à laisser croître ses cheveux, comme il avait toujours fait depuis le jour où il avait été banni. A son arrivée, la face des affaires changea : agissant sans perdre de temps, il s'empara de toutes les villes maritimes, et parut bientôt sous les murs de Rome. Le parti populaire , fort de l'approche de Marius, fit lui-même la révolution, força Merula d'abdiquer, rendit à Ginna la dignité de eonsul , et invita celui-ci à entrer dans la ville. Avant d'y entrer, il envoya des satellites qui arrachèrent Octavius de son tribunal. Aux portes de Rome , Marius s'arrêta , disant que les lois l'avaient banni de sa patrie, et qu'il fallait qu'un nouveau décret lui permit de rentrer dans Rome. Le peuple s'assembla ; mais à peine trois tribus avaient donné leur vote, que Marius, cessant cette comédie ridicule, franchit les portes avee ses satellites , choisis parmi les plus robustes des esclaves qui avaient pris parti pwir lui. A une seule parole , à un seul geste de Marius , ils tuaient tous ceux qu'il leur désignait. Un préteur étant venu le saluer, et Marius ne lui ayant rien répondu, ils regorgèrent à ses pieds; ce fut uasignal pour massacrer dans les rues tous ceux à qui MarraîT dr rendait point le salut; ses amis eux-mêmes ne l'approchaient qu'avec frayeur. Cinna,

a 5a CHAPITRE XVI.

rassasié de sang, voulait mettre fin à tant de meurtres ; mais Marius , plus aigri chaque jour, continuait ses massacres. Pendant cinq jours et autant de nuits , la ville fut comme abandonnée à ses esclaves. Merula se fit ouvrir les veines , et Catulus , le vainqueur de Verceil , s'asphyxia. En vain ses amis sollicitèrent pour lai auprès de Marius , *Jis ne purent tirer de sa bouche que ces mots : « Il faut qu'il meure. » L'orateur Marc -Antoine fut égorgé , et sa tête exposée sur la tribune aux harangues. Sylla, sa famille , ses partisans , furent proscrits. Cependant China et Sertorius eurent horreur de tant d'excès ; ayant réuni quelques troupes, ils surprirent une nuit les esclaves pendant qu'ils dormaient dans leur camp, et les massacrèrent. Au commencement de l'année 86 , Marius se fit nommer consul pour la septième fois avec Cinna. Mais il n'était point tranquille au milieu de son triomphe : le bruit des victoires de Sylla arrivait jusqu'à lui. Pour ^'étourdir sur ses dangers , il se plongea dans tous les plaisirs. Son corps usé ne put résister longtemps à tant d'excès ; il mourut le 1 3 janvier 86.

§ IV. GUERBE CONTRE MITHRIDÀTE.

Les discordes des Romains avaient favorisé les progrès du plus terrible ennemi qu'ils eurent depuis Annibal , de Mithridate, roi de Pont. Pendant sa minorité, laPhrygie lui avait été enlevée par les Romains , et de bonne heure il avait conçu une haine violente pour ces vainqueurs de l'Asie. Sa situation favorisait les projets qu'il méditait : placé entre les Romains et la Scythie, il pouvait tirer de cette contrée des troupes considérables. Appelé dans la Crimée par les colonies grecques que les Scythes avaient attaquées, il enchâssa ces barbares, soumit un grand nombre de leurs petits princes, et s'allia avec plusieurs tribus de Sarmates et de Germains qui habitaient les bords du Danube : il se ménageait ainsi une route vers l'Occident. Maître du Pont-Euxin par te nombreuse marine , il pouvait toujours communiquer jjpdlfcipeuples qui recrutaient se? armées; d'un autre côté, par son alliance avec Tigrane,

GUERRE CONTRE MITHR1DATE. 2i53

son gendre, roi d'Arménie, il s'ouvrait les riches contrées de l'Asie, qui pouvaient lui fournir les moyens d'acheter le courage des barbares du Nord. Dans sa lutte contre Rome, il suivit d'abord le plan d'Antiochus, en passant en Grèce : il voulut, mais trop tard, suivre celai d'Annibal, qui avait toujours dit qu'il fallait attaquer les Romains en Italie. Ses prétentions sur la Phrygie, la Paphlagonie et laCappadoce , omirent d'abord aux prises avec le roi de Bithynie, allié des Romains. Le mécontentement des pr<f inces romaines opprimées par les publicains facilita ses succès , et une double victoire sur le roi de Bithynie et sur le consul Aquilius lui valut la soumission de l'Asie Mineure. C'est alors qu'il commanda cet affreux massacre de quatre-vingt mille citoyens romains. Son armée passa en Grèce sous le commandement d'Archelaûs , son meilleur général. Il fit d'Athènes sa principale place d'armes, et de là s'avança à la conquête de la Grèce. Heureusement Brutus Sura , préteur de Macédoine , arrêta les progrès des généraux de Mithridate en Béotie et en Thessalie.

Tel était l'état des affaires , lorsque Sylla arriva en Grèce (87). Il résolut de commencer ses opérations par le siège d'Athènes et du Pirée, éloigné de la ville de quarante stades, mais qui y était joint par de .vastes fortifications. Archelaûs se défendit avec courage ; le siège fut long et difficile; il fallut À Sylla dix mois d'efforts pour s'emparer de cette malheureuse ville, qui fut livrée au pillage le plus affreux (86). Le vainqueur, sur le point de la raser, se laissa fléchir, et pardonna aux vivants en faveur des morts. Archelaûs fut aussi contraint d'abandonner le Pjrée. De là Sylla remonta vers la Béotie , où Archelaûs, Taxîle et Dorilaûs , se trouvaient avec une armée formidable par son nombre. La première rencontre eut lieu près de Chéronée, ville déjà fameuse par la bataille qu'y gagna Philippe de Macédoine, et qui asservit la Grèce. Sylla, malgré l'infériorité du nombre de ses troupes, remporta une victoire qui lui coûta peu de monde. Mais bientôt une armée de quatre-vingt mille hommes vint se joindre aux débris de celle qu'il avait vaincue. La victoire d'Orchomène com-

pléta celle de Chéronée. La Grèce et PAsie Mineure se soulevèrent contre le roi de Font. Mithridate , effrayé , essaya d'entamer des négociations.

Tandis que Sylla combattait les barbares, le parti démocratique l'avait proscrit dans Borne. Ginna avait nommé pour le remplacer Valerius Flaccus; mais la fortune de Sylla le dispensa dé combattre ce rival sans talents. Il fut assassiné par Fimbria, son lieutenant, qui s'empara du commandement, et qui , ne reconnaissant pas l'autorité de Sylla , et par conséquent ne se croyant pas lié par les négociations de celui-ci avec Mithridate, entra en Asie, y remporta de grands avantages, et aurait pris le roi dans la ville de Pitane, si Lucullus, amiral de la flotte de Sylla, n'eût laissé échapper ce redoutable ennemi (85).

Le roi de Pont, étonné de voir que les discordes des Romains ne les empêchaient pas de le poursuivre avec une égale vigueur, demanda la paix : elle fttt conclue à Dardanum, dans la Troade (84). Mithridate rendit toutes ses conquêtes , livra ses flottes, paya une somme d'argent considérable, et ne conserva que ses États héréditaires. Sylla marcha ensuite contre Fimbria, qtfi, se voyant abandonné de ses troupes , et craignant de tomber entre les mains de son ennemi, se donna la mort. Mais Sylla ne quitta pas l'Asie sans régler les peines et les récompenses que méritaient les peuples et les villes; il distribua ses légions par tout le pays, et fit donner une paye à chaque soldat, outre le logement et la nourriture. Il achetait ainsi des troupes pour la guerre civile.

§ V. GUEEBE CIVILE. — PBOSCHIPTIONS ET D1CTAIUEE DE SYLLA.

A la nouvelle de son approche (83), les chefe du parti démocratique réunirent toutes leurs forces ; mais il ne s'en trouvait pas un seul parmi eux capable de prendre la première place et d'organiser une résistance sérieuse. Marins était mort ; Cinna, qui aurait pu le remplaeer, avait été massacré par les troupes qu'il réunissait pour marcher contre Sylla. Restaient le démagogue Carbon, son collègue

DICTATURE DE STIAA. 255

dans le consulat*, et le jeune Marius, personnages sans habileté et sans crédit, incapables de tenir tête au vainqueur de Mithridate et à ses troupes. Sylla eut donc à peine une armée à combattre; tous les patriciens, tous les nobles , qu'avaient révoltés Jes excès de Marius, vinrent se joindre à lui. L'armée de Corn. Scipion passa tout entière de son côté, et Metellus Pius donna aux sénateurs l'exemple de la défection. Le jeune Pompée leva de sa propre auJ^Ré trois légions, qu'il lui amena. La défaite peu difficil^BsorbanuS , puis celle de Carbon , furent comme le siJPrde nouvelles proscriptions dans Rome. Les Marianistes se souillèrent de leurs derniers excès.

Sylla, en effet, avançait rapidement; les peuples de l'Italie avaient étç gagnés par la cession ou la confirmation du droit de cité. Rien ne semblait l'arrêter. Il y eut cependant deux sanglantes batailles : l'une à Sacriport , où le jeune Marius fut vaincu ; l'autre aux portes de Rome (82). Dans celle-ci, l'adversaire de Sylla était le Samnite Pontins Telesinus, qui, par un dernier et héroïque effort, voulait profiter de laquerelle des deux partis pour se jeter sur Rome et venger enfin l'tylie. Les Marianistes continuèrent encore la guerre durant quelque temps en Sicile et en Afrique ; mais ils furent vaincus, en 81 , par Pompée, qui, Tannée suivante, obtint, le premier des chevaliers romains, les honneurs du triomphe. Déjà Sylla, dans son admiration pour le jeune général, l'avait salué du nom de Grand (Magnus).

Le premier jour de son entrée dans Rome, Sylla fit massacrer six à sept mille prisonniers dans le champ de Mars; et ««rame le sénat s'effrayait des cris des mourants : « Ne vous inquiétez point , lui dit-il , ce sont quelques factieux que je fois châtier. » Puis à ce massacre succéda une proscription régulière de tous les jours; les sentences de mort ne tombaient pas seulement sur les anciens partisans de Marras, mais sur tous ceux qui avaient quelque chose à perdre; car il fallait que Sylla payât les services de ses nombreux satellites. L'un était tué pour sa belle villa ; d'autres pour leurs richesses, pour letor réputation. « Quand donc

cesseront ces massacres? dit un jour Metellus à Sylla. —

Je ne sais Mais dites au moins quels sont ceux que vous

avez résolu de faire périr. » Dès le lendemain et les jours suivants, on afficha au Forum des listes de proscription. Le premier jour, un citoyen qui était resté toujours étranger à toutes les factions jette, en passant, un regard sur la liste fatale; iLv voit son nom : « C'est ma maison d'Àlbe qui « me tue JBs'écrie-t-il. Il fut égorgé à deux pas de là.

Quanc^Ha fut rassasié de sang, il fit des lois. Il se fit d'abord cfljlr la dictature, tombée en désuétude deppis cent vingt ans; il se fit donner l'abolition du passé, et, pour l'avenir, le droit de vie et de mort, le pouvoir de confisquer les biens , de partager les terres , de bâtir et de détruire des villes , d'ôter et de donner les royaumes à son gré. Voulant concentrer tout le pouvoir entre les mains du sénat , il lui rendit les jugements , enleva au peuple l'élection des pontifes, et réduisit les forces de la multitude, en diminuant son nombre par le retrait du droit de cité accordé aux villes latines. Le parti italien se ressentit aussi de sa colère. L'Italie fut couverte des colonies de ses vétérans (80); vingt-trois légions se partagèrent la Péninsule; l'Étrurie presque tout entière leur fut abandonnée. Cependant, afin de paraître prendre soin également de l'État, et non pas seulement de son pouvoir, il promulgua plusieurs règlements utiles pour punir les délits et garantir la sûreté des citoyens; ainsi il créa quatre nouveaux tribunaux , et porta le nombre des préteurs à huit. Il réprima les exactions des gouverneurs de province, et rendit aux magistratures leur éclat, en fixant l'âge et les services nécessaires pour y parvenir , etc. Tous ces soins n'arrêtaient pas la proscription du parti vaincu. « Il vendait à l'encan, dit Plutarque, les biens qu'il avait confisqués; du haut de son tribunal , il présidait lui-même à ces ventes, mais avec tant d'insolence et de despotisme, que les adjudications qu'il en faisait étaient encore plus odieuses que la confiscation même. Des courtisanes, des musiciens, des farceurs, des affranchis, recevaient des pays entiers, ou tous les revenus d'une ville. Il alla jusqu'à enlever des

RÉACTION CONTRE l' ARISTOCRATIE. 2$J

femmes à leurs maris,pour les faire épousera d'autres mal* gré elles , selon les desseins de sa politique. Il voulait par là se gagner des partisans, ou récompenser des amis. Maître absolu dans l'État, il ne souffrait d'ambition que celle qu'il voulait bien permettre. Lucretius Ofella, qui avait pris le jeune Marius dans Préneste et terminé la • guerre [civile en Italie, s'étant mis sur les rangs pour le consulat, Sylla lui fit dire de se désister. Sur son refus, il lui envoya un centurion , qui le tua au milieu du Forum. Le peuple s'étant saisi du centurion, et l'ayant mené devant son tribunal , il déclara que c'était par son ordre que ce meurtre avait été commis , et qu'on eût à laisser le centurion tranquille. »

Après tant de meurtres, Sylla méprisa assez les Romains pour se démettre de la dictature , et rester confondu au milieu de la foule des citoyens, sans escorte, sans licteurs, mais gardé par cette terreur invisible dont était entouré l'homme qui avait fait écrire sur les listes de proscription les noms de quatre mille sept cents Romains , et qui avait couvert l'Italie de sang et de ruines. Il vécut ainsi deux ans tout-puissant encore dans sa retraite, qu'il souilla de honteuses débauches et d'une mort horrible (79).

RÉACTION CONTRE L'ARISTOCRATIE. — LEPIDUS. — SERTO- RICJS.— POMPÉE GRANDIT PAR LA GUERRE. — SPARTACUS. — LES PIRATES. — MITHRIDATE. — ÉLÉVATION DE CICÉ- RON.— VERRES.— CONSPIRATION DE CATILINA. — PRE- MIER TRIUMVIRAT.

Page 1