EXIL ET RAPPEL DE CICÉRON
quiconque proposerait la loi. Un jour, Quintus, frère de Cicéron, faillit être massacré; il n'échappa qu'en se cachant sous les cadavres de ses esclaves , morts en défendant sa maison. Un tribun fut tué, et, pour rejeter sur leurs adversaires ce meurtre odieux, les partisans de Glodius voulurent égorger un autre tribun, leur partisan. On recourut vainement à la justice; Milon dénonça le crime, mais Glodius dispersa les juges. Cependant le peuple lui-même se lassait de tant de violences; et lorsque le sénat fit présenter la loi, Glodius, intimidé par Milon , fut contraint de laisser voter librement.
Le retour de Cicéron fut un triomphe (57). Il rentra aux applaudissements de tous : c'était le plus beau moment de sa vie ; et s'il avait eu quelque énergie, il aurait pu profiter de l'ascendant que lui donnait l'espèce de persécution qu'il venait de souffrir, pour se mettre à la tête de l'aristocratie. Elle était alors sans chef; Pompée, qui flottait toujours entre les partis , semblait, il est vrai, se rapprocher du sénat, mais il ne lui inspirait aucune confiance. Ce sénat, qui vivait dans de perpétuelles alarmes ; qui , pour le présent, redoutait Clodius, et n'osait songer à ce que lui réservait pour l'avenir l'ambition de César , se serait volontiers jeté dans les bras de Cicéron ; mais le grand orateur ne comprit point sa position. Il était si heureux de retrouver le Forum , qu'il ne songea , en rentrant dans la ville, , qp'à témoigner sa reconnaissance à ceux qui avaient travaillépour son rappel. Ce fut surtout pour Pompée qu'il n'eut pas assez de remercîments ; et quand celui-ci eut été nommé préfet des vivres , Cicéron se laissa mettre le premier sur la liste de ses lieutenants.
Clodius cependant ne désespérait pas encore de sa cause. Le sénat ayant fait donner à Cicéron, sur le trésor public, de fortes sommes pour rebâtir sa maison détruite, le tribun s'opposa à la reconstruction. Les travailleurs avaient à peine fait quelque ouvrage , qu'il vint , avec des hommes ' armés, les dissiper ; il alla ensuite mettre le feu à la maison de Quintus, et il y tint une garde jusqu'à ce qu'elle fût entièrement brûlée. Le lendemain , il attaqua Cicéron sur
HIST. ROM. i3
la voie Sacrée , et l'aurai tué r si etlutai ne s'était péftigié dans une maison entourée; db hautes. murailles; puis Glodius eouiruH brûler eneere te maison? de Milan.
Glodius se pouvait redevenir sans danger simple particulier , car toutes le» acensatkms ««levées contre hri seraient alors venues L'accabler. M force: de violences, il se fit nommer édile ;. c'était, le moment où MHon sortait du tribunal. Glodius triomphait r il accusa Milon de violences publiques; Gicéron et Pompée le firent absoudre. Glodius alors se retourna contre celui-ci , qui , selon son habitude, venait de se faire décerner des pouvoirs extraordinaires pour une mission assez peu. difficile : c'était, disait-on, pour ramener l'abondance dans Rome; mais» a» fond, le sénat espérait qu'il se servirait de se» pouvoirs pour rompre avec Gésar, et chasser Glodius de la ville. Glodius l'attaqua de la manière la plus pénible pour lui;, dans sa vanité et son orgueil. Entouré de se» partisans, il leur demandait du haut de la tribune, en présence même du triumvir : « Qui affame « le peuple romain? Qui veut à tout poix être envoyé à « Alexandrie? Qui veut encore quelque dignité extraordi- « naire? » À chaque question, tous répondaient en chœur : « Pompée. » Cette scène déconcerta singulièrement la triumvir , qui aspirait surtout à une grande considération'.
Gésar n'avait pas approuvé le rappelle Gicéron; le retour triomphant de ce citoyen était en quelque sorte une défaite pour lui». Cependant, par son argent et ses intrigues, il était encore tout-puissant à Home. Bans les quartiers d'hiver qu'il tenait à Lucques, il voyait accourir un grand' nombre de sénateurs. Il en vint jusqu'à deux cents à là fois , et il y en avait un si grand nombre qui étaient revêtus de charges publiques ,. qu'on voyait cent vingt licteurs à l'entrée de ses quartiers. U fit aussi sentir à Pompée et à Grassus la nécessité de resserrer leur ligue. Pompée s'était, il est vrai, rapproché du aénat^mais il voyait qu'il obtiendrait difficilement de ce corps l'autorité qu'il ambitionnait. Il avait sollicité la commission extraordinaire de remettre Ptolémée Aulètes sur le trône d'Egypte : sans la lui refViser hautement, les patriciens répandirent partout qu'on avait
RENOUVELUBMBNT DU TRIUMVIRAT. 2tyt
trouvé dans les livres sibyllins un oracle portant que les Romains ne devaient pas refuser leur amitié au roi d'Egypte qui la leur demanderait; mais qu'ils seraient menacés de grands malheurs , s'ils essayaient de remettre ce prince sur son trône par la force des armes. L'affaire n'alla pas plus loin. Bans une autre circonstance , il se vit accusé de dissiper l'argent du trésor public; en même temps, Clodius ne cessait de le poursuivre de ses injures. Repoussé de tous les partis, il accepta l'invitation de César, et se rendit à Lucques , où Crassus était déjà arrivé. Les triumvirs renouvelèrent leur première association (56) : il fut convenu que César garderait encore cinq ans son gouvernement de la Gaule ; que Pompée aurait l'Espagne et Crassus la Syrie, également pour cinq ans ; que l'un et l'autre aurait une armée nombreuse; enfin que Pompée et Crassus se mettraient sur les rangs pour le consulat, afin d'en écarter Bomitlus Ahenobarbus, ennemi de César.
Il fallut enlever par la force cette élection. Au jour des eomices, le jeune Crassus et un corps nombreux de citoyens qui servaient sous César arrivèrent des Gaules, et empéehant Ahenobarbus d'approcher du Champ de Mars , firent élire par la fcsee Pompée et Crassus. Caton lui-même fut blessé à côté de Domitius, et l'esclave qui précédait celui-ci fut tué à ses pieds. Toutes les autres charges furent ensuite distribuées aux créatures des triumvirs (55).
Crassus, quoique déjà vieux 1 , se mit aussitôt en marche pour aller attaquer les Parthes, malgré la courageuse opposition dû tribun Ateius. Il se flattait de faire oublier les exploits de Lucullus contre Tigrane , et la victoire de Pompée sur Mithri date; déjà même, dans ses folles espérances, il voyait la Bactriane, les Indes et la mer exté-
1 Lorsqu'il arriva en Galatie, il trouva le roi Dejotarus occupé, malgré son extrême vieillesse, à bâtir une ville. « Eh quoi! lui dit « Crassus en plaisantant, vous commencez à bâtir une ville à la douce zième heure du jour! — Mais vous-même, lui répondit en riant « Dejotarus, vous ne partez pas de trop bonne heure pour aller faire a la guerre aux Parthes. » Crassus avait alors soixante ans.
a^l CHAPITRE XVIII.
rieure soumises à ses armes. D'ailleurs, César lui écrivait des Gaules pour l'exciter à cette guerre.
Après la conquête de la Syrie, Pompée avait laissé dans cette province Scaurus, qui, ainsi que ses successeurs Marcius Philippus et Lentulus Marcellinus , guerroya inutilement contre les Arabes Nabathéens. Gabinius , envoyé en Syrie (57), rétablit Hircan If dans la grande sacrificature, et divisa la Judée en cinq provinces. Pour dix mille talents, il rétablit Ptolémée Aulètes sur le trône d'Egypte ; et déjà il se préparait à attaquer les Parthes, lorsque Crassus vint lui ravir cette riche proie. Cet empire parthique , né d'une réaction des populations indigènes contre les successeurs d'Alexandre, s'étendait de l'Hydaspe à PEuphrate : Pompée avait évité de se commettre avec eux; Gabinius les menaça; Crassus osa les attaquer (54). Dans une première campagne , il pénétra en Mésopotamie , et , après quelques minces exploits, revint piller la Syrie durant l'hiver. L'année suivante. (53) , Crassus , négligeant les avis du roi d'Arménie , prit sa route à travers les plaines de la Mésopotamie : son armée, bientôt cernée, périt tout entière sous les flèches des Parthes, qui, menaçant à leur tour la Syrie, n'en furent repoussés que par l'habileté de Cassius. Mais dès lors leur prépondérance sur l'Asie occidentale devint menaçante pour les possessions romaines, et tous les grands hommes de guerre que Rome possédera tourneront leurs regards de ce côté, César, Antoine, Corbulon,Trajan,etc.
III. DÉPRAVATION DES MOEURS POLITIQUES. — SECOND CONSULAT DE POMPÉE. — IL SE SEPARE DE CESAR.
A l'époque où fut renouvelé le premier triumvirat, l'intérieur de Rome était bien déplorable. Il n'y avait plus de respect pour la loi, plus de honte même. Afranius osa demander un jour au peuple que les élections de la préture ne fussent point soumises aux lois de la brigue, et cependant ces lois étaient sans force ; les votes se vendaient. Des bureaux étaient ouverts dans le voisinage du Champ de Mars. Chacun y venait traiter de son suffrage pour quelques sesterces. Cent mille sesterces furent pro-