ANTOINE EN ORIENT
fini; Brutus et Cassius étaient morts , il est vrai , et, avec eux, le parti républicain, qui n'avait plus qu'un défenseur très-suspect dans Sextus Pompée ; mais les triumvirs se trouvèrent embarrassés de cette victoire même. Ils ne l'avaient obtenue qu'au prix des plus brillantes promesses ; les cent mille légionnaires qu'ils avaient conduits à Philippes voulaient des récompenses ; il leur fallait de l'argent, des terres, et les triumvirs.se trouvaient réduits à recommencer une guerre plus dangereuse contre les propriétaires. Pour satisfaire l'avidité de leurs soldats , ils se partagèrent la tâche : Antoine se chargea de fournir l'argent, Octave de distribuer les terres. Ils firent aussi un nouveau partage du monde romain : l'Espagne et la Numidie augmentèrent les possessions d'Octave ; Antoine ajouta aux siennes la Transalpine et l'Afrique. Chacun d'eux aurait bien voulu avoir l'Italie ; mais être maître de la Péninsule, c'était posséder Rome, et aucun d'eux ne voulait laisser à son collègue le siège du gouvernement, le lieu d'où émanait tonte autorité légale. Dans cette nouvelle distribution des provinces , Antoine et Octave oublièrent presque Lépide, qui joue dans le deuxième triumvirat le même rôle que Grassus dans le premier , et que ses collègues finiront par dépouiller. Toutefois les triumvirs ayant encore besoin de lui, convinrent que s'il était trop mécontent, on lui céderait l'Afrique.
Cependant toutes les provinces n'étaient pas soumises : l'Orient surtout, où Cassius avait trouvé tant de ressources , avait besoin d'être visité par les possesseurs de l'empire. C'était là d'ailleurs que devaient se trouver les richesses dont les triumvirs avaient besoin. Antoine partit donc pour l'Orient.
S III. ANTOINE EN OBIENT. — CLEOPATRE. — FULVIE. •— GUERRE DE PEROUSE. RÉCONCILIATION DES TRIUM- VIRS. — NOUVEAU PARTAGE DU MONDE. — GUERRE CONTRE SEXTUS POMPEE.
L'Asie , qui avait déjà tant payé , dut se saigner encore. Antoine prit tout et garda tout pour lui; il lui fallait en
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effet des sommes immenses peur- fournir aux dépenses àà sa vie nouvelle. Ce n'était plus le rudesoldat , le lieutenant . de César, L'homme habitué à toutes le&privatioas r à toutes les fatigues; les mœurs de l'Orient l'avaient gagné. Ainsi, en arrivant à Éphèse, û souffrit qu'on le reçut comme le .dieu Bacchus. Dès lors il s'abandonna à tous les vices > et on le vit bientôt surpasser les Asiatiques par son luxe et si .mollesse. En quelques mois il dissipa les revenus de plusieurs années. Autour de lui se pressaient une foule de débauchés qui pillaient le pays en son nom. Cependant il se montra bon parfois : ainsi on le vit combler de bienfaits ceux qui avaient souffert pour leur fidélité à César, comme Rhodes, Tharse, Laodieée , et le Juif Hérode , qu'il fit roi de Jérusalem. Il pardonna à ceux qui avaient porté les armes contre lui, exceptant seulement ceux qui avaient frappé César. Du reste , cette clémence avait peut-être un but politique ; il ne fallait point augmenter le nombre des proscrits qui allaient porter leur haine chez les Partîtes et1 les instruire à combattre les Romains.
Les rois de l'Asie regrettaient toujours leur ancienne indépendance : toutes les fois qu'une guerre civile divisait Rome , ils prenaient parti pour le plus faible. C'est ainsi qu'ils aidèrent Pompée «contre César, qu'ils envoyèrent des secours à Brutus et à Cassius. C'était un moyen , en éternisant la guerre, de la rendre fatale à Rome. De tous ces rois, le plus puissant était celui des Parthes. Depuis teur .victoire sur Crassus, les Parthes se rapprochaient chaque jour des provinces romaines, et soutenaient de loin ceux qui , dans les troubles qui suivirent la mort de César , s'étaient emparés de l'autorité dans les villes de la Syrie (40). Bientôt ils vinrent eux-mêmes envahir les provinces romaines; conduits par le pompéien Labienus, ils pénétrèrent en Syrie, en Cilîcie , et jusque dans la Carie. Un général romain, P. Yentidius Bassus, que Pomperas Strabon , après la guerre sociale , avait conduit à Rome comme captif derrière son char de triomphe , battit deux fois lès Parties en Syrie , et vengea Crassus en tuant Pacorus y fils de leur roi (38). Un autre général prit Jérusalem, mies Romains
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étaient entrés pour la première fois vingt-six ans auparavant , détrôna Antigone , ^qac les Barthes avaient mis sur le trône, et y plaça Hérode, ami dévoué d'Antoine (39). Encouragé par les succès de ses lieutenants, Antoine envoya sa jftvalene piller Palmyie , qui , située dans le désert , au peint de rencontre des deux grandes routes commerciales de l'Arabie et de la Mésopotamie , était le centre où venaient s'accumuler les denrées de l'Inde et de la péninsule arabique. Grâce à son heureuse position, elle rivalisait avec les villes les plus opulentes de l'Asie et de l'Egypte. Aussi était-il de l'intérêt d'Antoine, maître de la Syrie et de la Judée par ses lieutenants, et de l'Egypte par Cléopâtre, de renverser une ville qui avait voulu jouer le rôle si difficile d'État neutre entre les deux colosses de l'empire romain et de l'empire des Pafthes. Un autre lieutenant d'Antoine pénétrait en même temps dans l'Arménie, et s'emparait des défilés du Caucase.
Ainsi, le triumvir tendait à se rendre maître des trois grandes routes du commerce, celle du Caucase, celle de Palmyre et celle d'Alexandrie. Maisles avantagesquelui promettait cette heureuse position, il ne pouvait en jouir tant que les Parthes inquiéteraient la Syrie; et dès l'an xli , il avait résolu de marcher contre eux. Mais avant de partir, il voulut demander compte à la reine d'Egypte de la conduite équivoque qu'elle avait tenue dans la guerre contre Brutus et Cassius; peut-être aussi espérait-il la faire contribuer aux frais de sa nouvelle guerre. Cléopâtre vint le trouver à Tarse, remonta le Cidnus sur une galère dont la proue était dorée, les voiles de pourpre et les rames argentées: elle se présenta devant lui avec les attributs que l'imagination brillante des Grecs donnait à Vénus. Antoine , séduit, oublia son expédition, et la suivit en Egypte. 11 y resta plongé dans tous les délices de la vie inimitable, laissant ses lieutenants eombattrepour lui en Asie. Le bruit delà guerre de Pérouse vint le réveiller de son sommeil, et lui rappeler qu'il avait un rival dangereux.
Après la bataille de Philippes, Octave, moins belliqueux et plus adroit r avait pris pour lui la tâche moins brillante,
mais plus utile, d'exécuter les promesses faites par César aux vétérans, et de leur distribuer des terres en Italie. C'était un sûr moyen de les attacher à sa personne ; car les soldats devaient se rappeler plus volontiers le chef qui leur aurait donné des terres que celui qui n'avait fait que les leur promettre. Ce fut en Italie qu'Octave les établit; il comprenait bien que c'était un moyen indirect de se rendre maître de la Péninsule. 11 est vrai que pour leur donner ces terres, il fallait dépouiller les habitants. Aussi cette mesure violente souleva des plaintes générales; mais qu'importaient au triumvir les plaintes du peuple ? il s'appuyait sur les soldats, ettpourvu que les soldats fussent contents, il s'inquiétait peu du reste. Après avoir dépouillé les Italiens, il fallut enlever à ceux qui possédaient encore quelque chose l'argent nécessaire pour les gratifications. On alla jusqu'à dépouiller les temples de leurs richesses, sans pouvoir assouvir l'avidité des vétérans.
C'est de cette époque, à vrai dire, que commença le règne des soldats. L'ancienne discipline à laquelle la république avait dû ses nombreux succès était depuis longtemps inconnue dans les camps. Sous Marius , sous César, la discipline s'était encore conservée; quoique Marius eût ouvert le premier les légions aux prolétaires , il ne fut pas moins pour eux un chef sévère , et l'on parla longtemps des mulets de Marius. Au temps de César, le mal avait fait bien des progrès; cependant ses talents militaires , dix années passées sous les tentes, au milieu des soldats, dans les guerres périlleuses de la Gaule , lui avaient assuré l'obéissance de ses troupes. Mais l'avidité et la turbulence des légions qui avaient fait la guerre sous le second triumvirat ne pouvaient être arrêtées par Octave , dont le courage équivoque leur imposait peu. Aussi fallait-il à chaque instant réprimer quelque sédition. Un jour au théâtre, un soldat , ne pouvant gagner le gradin qui lui était assigné, se plaça parmi les chevaliers. Octave lui ordonna de sortir. Lorsque ses camarades le surent , le malheurenx faillit être tué pour avoir laissé avilir ce qu'ils appelaient la dignité de leur corps. Une autre fois , Octave devait passer