GUERRE D ALEXANDRIE
même du palais. Cette ruse donna à César une idée favorable de l'esprit de la jeune reine 4 et vaincu par la douceur, par les grâces de sa conversation, il la réconcilie avec son frère, à la condition qu'elle partagerait le tyAne avec celui-ci. Ce n'était pas là ce que voulaient les eunu-. (pies, qui régnaient au nom du roi. Ils excitent une révolte dans Alexandrie, et César se voit assiégé dans le firuchium par l'armée royale sous les ordres d'Achillas. La lutte dangereuse qu'il eut alors à soutenir prouve, dit M. Heeren , combien était profond le ressentiment que les Alexandrins nourrissaient depuis longtemps contre Rome, qui depuis plus d'un siècle tenait leurs rois en tutelle; elle prouve aussi à quel point les révolutions de la capitale de l'Egypte décidaient du sort de tout le pays. César, pressé par les Alexandrins qui veulent lui enlever sa flotte, est obligé de la'brûler lui-même. L'incendie gagna de l'arsenal au palais, et consuma la grande bibliothèque formée par les rois d'Egypte. Ensuite, dans le combat qui s'engage près de l'île du Phare, il se jette à la mer, et, nageant d'une main, de l'autre soutenant ses Commentaires au-dessus de sa tête, il rejoint les siens. Aidé des secours que lui amènent le Juif Antipater et Mithridate le Pergaménien , il rentre a Alexandrie, et comme Ptolémée Dionysos a disparu dans le combat, il fait remonter Cléopàtre sur le trône qu'elle doit partager avec son plus jeune frère, Ptolémée Néotoros(47).
Tandis que César oubliait le soin de sa gloire auprès de la jeune reine d'Egypte, le parti du sénat s'était relevé. Déjà peu de temps après la bataille de Phars&le , les chefs des Pompéiens s'étaient réunis à Dyrrachium , auprès de Caton, qui y avait été laissé à la tête d'une armée et de trois cents vaisseaux. Là , ils avaient offert le commandement à Cicéron, qui ne s'était pas senti le cœur de l'accepter. Alors les plus éminents d'entre eux s'étaient distribué les forces navales. Cassius avait fait voile pour le Pont , afin d'y soulever Pharnace ; mais , loin de donner suite à ce projet , il livra ses soixante-dix trirèmes à ce même César qu'il devait plus tard assassiner. Lucius Scipion et Caton s'étaient
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retirés en Libye , sûrs de l'appui de Varus , de son armée r ainsi que de Juba son allié. Pompée , le fils aîné du grand Pompée , s'était en toute hâte rendu eu Espagne avec une partie de l'armée , et ayant détaché ce pays de la cause de César, y avait formé une nouvelle armée d'Espagnols, de Celtibehens et d'esclaves. Ainsi , c'était en Espagne et en Afrique que devait recommencer la guerre civile.
César, réveillé par le danger , voulut avant tout n'avoir rien à craindre de l'Asie, où Pharnace avait battu Domitius et s'était empâté de la Gappadoce et de la Bithynie. Le vainqueur de Pharsaie accourt, remporte une victoire signalée, et pour caractériser la promptitude et la facilité de cette expédition, il écrit à Rome : Veni, vidi>vici. « Heureux Pompée , s'écria-t-il après sa victoire , qui s'est « acquis tant de gloire et le surnom de gran<) pour avoir « combattu de tels soldats! »
Après la victoire de Pharsaie, César avait été nommé de nouveau dictateur, avec des prérogatives très-étendues. Il avait choisi pour général de la cavalerie Antoine, qu'il avait envoyé à Rome commander à sa place. Antoine, qui avait moins de talent comme administrateur que comme soldat, avait mis le désordre partout, et s'était vu réduit à occuper le Forum en armes. A cette nouvelle, César abandonne l'Asie Mineure, et prend en toute hâte le chemin de l'Italie. A peine est-il arrivé que les séditions s'apaisent. Mais une révolte éclate en Campanie dans son armée, qui se plaint de n'avoir pas encore reçu les gratifications promises après Pharsaie , et d'être retenue sous les drapeaux au mépris Ses lois militaires. Un seul mot de César suffit pour les faire rentrer dans le devoir ; il les appela Quintes et non soldats. « Quirites , leur dit-il , je vous licencie. Ce « que je vous ai promis , je vous le donnerai quand j'aurai « triomphé avec d'autres. » Tous le conjurent de pardonner à leur repentir et de les garder à son Service. César se fait longtemps prier, surtout pour la dixième légion, qui, à ses yeux, est moins excusable que toutes les autres. Elle demande à être décimée. César cède enfin à leurs prières , et, fort de sa clémence, il se met aussitôt en campagne
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avec ses vieilles bandes pour porter la guerre en Afrique.
Les républicains, comme nous l'avons dit, s'y étaient réunis sous la conduite de Lucius Scipion , beau-père de Pompée. César tombe en débarquant de son vaisseau ; mais tournant aussitôt ce présage en sa faveur, il srécrie : « Je te tiens, Afrique! » Pour éluder les prédictions de ceux qui prétendaient que le nom des Scipions avait toujours été heureux et invincible en Afrique , il avaît amené avec lui un des membres les plus méprisés de la gens Cornelia, que Ton surnomma ironiquement Salutie. Dans tous les engagements, il le mettait à la tête de l'armée, comme s'il eût été le véritable général, et l'obligeait souvent de eombattre contre les ennemis.
Le début de la campagne est loin d'être favorable au dictateur. II est battu près de Ruspina par Labienus et Petreius, lieutenants de Scipion, qui ne poursuivent pas leurs succès dans la crainte d'enlever à leur général l'honneur de vaincre. Cependant l'occasion était favorable , car la déroute des soldats de César fut telle, que leur général se vit obligé de saisir par le cou un porte-aigle qui prenait la fuite, et de le forcer à faire volte-face en lui disant : « C'est là que sont les ennemis. » Mais bientôt Scipion, accompagné du roi Juba, lui offre une occasion de réparer cet échec, et la bataille de Thapsus vient achever la victoire de Pharsale.
César aussitôt se dirige sur Utique , la principale place d'armes des Pompéiens. Caton y commandait. Quand il apprit que le dictateur s'approchait avec toute son armée : « Eh quoi! dit-il , César nous traite donc en hommes! » Il songe d'abord à se défendre ; mais son conseil, composé de trois cents Romains qui faisaient le commerce en Afrique, ayant refusé de le seconder, il ne songe plus qu'à bien mourir. 11 faut lire dans Plutarque les derniers moments de ce généreux Romain qui ne voulut point survivre à la liberté. César apprit sa mort en chemin : « 0 Caton 1 « s'écria-t-il , je t'envie ta mort, puisque tu m'as envié la «satisfaction de te sauver la vie. » Juba, Petreius et Scipion, imitèrent l'exemple du héros d'Utique; ils se poi-
'3a4 CHAPITRE XIX.
gnardèrent. La Numidie devint une province romaine. Caton, dit Sénèque, immola la république en s'immolant lui-même. Après lui, quel défenseur restait-il à la cause de la liberté? Sans doute Cicéron survivait à Caton ; mais quelle différence ! « Cicéron , avec des parties admirables pour un second rôler était incapable du premier ; il avait un beau génie, mais une âme souvent commune. L'accessoire chez Cicéron, c'était la vertu ; chez Caton , c'était la gloire. Cicéron se voyait toujours le premier; Caton s'oubliait toujours. Celui-ci voulait sauver la république pour elle-même , celui-là pour s'en vanter. Quand Caton prévoyait, Cicéron craignait; là où Caton espérait, Cicéron jse confiait; le premier voyait toujours les choses de sangfroid, l'autre au travers de cent petites passions \ »
§ III. TRIOMPHE DE CESAB. — GUEBBE D'ESPAGNE.
A Rome, les plus grands honneurs attendaient César. Déjà après la bataille de Pharsah (48), on l'avait, contrairement aux lois, nommé dictateur pour un an et consul pour cinq ans; il avait obtenu la puissance tribunitienne , le droit de paix et de guerre , e*c la possession des provinces. Après Thapsus (46), la dictature est renouvelée pour dix ans, et l'on y joint la préfecture des mœurs. I! aura droit de siéger au sénat sur la chaise curule , au milieu des consulaires ; il y dira le premier son avis ; il donnera le signal dans toutes les courses de chars; il désignera les candidats pour les places auxquelles le peuple a nommé jusqu'à ce jour. Son char sera transporté au Capitole, vis- * à-vis du char de Jupiter ; on y placera sa statue ayant l'image de la terre sous ses pieds , et l'on inscrira ces mots sur la base : « César est un demi-dieu. » C'est peu encore ; quarante jours de supplications lui sont décrétés avec le triomphe.
Il triompha quatre fois dans le cours du même mois, niais à différents intervalles : le premier jour des Gaulois , Je second de l'Egypte , le troisième de Pharnace, et le qua-
1 Montesq\|ieil.
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trième de l'Afrique. ' Les ornements de ces quatre triomphes furent de matières différentes, de citronnier, d'acanthe, d'écaiile de tortue et d'ivoire; l'appareil et le spectacle n'en furent pas moins variés. Au premier, il fit porter devant lui les statues en or du Rhin,, du Rhône et de l'Océan, sous la forme de captifs ; puis derrière son char, que traînaient quatre chevaux blancs, Venait le Vercingétorix, qui fut ensuite mis à mort. Au second, il offrit aux yeux au peuple Arsinoé , sœur de Ciéopâtre , la statue du Nil et l'image du Phare brillant de mille feux; au troisième, l'emblème du Pont et la statue de Pharuace, et sur le tableau de sa victoire, les trois mots fameux : veni, vidi, vici; au quatrième enfin, le fils de Juba, qui dut à son malheur de devenir Kpn des plus savants historiens grecs. Ce fut sans doute aussi lors de ce dernier triomphe qu'il monta au Gapitole entre deux haies de quarante éléphants, trophée de sa victoire d'Afrique , et portant des lustres garnis de flambeaux. Rien d'ailleurs qui rappelât Pompée, dont la mémoire était encore chère à Rome, mais des tableau qui représentaient Scipion , Petreius et Caton , se donnant la mort. Le peuple , bien que comprimé par la terreur, ne put les voir sans gémir et sans songer à ses propres maux. Du reste , comme pour le consoler par l'espoir de largesses futures , César fit porter dans sa pompe triomphale soixante mille talents d'argent et deux mille huit cent vingt-deux couronnes d'or. Enivré par tant d'éclat et tant de pompe, César aurait pu croire qu'en effet il était un demi-dieu , si les sarcasmes audacieux des soldats qui l'entouraient n'étaient venus à chaque pas lui rappeler qu'il n'était qu'un homme. Ils n'épargnaient aucune de ses faiblessses , pas môme son ^ambition. Fais bien , chantaient-ils à gorge déployée, fais bien et tu seras puni; fais mal et tu seras roi.
Vinrent ensuite d'immenses largesses; à chaque vétéran vingt-quatre mille sesterces, le double aux centurions, le quadruple aux tribuns et aux chefs des cohortes. Il leur distribua aussi des terres, mais de distance en distante , pour ne pas dépouiller entièrement les possesseurs de ces biens.
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Quant au peuple, dix boisseaux de blé par tête, autant de livres d'huile, quatre cents sesterces, et une remise de deux mille sur leurs loyers. Puis encore des festins publics de deux mille tables, chacune à trois lits; des distributions de viande , des spectacles de tout genre , des combats de gladiateurs, des représentations théâtrales dans tontes les langues, et dans tous les quartiers de la ville ; des jeux du cirque , des athlètes, des jeux troyens, des combats de bétes, des batailles rangées, une naumachie. Des chevaliers eux-mêmes descendirent dans l'arène. On ne pouvait, comme le dit Cicéron , subir plus gaiement l'esclavage.
Cependant César , au milieu de l'ivresse générale, n'oublie pas des soins plus importants; il fait réformer le calendrier par Sosigène, rend les jugements aux chevaliers et aux sénateurs, et les enlève aux tribuns du trésor , prévient par une loi les attentats contre la sûreté de l'État, impose des bornes au luxe , réduit la durée des gouvernements , avilit les magistratures en les multipliant , prend des mesures pour repeupler l'Italie , envoie de nombreuses colonies , entre autres à Corinthe et à Carthage, accorde le droit de citoyen à quiconque enseigne la médecine et les arts libéraux, complète le sénat en y introduisant une fouie d'inconnus , et surtout des Gaulois , qui seront pour lui des instruments dociles , et l'aideront à achever l'asservissement de sa patrie.
Il restait cependant des hommes qui ne partageaient pas Tivresse commune, et pour qui là patrie n'était pas un vain mot. Il y avait encore de vrais Romains en Espagne , et leur armée, conduite par les deux fils de Pompée , Cneius et. Sextus, allait rappeler les temps de Viriathe et de Sertorius. César ne leur en laissa pas le temps , et en vingt-sept jours il arriva près de Corduba. Mais ses soldats commençaient à se lasser de tant de eourses à travers le monde ; ils ne voulaient plus de guerres. Aussi, quand après plusieurs combats acharnés , une bataille décisive s'engagea près de Munda (45) , César vit avec douleur ses vétérans reculer. Alors arrachant le bouclier d'un de ses soldats, il s'élance lui-même au-devant de l'ennemi en s'é-
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criant : « Eh quoi! me livrerer-vous ainsi à des enfante?
* Voici pour moi la fin de la vie , et pour vous la fin de la
* guerre. » A sa voix f les vétérans se rallient ; cependant la victoire n'est décidée qu'à la fin du jour : trente mille Pompéiens restent sur le champ de bataille. Mais César ne se dissimula pas le danger qu'il venait de courir ; aussi, en rentrant dans son camp, il dit à ses amis : « J'ai sou- « vent combattu pour la victoire ; je viens de combattre « pour la vie. » Quelques jours après , on lui apporta la tête de Cneiùs. Sextus seul était parvenu à trouver un jsile. La fortune le cacha en Celtibérie; elle le réservait à d'autres guerres , quand César ne serait plus.