II. ÉTABLISSEMENT DE L'EMPIRE. — ORGANISATION CIVILE ET MILITAIJRE
La bataille d'Actium (31) donna à Octave l'empire du monde, qui s'étendait depuis l'Espagne jusqu'à l'Euphrate, et du pied de l'Atlas jusqu'au Pont-Euxin et au Danube, sur une largeur d'environ six cents lieues, et une longueur de neuf cents. Sur eet immense territoire était répandue une population de cent vingt misions d'hommes. Au milieu d'eux vivaient un peu plus de quatre millions de citoyens romains, dont plusieurs conservaient encore des prétentions et des souvenirs; en outre quatre eent mille légionnaires, soutiens de la puissance d'Octave, mais redoutables par leur humeur avide et turbulente. Placé
1 L'Italie comprise entre le détroit de la SicUe et une ligne tirée dès bouches do Rnhieon au port de Luna. C'était la seule qui eût alors le droit de cité et celui d'entrer dans les légions.
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entre les citoyens et les soldats, Octave occupait une position difficile; car il fallait satisfaire l'avidité des uns, tout en évitant de trop fouler les autres. Tant qu'il fut triumvir, il s'appuya uniquement sur les soldats; mais cette position lui imposait un rôle de violence qui commençait à lui répugner. Aussi , dès que la mort d'Antoine l'eut débarrassé 'd'un rival dangereux, il chercha à légitimer sa puissance en la cachant sous des formes légales. Octave ne pouvait songer à renverser complètement la forme du gouvernement qui avait régi l'État jusqu'alors. Il conserva encore les formes républicaines, bien sûr que l'esprit républicain, n'existant plus que chez quelques particuliers, finirait bientôt par s'éteindre de lui-même. Pour voiler son usurpation sous une apparence de légalité, il se fit successivement donner tous les titres des principales magistratures ; mais avant, il prit la censure durant son cinquième consulat , sous le titre de préfet des mœurs (29). Il avait besoin de cette charge pour épurer le sénat ; car il fallait renvoyer de ce corps les amis d'Antoine et les membres indignes qui y étaient entrés à la faveur des guerres civiles. Octave parut, en recourant à ces mesures, ne songer qu'à rendre au premier corps de l'État son ancienne considération. Comme s'il n'eût voulu être que le premier des sénateurs, il garda pour lui le titre de prince du sénat. Pour rompre avec tout son passé, il cassa les actes de son triumvirat, annonçant ainsi que d'autres maximes allaient présider à sa conduite.
L'empire romain était en effet devenu son patrimoine, et il allait veiller sur lui comme sur son bien propre. Il feignit même de vouloir abdiquer; du moins il en fit la proposition : « Ses fatigues, disait-il au sénat, ne lui per- « mettaient plus de porter un fardeau si lourd ; il le remet- « tait entre des mains plus capables de s'en charger. » Aussitôt tous les amis de l'ancien triumvir de s'écrier que l'empire , comme un navire longtemps battu de l'orage , et voguant encore sur une mer tourmentée, avait besoin d'être conduit par un habile pilote pour arriver au port Octave se fit prier ; mais à la fin , « ne voulant pas , disait-
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il, résister aux instances de si illustres personnages, » il consentit à ce que l'on prorogeât ses pouvoirs pour dix aûs.
Voulant donner encore une preuve plus grande de son désintéressement, il partagea l'administration de l'empire avec le sénat, lui abandonnant les belles provinces de l'Italie et de la Sicile, où les sénateurs avaient leurs parents, leurs amis, leurs maisons de campagne. Pour lui , il prit les provinces frontières , les cantons les plus sauvages de l'Espagne , de la Gaule et de la Syrie, l'Egypte, les bords de l'Euphrate , du Danube et du Rhin. C'étaient des provinces qui promettaient à celui qui en était chargé le plus de fatigues et de dangers ; celles où il y aurait plus d'une fois des révoltes à réprimer, des guerres à soutenir; mais celles aussi où résidait la force militaire de l'empire. Dans les provinces de l'empereur, les gouverneurs, nommés par lui (legatî) , exerçaient en son nom l'autorité civile et militaire; au contraire, les gouverneurs des provinces sénatoriales (proconsules) n'avaient que l'autorité civile. Auprès des uns et des autres étaient des intendants (procura-' tores et quœstores). Les provinces gagnèrent incontestablement à cette organisation, non-seulement parce que les gouverneurs étaient tenus sous une surveillance sévère, mais aussi parce que ces fonctionnaires étaient salariés par l'État, et ne pouvaient plus espérer de trouver à Rome l'impunité promise autrefois à ceux qui revenaient avec assez d'or pour acheter leurs juges. Le sort des provinces dépendit naturellement en grande partie du caractère de l'empereur et de son légat. Mais il y eut une différence notable entre les provinces du prince et celles du sénat. Ces dernières étaient exemptes de l'oppression militaire qui pesait sur les autres. C'est là ce qui explique Fétat florissant de la Gaule , de l'Espagne , de l'Afrique, etc.
Pour rendre sa personne inviolable , Auguste se fit revêtir de la puissance tribunitienne (30) et du grand pontificat (l 3). Il eut le pouvoiu consulaire à Rome , et le pouvoir proconsulaire dans les provinces (19). Ce fut la réunion de tous les titres et de tous les pouvoirs des anciens magistrats, qui forma la puissance impériale. Jlucxol nom, au-
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cane forme nouvelle , ne forent inventés ; seulement le pouvoir, autrefois divisé entre dix magistrats, fut réuni dans les mains d'un seul. Avec la puissance tribuoitienne qu'il se fît donner l'an 30, il obtint les importantes prérogatives du tribunal plébéien : par le veto, il put annuler les ordonnances des autres magistrats, suspendre les délibérations du sénat et du peuple. Ce titre enfin rendit sa personne sacrée et prépara ainsi les accusations de lèse-majesté , dont les empereurs firent dans la suite un si terrible abus. En qualité de grand pontife, il avait l'inspection des ministres du culte ; comme proconsul , il commandait dans les provinces; comme imperator (31), c'est-à-dire, chef des armées, il jouissait d'une autorité absolue dans les camps; comme consul, il commandait à Rome avec les autres magistrats; comme préfet des mœurs, il atteignait ceux de ses ennemis sur lesquels ne pouvait tomber une accusation publique, car le censeur frappait sans rendre compte des motifs qui l'engageaient à frapper ; enfin , comme intendant des vivres et des chemins, il avait la police de l'empire, et se trouvait le dispensateur des bienfaits de la république à l'égard du peuple de Rome; car, quelque méprisable que fût cette populace, il fallait cependant tenir compte de sa faveur.
Rien qu'Octave eût été déclaré, dès l'an 19, consul à perpétuité , il accepta plusieurs fois le consulat annuel, et son exemple fut imité par ses successeurs , même lorsque l'empire fut devenu une monarchie héréditaire. Ce fut Justintent qui, au sixième siècle, abolit cette charge depuis longtemps sans pouvoir réel.
U fallait à Octave un nouveau nom pour faire oublier les violences du triumvir. On lui donna celui $ Auguste, titre d'honneur que portèrent ses successeurs. Enfin, on lui décerna le titre de Père de la patrie (8) et la surintendance des chemins et des vivres. Quoiqu'il eût ses pouvoirs à vie, il les fit renouveler tous les dix ans , ce qui donna lieu plus tard aux Sacra decenrïalia.
Cette substitution du pouvoir d'un seul homme à l'autorité du sénat et des autres magistrats de la république,
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dttft nécessairement amener d'importants changements dans l'administration de l'État. Le sénat resta toujours ie conseil de l'État. Cependant il était naturel qu'un prince qui n'avait encore d'autre cour que celle que lui formaient ses amis et ses affranchis, qui n'avait point de ministres proprement dit», délibérât avec ses confidents intimes , tels que Mécène et Agrippa. Ce fut ce qui forma plus tard le conseil secret du prince. Vers la fin de sa vie, Auguste loi donna une sorte d'organisation régulière. II joignit à ce consistorium quinze sénateurs et un membre de chaque collège de magistrats. Bientôt le sénat attribua aux décisions de ce conseil toute l'autorité des sénatus-consultes. Une sorte de hiérarchie s'établit dans la suite entre ces conseillers ou compagnons du prince, comités. Ils furent divisés en trois classes; toute l'administration de l'État, tout le pouvoir, furent entre leurs mains.
Le peuple conservait encore ses assemblées ; les comices et les élections subsistaient. Souvent on vit le prince aller briguer les suffrages pour lui-même ou pour ses amis. Enfin toutes les anciennes charges étaient encore exercées, et des plébiscites étaient parfois rendus. Mais il est inutile de dire que ces assemblées avaient bien peu de liberté ; non pas que F autorité du prince leur fût imposée par la terreur ou par la force militaire; mais il arrivait d'elles ce qu'il advient des institutions qui tombent en désuétude, on les abandonnait ; car bien que chacun se fît encore honneur de l'apparence de la république , on n'était pas fâché au fond de vivre sous une douce et agréable domination. Le peuple se laissa même enlever peu à peu la part qu'il conservait encore dans le gouvernement. L'ambition des candidats ayant causé plusieurs fois des troubles dans Rome , | Auguste nomma d'abord un consul, puis il disposa de tontes les charges.
Il était de son intérêt que Rome fût tranquille; aussi montra-t-il une vigilance continuelle. Il abolit les corporations d'arts ou de métiers , fit une loi contre la brigue, substitua la déportation m bannissement, qui était un moyen d'éluder les lois0 facilita les plaintes contre les
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vexations des magistrats provinciaux, régla les affranchissements qui se multipliaient , créa des inspecteurs pour les rites, les édifices publics, les aqueducs, les grands chemins , pour la distribution des blés , etc. Il donna une compagnie d'esclaves aux inspecteurs des grands chemins pour leurs travaux , et aux édiles pour les incendies; plus tard , il divisa la ville en quatorze quartiers, à chacun desquels il préposa un magistrat annuel , préteur oa tribun, avec des officiers et des esclaves sous ses ordres ; douze ans après , il créa des gardes de nuit ; enfin , pour faciliter l'action rapide du gouvernement sur les provinces, il établit des postes régulières pour les messages d'État.
Les sources des finances restèrent presque entièrement les mêmes. Seulement Auguste fit dans l'administration intérieure des finances plusieurs changements dont nous n'avons qu'une connaissance imparfaite. Il y eut deux trésors. La caisse du prince, fiscus, et celle du séaat, œrarium. Plus tard ces deux trésors se confondirent '.
Non content d'introduire dans l'armée une organisa- - tien militaire régulière, il voulut que la réforme pénétrât jusque dans les rangs des soldats. Maintenant qu'il avait moins besoin d'eux , il pouvait leur parler sévèrement et ramener dans les camps l'ancienne discipline. Ce fut chose facile lorsqu'il eut divisé et éloigné les unes des autres ses vingt-cinq légions. Il ne pouvait pas faire que l'état militaire ne fût plus regardé comme une profession ; au moins il l'organisa, lui donna des règlements déterminés. Il s'efforça , pour prévenir toute réclamation , de régulariser la paye des soldats; les légionnaires, se voyant payés à jour fixe , redevinrent moins fiers et moins prompts à la révolte; pour ne pas mécontenter les habitants au profit des soldats, il substitua des sommes d'argent aux distributions ' de terre. Chaque soldat dut prêter serment, afin que cette solennité relevât à ses yeux et rendît plus fort l'engagement qu'il prenait de servir avec obéissance; enfin le temps du service fut fixé. Grâce à ces règlements, les soldats que nous avons vus si turbulents, si audacieux durant la « Voyez pour les finances le règne de Constantin , ch. XXXII.
GUERRE EN ESPAGNE. ZjJ
çuerre civile, vout redevenir dociles au frein. Au lieu d'é- ;re les maîtres de l'empire, ils en seront peut-être les habitants les plus misérables.
I/armée, qui s'élevait à vingt-cinq légions, fut distribuée sur toutes les frontières dans des castra stativa. Dans l'intérieur de l'empire, il n'y eut d'autre milice que celle des cohortes prétoriennes et urbaines, chargées de veiller sur la personne de l'empereur et sur la ville. Deux flottes, le première à Ravenne et la deuxième à Misène ' , protégeaient le commerce de la Méditerranée; quarante vaisseaux gardaient le Pont-Euxin,et des barques armées assuraient la navigation du Rhin et du Danube.