CESAR
qu'on ne l'oubliât à Rome. Il arrivait de Lusitanie, quand il se rapprocha de Pompée et de Crassus.
Le premier soin des triumvirs fut de gagner les deux hommes les plus haut placés alors dans l'opinion publique, Caton et Gicéron. Le premier, descendant de Caton le censeur, croyait devoir imiter la sévérité et jusqu'au cynisme des mœurs de son aïeul. Cette censure constante des mœurs publiques lui semblait comme une magistrature héréditaire qui lui avait été léguée. Caton croyait qu'avec un peu moins de corruption Rome serait sauvée , qu'elle le serait encore si elle consentait à revenir aux anciennes formes de la république. C'était la même erreur que celle deSylla, qui avait voulu rendre pour bases à l'État des institutions vieillies et mourantes. Les triumvirs échouèrent contre Caton : quant à Cicéron, la chose fut plus facile ; ils le subjuguèrent en montrant de l'admiration pour ses talents; ils flattèrent sa vanité , et il crut que ces trois chefs de parti s'étant réunis, la république serait désormais tranquille. « Cet homme, disait Cicéron en parlant de Caton , avec « son austérité et sa véhémence s'est aliéné l'esprit de quel- « ques citoyens, d'ailleurs bien disposés pour la républi- « que; et moi , avec un peu de discrétion , je ramène et je « désarme tous les ennemis de l'État. » Il disait encore : « Quelle belle perspective s'ouvre devant moi 1 Je puis me « lier intimement avec Pompée et même avec César ; je puis «avoir la paix avec mes ennemis et vivre tranquille dans « ma vieillesse. » Ses espérances furent bientôt trompées. Par l'influence réunie de Pompée et de Crassus, César fut porté au consulat, le sénat lui opposa Bibulus , qu'il parvint à faire élire.
César proposa une loi agraire assez habilement combi- < née pour qu'il pût espérer de gagner la faveur du peuple sans trop blesser les intérêts du sénat. Il était impossible de faire aucun reproche à cette loi, dit un ancien historien ; aux yeux mêmes de Caton, elle n'avait d'autre danger que de rendre César trop populaire. Il partageait les terres publiques entre ceux qui avaient plus de deux enfants, et avec les trésors rapportés par Pompée, il achetait d^
terres patrimoniales pour y établir des colonies. Gaton et Bibulus pensèrent payer de leur vie une mutile opposition à cette loi. En vain Bibuios déclara fériés tous les jours de son consulat; renfermé dans sa maison , il fit afficher par toute la ville de sanglantes protestations qu'il rédigeait avec Gaton. Cependant le consulat de César, qu'on appela le consulat de Caïus et de Julius César, fut paisible et marqué par la promulgation de quelques bonnes lois. Il chercha à s'attacher les chevaliers , en diminuant d?un tiers le prix de la ferme des impôts. Il fit approuver les actes du gouvernement de Pompée, et le fit nommer avec Crassus un des commissaires chargés du partage des terres et de l'établissement d'une colonie à Capoue. Cette mission' plaisait fort à Pompée, qui comptait se faire autant de partisans qu'il y aurait de colons à établir. D'autres loi* équitables et salutaires sur la forme des délibérations et des ^jugements, de sages règlements pour les élections, illustrèrent le consulat de César, qui ne paraissait ainsi occupé qufà servir la république.
Mais il avait d'autres desseins. Le mauvais succès de Catilina l'avait averti qu'il serait difficile de renverser le gouvernement par une conspiration faite avee les moyens ordinaires , c'est-à-dire , la populace et quelques nobles mécontents ou ruinés et diffamés. Il fallait que, par des moyens légaux, il obtînt une année qu'il put ^approprier comme Sylla avait mit de la sienne , en lui prodiguant des richesses glorieusement acquises. Césaj? jeta les yeux sur la Gaule cisalpine. D'une part, il trouvait au delà des Alpes une province qui offrait le plus vaste champ à ses talents militaires, et où ses soldats auraient de nombreuses elî pénibles victoires à remporter. D'une autre part, la Cisalpine avait pour bernes au midi l'Àrno et le Rubieeo; de là, en peu de jours, une marche rapide et imprévue pouvait conduire à Rome. Sur un bruit que les Hehiétiens vont commencer la guerre r le. tribun Vatiuàus propose1 mi peuple de donner lui-même , en vertu de son autorité suprême, le gouvernement de la Cisalpine à César avec trois légions. La vaine opposition du sénat ayant été écar-
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téer ce corps, pour ménager César, lui donna en outre le gouvernement de la Transalpine avec une quatrième légion (5&).
§ II. CLODIUS. —• EXIL ET BAPPBL DE CICEBOW. — RENOU- VELLEMENT OU TRIUMVIBAT. — EXPEDITION DE CHAS SU S CONTEE LES PAETHES.
Avant de partir. pour sa province, César craignit de laisser des ennemis derrière lui. Il redoutait peu Caton, malgré l'autorité que lui donnait sa vertu ; mais Cicéron le gênait davantage. L'orateur s'enhardissait à parler contre les triumvirs. On disait môme que des projets de meurtre étaient formés contre eux ; un certain Vettius assurai* que Cicéron et Lucullus l'avaient payé pouir tuer César et Pompée. César résolut d'opposer à Cicéron un homme à lui , un jeune patricien, Àppius Clodius, qui , coiwert de dettes et de crimes, repoussé par eeux de son ordi* , cherchait à refaire sa fortune au moyen d'une révolution. Clodius était d'ailleurs, un ennemi personnel de Caton et de Cicéron. César le fit nommer tribun (59), après l'avoir fait adopter dans une famille plébéienne. S'étant ainsi, assurés du tribunat, les triumvirs convinrent que le consulat de Tannée suivante serait donné à Calpurnius Pison et à Gabinius , leurs partisans.
Clodius commença par s'attacher les deux consuls, en leur faisant donner deux riches provinces , à l'un la Macédoine r à lîautre la Syrie. Il s'assura également l'appui du petit peuple , en lui remettant tout ce qu'il devait aux greniers publics, et en lui assurant pour l'avenir des distributions gratuites. Alors il attaqua ouvertement Cicéron, en proposant une loi qui condamnait à l'exil quiconque aurait fait mourir un citoyen sans forme de procès. Vingt mille chevaliers et une partie du sénat prennent le deuil ; mais Clodius , soutenu de Grabinius et de Pompée , arme la populace , et l'orateur est contraint de:*"**** de Rome ; ses biens sont confisqués , et il est condamné à l'exil (58). Pour Caton , on s'en débarrassa en l'envoyant réduire 111e de Chypre en province romaine (57).
a88 CHAPITRE xviii. .
Pendant que César était retenu par la guerre des Gaulegj (58 à 50} , Clodius , qui n'avait plus à craindre ni Caton ni Cicéron, prenait peu à peu dans Rome un grand pouvoir. Il s'était mis à la tête de ce parti dont Pompée avait refusé d'être le chef , et que César osait à peine courtiser. Ce n'était pas, à vrai^dire , un parti politique , mais une réunion de tout ce qu'il y avait d'impur dans la république: des hommes ruinés , des patriciens déshonorés , et cette populace affamée qui remplissait la ville, et qui, comme les oiseaux de proie , ne trouvait sa pâture qu'au milieu des désordres et des guerres civiles. Clodius n'avait d'abord été que l'agent de César ; mais quand il se vit , en l'absence de son maître, environné d'une foule nombreuse et qu'il put compter sur la populace, il dédaigna de travailler pour autrui. Aussi , sans s'inquiéter si Pompée était l'allié de César, il l'attaqua ouvertement , le menaçant de casser plusieurs des actes de son gouvernement en Asie; il alla même jusqu'à lui enlever son prisonnier, le lils de Tigrane. Pompée, insulté chaque jour, se trouva encore repoussé du côté du sénat.
La plus grande victoire de Clodiu3, celle à laquelle il attachait le plus d'importance, c'était l'exil de Cicéron. Pompée , effrayé de l'audace du tribun , songea au rappel du proscrit ; mais il était difficile de vaincre l'obstination de Clodius. La violence ne répugnait point au tribun ; entouré toujours d'une troupe nombreuse de satellites, il arrêtait par la force toutes les mesures qui lui déplaisaient. Pompée et le sénat, qui se trouvaient enfin d'accord, résolurent de le combattre avec ses propres moyens. Ils suscitèrent contre lui un homme qui, comme Clodius, se faisait peu de scrupule de verser le sang. La guerre se trouva alors organisée dans Rome. Clodius et Milon ne marchaient plus qu'accompagnés de gladiateurs, et toutes les fois qu'ils se rencontraient, ils en venaient aux mains. L'audace de Clodius en fut quelque peu diminuée, et le sénat crut que la loi pour le rappel de Cicéron allait enfin passer. Clodius fit tout pour l'empêcher : il recourut à ses violences ordinaires, empêcha le sénat de se réunir, et menaça de tuer