TIBERE
prince de leurs bassesses : « Oh, les lâches! » disait-il en voyant la dégradation de ces vieilles familles de Rome. Ans» les traita-t-il eux-mêmes sans pitié comme des ins* truments qu'on brise dès qu'on n'en a plus besoin.
On a souvent méconnu le caractère véritable des premiers empereurs romains; on n'a pas vu qu'ils étaient héritiers des tribuns, les successeurs de Marius, les ennemis des grands; ces derniers ont raconté toutes leurs misères par la bouche de Tacite, mais le grand historien n'a pas dit combien cette aristocratie, cruellement décimée par les empereurs , avait elle-même foulé le peuple. Il ne s'est plus rappelé Verres et les crimes de tous ces nobles qui, sous la république, avaient accablé de tant de misères le peuple des provinces. L'empire fût pour eux une longue expiation.
Il y avait une loi de majesté contre ceux qui se rendaient coupables de quelque attentat contre le peuple romain. Tibère se saisit Jb cette loi qui devint entre ses mains une arme terrible. Comme il était le représentant du peuple romain , tout ce qui se lit contre lui^n actions, en paroles , en pensées même, devint un cijK de lèse-majesté. Dès lors, « il n'y eut plus de liberté dans les festins, de confiance dans les parentés, de fidélité dans les esclaves ; la vertu fut regardée comme une affectation qui pouvait rappeler dans l'esprit des peuples le bonheur des temps précédents. La délation fut mise en honneur , et , comme ppur Jiii donner un appât, on promit au délateur une partie des Mens du proscrit *. »
Si Tibère se montra cruel envers tous ceux à qui leur nom et leur fortune pouvaient donner des regrets et des espérances, il fut pour les provinces un habile administrateur. Tacite , lui-même , est obligé de lui rendre justice, et, si l'on ne connaissait Tibère que par le tableau que l'historien fait de l'administration de cet empereur, son nom , an lieu d'être donné aux rois comme une épithète outrageante, aurait été ambitionné par les meilleurs princes.
« D'abord les affaires publiques et les plus importantes de celles des particuliers se traitaient dans le sénat : les ! 'Montesquieu.
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plus anciens sénateurs votaient les premiers. Si quelqu'un voulait le faire avec flatterie, le prince se hâtait de le désapprouver. Les charges, les honneurs étaient toujours donnés aux plus dignes : ii aurait été difficile de faire un meilleur choix. Le consulat, la préture, conservaient leur éclat extérieur, et les moindres magistratures leurs fonctions. Toutes les anciennes lois étaient fidèlement observées. Les approvisionnements de grains, la perception des impôts et des revenus publics, étaient confiés, comme autrefois , à des chevaliers romains. Pour ses domaines particuliers , le prince choisissait les hommes les plus capables, souvent sans les connaître, si ce n'est sur la réputation de leurs talents , et il persistait dans ses choix avec une fermeté qui allait même jusqu'à l'excès, laissant presque toujours vieillir les mêmes hommes dans les mêmes emplois. Si le peuple souffrit de la cherté des grains , ce ne fut pas la faute du prince. Il remédia autant qu'il put à la stérilité de l'Italie et aux contrariétés des saisons qui arrêtaient les convois de l'Egypte et de l'Afrique. Il ne permit pas que lesjœovinces fussent chargées de nouveaux impôts, ni que les anciens fussent aggravés par l'avarice des magistrats. Les punitions corporelles, les confiscations furent supprimées; il avait peu de domaines en Italie, peu d'affranchis. S'il avait un procès avec un particulier , il allait au Forum , et la loi décidait. Il est vrai que ses manières étaient rudes et peu agréable?, et inspiraient souvent de la crainte : mais enfin le bien se faisait, et la république était tranquille '. » Ajoutons que dans plus d'une circonstance, il soulagea ceux qui avaient été frappés de quelque malheur. Un tremblement de terre ayant renversé plusieurs villes en Asie, les libéralités de Tibère les aidèrent à se relever de leurs ruines. En reconnaissance , elles lui érigèrent une statue colossale. Un amphithéâtre s'était écroulé à Fidènes et avait écrasé cinquante mille spectateurs ; en même temps un incendie dévastait le mont Cœlius à Rome : Tibère sut réparer tous
1 Tacite.
GERMANICUS. 38g
ces malheurs. Enfin , il créa une espèce de caisse publique pour prêter de l'argent aux citoyens obérés.
Après avoir rendu avec les paroles mêmes de Tacite toute justice à Tibère, hâtons-nous de dire que l'histoire a justement flétri sa tyrannie. Le meurtre du jeune Agrippa Postume fut le premier crime du nouveau règne; toutefois Tibère n'eut pas la hardiesse de l'avouer : dans le sénat , il attribua la mort d'Agrippa à un ordre d'Auguste. Agrippa n'était pas cependant le rivçtl le plus à craindre. Par l'ordre d'Auguste , Tibère avait adopté Germànicus , fils de Claudius Drusus , premier mari de Livie , et d'Antonia, nièce du fondateur de l'empire. Par ses vertus et ses qualités brillantes, Germànicus attirait sur lui tous les yeux. A la mort d'Auguste , plusieurs légions s'étaient soulevées sur le Rhin, et voulaient contraindre Germànicus, leur général , à prendre la pourpre '. A force d'éloquence et de fermeté , le neveu de Tibère parvint à les calmer et à leur faire entreprendre sous les auspices du nouvel empereur une campagne glorieuse. Germànicus vainquit les Germains à Idistavisus, et recueillit les ossements des légions de Varus(16); mais la Germanie n'en garda pas moins sa liberté. Du reste, Tibère , jaloux du jeune général , se hâta de l'éloigner du théâtre de ses exploits ; il l'envoya dans l'Orient pour veiller sur tes mouvements des Parthes qui avaient chassé de l'Arménie le roi que les Romains y avaient placé. Germànicus rétablit les choses sur l'ancien pied, et réduisit la Gappadoce et la Gomagène en provinces (1 8). Quelque temps après;(l 9), il mourut à la suite d'une courte maladie. Suétone et Tacite en accusent Tibère, qui, pour se délivrer de ses craintes et de sa jalousie, lui aurait fait administrer du poison par Pison , gouverneur de la Syrie ; Rome et l'empire en accusèrent Pison, et demandèrent vengeance. Le sénat commença à instruire le procès; mais Pison fut trouvé un matin étranglé dans sa prison (20) : Tibère avait craint, peut-être, les révélations de son agent.
1 Une révolte moins sérieuse avait aussi éclaté en Illyrie ; les soldats demandaient paye et congé. Drusus, fils de Tibère , les apaisa.
2J9& CHAPITEC iWI.
La^môrt de Germanicus est une période fetaledaw l'hstoire de Tibère ; il semble que ce prince , ne craignant plus dès lors de rival , s'abandonna désormais à toute la cruauté de son caractère. Quelques années après (26) il gaitta Rome , comme s'il se sentait mal à l'aise au milieu de tous les débris de l'ancienne liberté xomaine. Il alla habiter la Gampanie, et de sa retraite partaient des sentences de mort que le sénat s'empressait d'enregistrer.
« Tibère, dit M. de Chateaubriand, le premier dans i'ordre des temps de tous ces monstres nés fde Ja corruption romaine, fut aussi le plus habile : Août dégénère, même la tyrannie; des tyrans actifs , on arriva aux tyrans £snéants.
« Tibère étendit le crime de lèse-majesté qu'avait inventé Auguste. Ce crime devint une loi de finance, d'où naquit la race des délateurs ; nouvelle espèce de magistrature que Domitien déclara sacrée sous la justice -des bourreaux. Tibère sacrifia les droits du peuple aux sénateurs *, et les personnes des sénateurs au peuple, parce que le peuple , pauvre et ignorant , n'avait de Corée que dans ses droits , et que les sénateurs , riches 6t instruits, ne tiraient leur puissance que de leur valeur personnelle.
« Tibère mêlait à ses autres défauts celui des petites âmes, la haine pour les services qu'on lui avait rendus et la jalousie du mérite : le talent inquiète la tyrannie; faible, elle le redoute comme une puissance; fort, elle ie hait jcomme une liberté \ »
Le sénat se montra l'exécuteur docile de toutes les barbaries légales de l'empereur. Depuis que ce eorps arait cessé d'être le gouvernement d'un État libre, il était deveau naturellement l'instrument de la tyrannie; on peut voir dans Suétone et Tacite la longue liste de tous les menteet que Tibère lui commanda 3.
1 II abolit les comices et transporta le droit dîéleetion an <pBapfe au sénat.
2 Chateaubriand, Études historiques, 1. 1, p. 47, 48.
3 Tibère ordonna cependant qu'il y aurait un délai de dix. jouis entre le pourvoi contre l'arrêt et l'exéeerticm.
Par -une faiblesse *fogiiiièr«, Tibère <avàit un favori; ^'«tait Ségan, leeoiffinanêaiirtdes gardes prétoriennes. Sejan, voyant combien 11 restait peu de membres de la famille impériale, osa lever les yeux jusque sur la première place, lie prêtée te nommait publiquement le 'compagnon de ses travaux ; que Drusus, fils de Tibère, que les fils de Germa- •nicus périssent, ;et rien ne s'opposera à ce que Séjan partage «vec ŒibèreJaçuissance tribunitienne. Le crime ne l'arrête fKrint : Brasus est empoisonné (2 3); la vertueuse Agrippine, da veuve de Germamcus, «st reléguée dans l'île de Pandataria., déjà souillée par l'exil de Julie; l'aîné de ses fils, Néron , se donne la mort pour échapper aux tortures qu'on lui prépare; le second, Drusus, est enfermé dans une prison où il meurt bientôt, après avoir mangé la laine de ses matelas; elle-même périt de faim dans sa prison (30% De toute la race de Germanicus, il ne restait plus que te jeune Caligula et sa sœur Agrippine.
Stefan croyait toucher au but; Tibère -vivait loin de Borne, à Caprée; les gardes prétoriennes étaient gagnées, et, réunies dans un camp particulier, elles formaient comme une armée toute dévouée à leur chef; un parti nombreux semblait appuyer les espérances du ministre. Enfin , le prince lui-même le comble chaque jour davantage de titres et de pouvoir. Cependant Tibère veillait sur son ministre. Tout à coup arrive au sénat une lettre foudroyante contre Séjan ; un arrêt de mort est prononcé contre lui, et celui qu'on encensait la veille est livré aux furfui» de la populace (31). La punition de ses complices ou de ceux qu'il plut à l'empereur de croire tels, remplit Rome de sang. Dès lors Tibère , rendu plus féroce encore par le -danger quil venait de courir , étendit sa tyrannie sur tont l'aspire. Les rfcbes citoyens de la Gaule , de l'Espagne, delà Grèce, furent condamnés , Pun pour ses mines d'or, l'antre pour quelques paroles indiscrètes on légères. Alors, dit Tacite, on exerçait sur les Romains, comme sur des «aptife, le rapt , la violence et tous les caprices du phis fart.
C'est sot» ce règne odieux (38) que Jésus-Christ accom-
3gz CHAPITRE XXII.
plit sur la croix son sanglant sacrifice ; c'est alors que s'éleva du Calvaire cette voix divine qui devait régénérer le monde, quand Rome n'avait plus d'autre dieu que Tibère.
. Les dernières années de Tibère se passèrent dans d'infâmes débauches ou dans de puérils amusements, qu'il interrompait pour ordonner de nouvelles proscriptions. Arrivé enfin à l'âge de soixante-dix-huit ans, il sentit la mort approcher, et la vit venir sans trop de frayeur. Un de ses affranchis , Macron, hâta l'instant fatal en le faisant étouffer sous des amas de couvertures (l'an 3? de J. C).