ANTOINE
qu'il n'y eut plus de tyran et qu'il n'y eut pas de liberté; car les causes qui l'avaient détruite subsistaient toutjours '. »
Le tyran venait d'être tué, mais un nouveau maître ne pouvait manquer de prendre sa place. Les conjurés n'avaient formé de pian que pour la conjuration , ils n'en avaient point lait pour la soutenir. Aussi après le meurtre du dictateur ils se réfugièrent au Capitole comme étonnés du coup qu'ils avaient porté. Ils y passèrent toute la nui' dans les transes. Cependant, quand vint le jour , trompés par la stupeur qui régnait dans toute la ville, ils crûrent"" que le peuple était pour eux , et se hasardèrent à descendre jusque dans le Forum. Brutus monta à la tribune ; le peuple, accoutumé à le respecter, l'écouta avec une attention qui fortifia ses premières espérances, mais bientôt les véritables sentiments de la multitude se manifestèrent. Un autre conjuré, Cornélius Cinna , ayant voulu remplacer Brutus, et faire l'éloge des meurtriers, le peuple ne put se contenir, et chassa l'orateur. Les conjurés se hâtèrent de regagner le Capitole, gardé par leurs gladiateurs.
Pendant ces irrésolutions, les amis de César reprenaient courage; les vétérans étaient aux portes mêmes de la ville, et menaçaient le sénat, l'empêchant surtout de rien retrancher aux promesses du dictateur. Bientôt Lépide , que César avait choisi pour maître de la cavalerie , fit entrer dans Borne trois légions. Antoine, alors consul, obtint la ratification des actes du testament de César. Toutefois, il laissa. écrire dans le décret que toute recherche contre les meurtriers serait défendue; car il ne se sentait point encore assez fort pour jeter le masque. Le parti sénatorial semblait se relever ; les meurtriers ne soutenaient point, il est vrai, la vigueur de leurs premiers coups, mais cependant leur audace faisait croire à de secrètes ressources. Aussi Antoine hésitait , et promit même de se réconcilier avec Brutus; mais les hésitations des conjurés le rassurèrent, et il ne chercha plus que les moyens d'accroître ses forces et le nombre de ses partisans.
1 Montesquieu.}
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An moment de sa mort, César, qui se préparai! àun* longue expédition, avait distribué pour plusieurs années les charges et les provinces. Plusieurs des assassins avaient cm part à cette distribution : Brutus avait la Macédoine; Cassius, la Syrie; Trebonius, l'Asie; Cimber, la Bitbyme; Decimus Brutus, la Cisalpine. Antoine eut soin de rappeler au peuple les bienfaits du dictateur envers ses meurtriers. Ayant obtenu de célébrer les funérailles de César, il parvint par ses discours artificieux à émouvoir la multitude. ^D'abord il lui lut le testament, sur lequel Brutus était porté pour un legs considérable. Lorsqu'il fut à l'article où César promettait quatre-vingt-quinze deniers à tous les citoyens, et donnait ses jardins au peuple, la reconnaissance fat vive; l'indignation éclata lorsqu'il montra la robe sanglante die César : on faillit massacrer les meurtriers. ~~ C'était une déclaration de guerre que leur faisait Antoine; cependant il ménagea encore le sénat, et fit rendre une loi qui abolissait la dictature. Il rappela Sextus Pompée, qui obtint la surintendance des mers avec une large indemnité. Ces actes semblaient rapprocher Antoine du sénat; il profita de l'empressement des sénateurs pour se faire donner une garde de six mille hommes. Alors il renonça à tout ménagement; Il s'était emparé des papiers du dictateur, et y inscrivait tout ce qu'il voulait. Avait4l un homme à gagner: il lui faisait donner , au nom de Ce» sar, une somme d'argent ou une charge-. Son alliance avec? Lépide Ait cimentée par la nomination de celui-ci au pontificat. Les meurtriers n'eurent plus alors qu'à quitter l'Haie pour se soustraire à la puissance d'Antoine. Brutus et Cassius gagnèrent la Grèce ; Trebonius, et Cimber se rendirent à leur gouvernement. Aussitôt Antoine les fait dépouiller par le peuple de leurs provinces, donne la Syrie à Dotabella, garde pour lui ta Macédoine, et laisse to«tefoisiCy~ rêne a Brutus et la Crète à Cassius, comme dernière preuve' qu'il ne veut pas rompre avec eux*
Cependant il existait un héritàer.du nom de César et de sa fortune, le jeune Octave, fils d'Octavius , homme intègre, mais d'une naissance peu distinguée, et d'Attia, nièce
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de César. Quelque temps après la mort de César, il arriva à Rome d'Apollonie, où il achevait ses études. « C'était ua enfant de dix-huit ans, petit et délicat, souvent malade, boitant fréquemment d'une jambe, timide et parlant avec peine , au point que plus tard il écrivait d'avance ce qu'il voulait dire à sa femme; une voix sourde et faible : il était obligé d'emprunter celle d'un héraut pour parler au peuple. Assez d'audace politique, car il en fallait pour venir à Rome réclamer la succession de César ; d'autre courage , point; craignant le tonnerre, craignant les ténèbres, craignant l'ennemi, et implacable pour qui lui faisait peur '. » Arrivé à Home, il déclara qu'il venait venger César et acquitter ses legs au peuple.
La position d'Octave était difficile. Prendre le nom de César, c'était se porter son vengeur» En outre, du moment qu'il acceptait la succession de son père adoptif , il lui fallait aussi payer les legs qu'il avait faits au peuple et aux vétérans. Or, Antoine s'était emparé, pour son propre usage, des sommes laissées par le dictateur. Octave ne recula pas cependant, et dût sa fortune y passer tout entière, il promit d'accomplir les legs. Antoine vit avec déplaisir l'arrivée du jeune César; Octave, de son côté, ne lui fit point d'avances , car s'allier à lui , c'était courir le risque de n'être que le second dans le parti des Césariens; Antoine eût absorbé toute la gloire d'Octave. D'ailleurs, le premier semblait vouloir travailler pour lui-même : il s'était chargé d'exécuter les actes du dictateur , afin de se mettre en quelque sorte à la place de César ; mais il n'avait ni l'activité , ni la résolution de son générai. Lui aussi il montra trop d'hésitation, et ce fut ce qui le perdit. Il ménagea le sénat, les meurtriers, les vétérans, tout le monde, faisant tour à tour à L'un le sacrifice de l'autre. C'est ainsi qu'oubliant de quel parti César avait été le chef, il rappelait Sextus Pompée , faisait tuer un homme qui -se disait petit-fils de Marûis, parent de César, et élevait, sur la place même, du bûcher, une colonne funèbre avec ees
* Midwiet, flirt, wm.,4. IL
mots : Au Père de la patrie. Il ne comprenait pas non plus le pouvoir de l'argent sur les légions. Cette prodiga^ lité de César qui lui faisait donner tout pour tout gagner, Antoine ne la connaissait que pour s'acheter à lui-même de^ nouveaux plaisirs. Cette clémence politique de son ancien chef, qui s'arrêtait devant le châtiment inutile pour imposer un dévouement et un sacrifice sans bornes , Antoine ne la connaissait pas davantage. Une légion l'ayant accueilli avec des murmures , il la fit impitoyablement décimer.
Octave tenait une conduite bien différente. Pour faire honte à Antoine , il vendit tous ses biens afin de payer l'argent promis par César aux citoyens. Il caressait les vétérans de son père, leur promettait de leur conserver, d'augmenter même les dons qu'ils en avaient reçus. "Visà-vis du sénat , sa conduite ne fut pas moins habile ; ce corps , pressé d'un côté par Antoine , de l'autre par les conjurés , accueillit ce jeune homme qui semblait n'avoir aucune ambition et ne voulait , disait-il , que venger la mort de son père. Le sénat crut qu'Octave serait un instrument commode; que par lut il pourrait s'assurer les vétérans, et contenir ainsi les deux partis opposés. Ce fut Cicéron qui fit adopter cette politique au sénat. Il avait eu de vifs démêlés avec Antoine ; aussi accueillit-il Octave avec empressement. Le jeune homme paraissait d'ailleurs plein de docilité; il se soumettait aux conseils du vieil orateur, adoptait tous ses plans, disait ne vouloir se conduire jjue par ses avis, et l'appelait son véritable père. Ainsi, cet enfant de dix-huit ans, naguère inconnu à Rome , se trouvait avoir en quelque temps gagné Cicéron et le sénat , le peuple et les vétérans. Il avait créé un parti que Cicéron et le sénat croyaient à la vérité pouvoir diriger, mais dont il était le véritable chef.
Antoine, qui l'avait reçu d'abord avec dédain, commença bientôt aie cnindre, et reconnaissant la nécessité d'avoir une armée, il se fit donner la Cisalpine , et fit venir les légions de Macédoine. Son départ pour Brindes, où il alla recevoir ses nouvelles troupes , qui lui montrèrent
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d'ailleurs beaucoup de froideur, fut comme le signal de la guerre. Il y eut contre lui , dans le sénat , une explosion de haine et de colère. Cicéron , ne gardant aucune mesure ,prononça contre lui un discours violent : c'est la première Philippique. A cette nouvelle, Antoine marcha sur Rome, se promettant d'en finir, cette fois, avec tous ses ennemis; mais il trouva la ville tien gardée. Octave avait parcouru FÉtrurie , le Samnium et la Campanie , appelant autour de lui tous les vétérans. Bientôt il eut dix mille hommes. Son année s'augmentait chaque jour par les défections qui s'opéraient dans celle d'Antoine Les soldats de celui-ci, qui s'indignaient d'avoir vu trois cents de leurs compagnons égorgés aux pieds de Fui vie, passèrent à son rival. Deux légions entières firent ainsi défection. Aussi Antoine, après avoir reparu quelques jours à Borne, s'empressa de s'enfuir dans la Cisalpine , où il alla organiser la guerre? civile.
Le sénat était en effet décidé à pousser les choses avec vigueur. 11 se voyait maintenant une armée, un chef qu'il croyait diriger à son gré, puis les deux consuls, tous les magistrats, l'autorité enfin de la république. Cicéron parla encore contre Antoine, et fit autoriser Octave à partir pour la Cisalpine, accompagné des deux consuls Hirtius et Pansa (43). Antoine tenait déjà Decimus Brutus enfermé dans Modène : c'était un des meurtriers de César: Octave n'hésita pas cependant à s'avancer pour le délivrer. Son armée, unie à celle des deux consuls, fit lever le siège. Une bataille s'étant livrée , Antoine fut vaincu ; mais les. deux consuls restèrent sur le champ de bataille. Il faut avouer que si Octave ne fut pas coupable de leur mort, il fut singulièrement aidé des circonstances, car il ne pou» vait arriver aucun événement plus heureux pour lui, la mort des deux consuls le laissant seul chef de l'armée sénatoriale.
Cependant, le sénat crut que son habile politique allait être couronnée du plus grand succès. Antoine était fugitif au delà des Alpes; Octave avait parfaitement rempli ce qu'on demandait de lui. On crut n'en avoir plus besoin et
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pouvoir le mettre de côté. Décimas Bratus fut chargé de continuer la guerre. Octeve demanda l'ovation., on la loi refusa ; il demanda le consulat, on lui répondit assez plaisamment qu'il n'avait pas l'âge nécessaire pour cette charge,. comme s'il était encore* quelqu'un dan» la république qui observât les lois. C'était pousser trop loin i imprudence. Cicéron tâcha vainement de le faire «comprendre au sénat, on ne l'écoata point, maison! eut bientôt sujet de s'en repentir. « Vous refusez le consulat à notre général, avait dit le centurion envoyé par Octave, cette épée le lui donnera. » Octave en effet marche sur Rome, s'y fait nommer consul, assemble les comices, qui reconnaissent son adoption par César et condamnent à mort les meurtriers du grand homme. Dès ce moment Octave a jeté son masque : il reprend son rôle véritable. Maintenant qu'il a une armée et la charge de consul, il paît, sans craindre de perdre dans l'alliance, s'unir avec Antoine.
Le sénat l'avait chargé de la guerre contre Lépide et Antoine; il coneint d'abord une trêve avec eux. Bientôt «ue conférence des trofc ehefe a lieu , et d'une île du Reuo, près de Bologne, sort le second triumvirat. Ils se décernent pour cinq ans le pouvoir consulaire, se partagent les provinces. Antoine et Octave doivent mareèen contre Cassius et Brutus qui ont rassemblé de» forces immenses. Lépide pendant ce temps gardera l'Italie. Mais en. partant pour la Grèce, Octave et Antoine ne veulent point laisser d'ennemfe derrière eux ;, les ennemis seront donc proscrits et massacrés. D'ailleurs, il faut de l'argent pour Mre la guerre, il en faut pour satisfaire les prétentions des levions • car elles sont toutes-puissantes : ainsi elles veulent que pour cimenter i'allianee, Octave épouse Fulvie^ bellefille d'Antoine ,. et Octawe obéit.
Alors commencent d'horribles massacres; trois cents sénateurs, deux mille chevaliers sont désignés au poignard des assassins. Chacun des trois triumvirs réclame le sang de ses ennemis, et accon**en échange celui d'un parent ou d'un ami. Octave sacrifia Cicéron à Antoine, qui de son côté lui abandonna César* son oncle maternel , et Le-
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Me sacrifia à tous deux son frère Paulus. Le massacre .'étendit bientôt à toute l'Italie, et, îl faut le dire, des* rois triwmvirs, Octave se montra te phis eruel.