‹ Précis d'Histoire romaineChapitre 75 sur 157 · IV. CÉSAR DICTATEUR PERPÉTUEL. — SA MORT · texte numérisé non relu

IV. CÉSAR DICTATEUR PERPÉTUEL. — SA MORT

De retour à Rome , César triomphe de KEspagne et tout à la fois des malheurs de la patrie. Cependant tout plie sous l'ascendant de sa fortune. Il est proclamé dictateur# perpétuel, imperator, père de la patrie; on lui décerne les honneurs divins , on crée en son honneur un collège de prêtres qu'on appelle Juliens; on lui dresse des statues dans les temples; comme les temples, sa maison sera surmontée d'un dôme ; il portera sur le théâtre une couronne d'or radiée , s'asseyera sur un trône dans la curie ; son nom sera donné à un mois , à sa tribu ; la monnaie sera frappée à son effigie ; enfin $ on élèvera un temple à Jupiter Julius.

Mais tous ces honneurs, décernés par la bassesse et la flatterie , étaient comme autant de bandelettes dont on parait la victime destinée frla mort. César en fut étourdi ; Il semblait s'oublier et se jouer des dignités qulil recevait comme de celles qu'il donnait. Dans son troisième et dernier consulat , il nomma deux consuls à sa place pour les trois derniers mois, et pendant ces deux années, il ne se fit aucune autre élection que celles des tribuns et des édiles ; il remplaça les préteurs urbains par des préfets , et un consul étant mort la veille des calendes jcle janvier, il créa Canidius consul pour le reste du jour, ce qui donna lieu aux plaisanteries si connues de Cicéron. Pauvre Cicéron

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qui trouvait encore à rire dans de pareils temps ! César alla

plus loin : comme il projetait une expédition en Orient , il osa ., au mépris de toutes les lois , disposer des magistratures pour trois ans. Les Romains n'en pouvaient plus douter, ils avaient un maître. Mais ce maître, sûr de l'empire du monde , méditait de grands projets pour y établir Tordre et le bien-êtije. Il voulait porter la guerre chez les Parthes, et déjà il en faisait les préparatifs; il voulait au retour traverser l'Hyrcanie le long de la mer Caspienne et du Caucase, soumettre le monde barbare, les Scythes, les Germains, et revenir en Italie par les Gaules. Dans le même temps, il voulait couper l'isthme de Corinthe, creuser un canal de Rome à Circéi , dessécher les marais Pontins, etc. La mort le prévint, comme Alexandre, au milieu de ses grands projets.

Le mépris de César pour les lois n'était pas la seule cause de la haine qui animait les Romains contre lui; on ne

*' pouvait lui pardonner l'orgueil insolent avec lçquel, un jour que le sénat lui avait décerné des honneurs extraordinaires, il avait reçu, sans daigner se lever, les consuls, les préteurs et les sénateurs qui s'étaient présentés devant lui. Il était facile devoir qu'il aspirait à la royauté. Ses amis d'ailleurs ne s'en cachaient pas; ils semaient dans le public que d'après un oracle des livres sibyllins les Parthes ne seraient soumis par les armées romaines que lorsqu'elles seraient commandées par un roi. Il ne resta plus aucun doute , quand , à la fête des Lupercales , Antoine, alors consul, vint à trois reprises différentes lui offrir le diadème. César refu» mollement ; mais quelques jours aprçès on vit ses statues couronnées d un bandeau royal, et César priva de leur charge, en les injuriant, les deux tribuns, Flavius et Marcellus, qui avaient osé arracher ces diadèmes.

Dès lors sa mort fut résolue; mais il fallait un centre à la conjuration : on jeta les yeux sur Brutus, neveu et gendre de Caton. Une généalogie douteuse le faisait descendre de l'ancien Brutus qui chassa les Tarquins, et de Servilius AhaJa, l'assassin de Spurius Cassius. Cette âme

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forte et énergique, imbue de bonne heure des principes sévères de l'école stoïcienne, était capable des plus généreuses comme des plus pénibles résolutions. Ainsi , Pompée avait fait tuer son père, et cependant , regardant la cause de Pompée comme la plus juste, Brutus avait combattu pour lui à Pharsale. César, qui le considérait comme son fils, l'avait comblé de bienfaits et semblait l'avoir désigné pour son successeur; Brutus ne l'ignorait pas, et pourtant si la patrie l'ordonne, la patrie dont la voix est pour lui celle de la vertu, Brutus poignardera César. D'ailleurs on ne négligeait rien pour exciter son dévouement. On avait écrit sur la base de la statue de l'ancien Brutus : « Plût aux dieux que tu fusses encore en vie !» et lui-même, alors préteur urbain, avait trouvé ces paroles écrites sur son tribunal : « Tu dors Brutus ! non tu n'es pas Brutus ! » Cassius., préteur comme lui, comme lui dévoué à la cause républicaine, mais plus ennemi du tyran que de la tyrannie , s'était fait le centre de la conjuration. Lorsqu'il s'en ouvrit à ses amis, ils ne consentirent à s'y associer qu'autant que Brutus en serait le chef. « Une pareille en- « treprise , lui dirent-ils , demande moins du courage et « de l'audace que la réputation d'un homme tel que lui qui « commence le sacrifice , et dont la présence seule prouve « la justice de notre cause. » Alors Cassius va trouver Brutus, et lui demande s'il ira au sénat le jour des ides de mars, jour où, s'il est bien informé, les amis de César doivent proposer de le faire roi. « Je n'irai point , répondit « Brutus. — Mais si l'on nous y appelle. — Alors mon de- « voir sera de ne pas me taire*, mais de m'y opposer et de a mourir avant de voir expirer la liberté. — Quel est donc « le Romain qui voudrait consentir à ta mort? Ignores-tu « qui tu es ? Crois-tu que ce soient des tisserands et des « cabaretiers, et non les premiers citoyens de Rome, qui « couvrent ton tribunal des écrits que tu y trouves chaque «jour? Des autres préteurs on attend des distributions «d'argent, des spectacles , des combats de gladiateurs; « mais de toi on réclame comme une dette héréditaire le « renversement de la tyrannie I »

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Brutus ne peut plus hésiter , il accepte , tt le nombre des conjurés s'élève bientôt à soixante ; mais Brutus sent les difficultés et les dangers de l'entreprise , et s'il est eahne en public afin* de ne pas trahir sa pensée , la nuit il n'est pins le même , et l'inquiétude qui l'agite le réveille souvent et* sursaut Témoin de ee trouble extraordinaire, Porria sa femme , et la fille de Gaton , ne veut lui demander son secret qu'après avoir éprouvé son propre courage; elle se fait à la cuisse une profonde blessure, et quand elle est sûre de pouvoir résister à la douleur, elle parle et obtient la confidence du complot dont son époux est le chef.

Les ides de mars arrivèrent , et déjà la conspiration n'était plus un secret. Les avertissements ne manquerait pas à César. Quelqu'un sur un faux bruit étant venu lui dire qu'Antoine et Bolabella tramaient quelques projets contre lui, il avait répondu : « Ce ne sont pas ces gens si gras et « si bien peignés que je crains, mais ces hommes maigres '« et pâles. » Il désignait par là Cassius et Brutus. Quelque temps après on lui dénonça Brutus , en l'avertissant de se tenir en garde contre lui. « Eh ! quoi, dit-il , croyez-vous « que Brutus n'attendra pas la fin de ce corps si faible? » Vainement on avait cherché à frapper son imagination par les plus étonnants prodiges; vainement un devin l'avait averti de se défier des ides de mars; vainement le jour fatal arrivé , Calpurnie , sa femme , alarmée par un songe , veut le retenir et l'engager à remettre l'assemblée ; Decimus Brutus , qui était aussi de la conjuration, l'entraîne, a lui représentant qu'un délai peut changer les dispositions de ceux qui veulent le déclarer roi. Chemin faisant, Àrtémidore de Cnide lui remit un mémoire où il l'instruisait d'une partie de la conjuration ; César essaye plusieurs fois de le lire , mais la foule qui se presse sur son passage l'en empêche toujours, et il entre dans le sénat le tenant toujours à la main sans en avoir pu prendre connaissance.

Pendant ce temps les conjurés étaient loin d'être tranquilles. Le jour était déjà fort avancé, et le rétard de César commençait à les alarmer. Ils eurent encore d'autres motift d'inquiétude; un homme s'approcha de Casca, l'un des

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conjurés, et l'&yaat pris par la main: « Casca, lui dit-Il, « vous m'avez fait mystère de votre secret, mais Btutus « m'a tout dit ; » Casca fort fort étonné ; mais cet homme reprenant la parole en riant : «Et comment, lui dit-il, « sériez-vous devenu en si peu de temps assez riche pour « briguer Tédilité? » Sans- ces dernières paroles , Ctfsca:, trompé, allait tout lui révéler. Un sénateur, nommé Popilius Laenas, ayant salué Brutus et Cassius d'un air plus empressé que d'ordinaire , leur dit à L'oreille : « Je prie les « dieux qu'ils donnent un heureux succès À votre dessein; * mais je vous conseille de ne pas perdre un moment , car

« l'affaire n'est plus secrète. »

«Enfin César arrive en litière. A peine est-il descendu que PopiliusL&nas s'empare de lui et engage un long entretien auquel César parait donner la plus grande attention. Les conjurés, ne pouvant entendre ce qu'ils disaient, crurent qu'une conversation si longue ne pouvait être qu'une dénonciation détaillée. Déjà Cassius et quelques antres mettaient la main sous leurs robes pour en tirer leur poignard , et prévenir leur arrestation par une mort volontaire, quand Brutus reconnaît aux gestes de Laenas qu'il s'agit d'une prière très-vive, et la gaieté qu'il montre sur son visage rassure ses complices.

« Quand le sénat fût entré dans la salle,"les conjurés environnèrent le siège de César, feignant d'avoir à lui parler de quelque affaire , et Cassius portant , dit-on , ses regards sur la statue de Pompée , l'invoqua comme si elle eût été capable de l'entendre. Antoine, dont on craignait la fidélité pour César et la vigueur extraordinaire , fut retenu hors du lieu de l'assemblée par Trebonius qui engagea à dessein une longue conversation avec lui. Quand César entra, tous les sénateurs se levèrent pour lui faire honneur, et dès qu'il fut assis, les conjurés se pressant autour de lui firent avancer Tullius Cimber pour lui demander le rappel de son frère. Ils joignirent leurs prières aux siennes, et prenant les mains de César, ils lui baisaient la poitrine et la tête. Il rejeta d'abord des prières si pressantes , et comme ils persistaient, il se leva pour les repousser de

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force. Alors Cimber loi prenant la robe des deux mains , lui découvre les épaules, et G. Casca , qui était derrière le dictateur, tire son poignard et lui porte le premier, le long de l'épaule, un coup dont la blessure ne fut pas profonde. César, saisisssant la poignée de l'arme dont il venait d'être frappé, s'écrie en Jatin : «Scélérat de Casca, que fais tu ?» Casca appelle son frère à son secours en langue grecque. Gésar, atteint -de plusieurs coups à la fois, porte ses regards autour de lui pour repousser les meurtriers ; mais dès qu'il voit Brutus lever le poignard sur lui , il s'écrie en grec : « Et toi aussi , mon fils 1 » Alors quittant la main de Casca qu'il tenait encore, et se couvrant la têle de sa toge , il livre son corps aux conjurés. Comme ils le frappaient tous à la fois sans aucune précaution, et qu'ils étaient serrés autour de lui , ils se blessèrent les uns les autres.

« Soit hasard, soit dessein formé de leur part, il fut ^poussé jusqu'au pied de la statue de Pompée qui fut couverte de son sang. Il semblait que Pompée présidait à la vengeance qu'on tirait de son ennemi , qui, abattu et palpitant, vint expirer à ses pieds, percé, dit-on, de vingttrois coups \ »

ANTOINE ET OCTAVE. — SECOND TRIUMVIRAT. — GUERRE CONTRE BRUTUS ET CASSIUS, — PARTAGE DU MONDE. —

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