CHAPITRE LIV
PESTE
L'histoire de la peste présente un intérêt capital. La peste fut la plus meurtrière des maladies; elle parut s'éteindre; elle a réapparu ces dernières années. Elle a permis la découverte du rôle propagateur de certains animaux et insectes.
1° Particularités. Gravité. — Incubation courte : 1 à 3 jours (5 jours maximum). Trois formes : 1° bubonique : la plus fréquente et la plus bénigne. Le bubon siège à la base de la région inoculée; mortalité, 70p. 100. Convalescence longue. Séquelles fréquentes. '^^ pneumonique : très grave ; mortalité, 99 à 100 p. 100. En général primitive, succède quelquefois à la forme bubonique. 3*^ septicémique : foudroyante, i»arfois hémorragique (peste noire du xiV siècle). Il est probable que, pendant les épidémies, un assez grand nombre de cas bénins passent inaperçus [cas frustes). Toutes les gammes de gravité existent donc.
2*^ Épidémies. — Depuis Tantiquilé la jdus reculée jusqu'à nos jours, aucune maladie n'a décimé l'humanité d'une aussi épouvantable façon; il n'en est aucune dont les attaques aient été aussi brusques et aussi foudroyantes. A plusieurs époques, les survivants ont pu se demander s'ils n'assistaient pas à l'extinction définitive du genre humain, et l'esprit populaire fut alors frappé d'une invincible épouvante. Les foules furent prises d'un état de vertige, de folie, de cruel égoïsme, qui engendra les superstitions les plus invraisemblables et les crimes les plus atroces. L'histoire de la peste constitue le plus poignant des drames.
La première épidémie, dont l'histoire ait conservé le souvenir, est relatée dans V Exode. Thucydide a bien décrit la peste d'Athènes. Cent ans avant Jésus-Christ, c'est la peste d'Ephèse. Au vi*" siècle, la peste de Justinien est racontée par Procope; il y avait jusqu'à 10 000 décès par jour à Constantinople.
CouRMONT. — Précis d'Hygiène. 43...
Au XIV'' siècle, survient Tépidémie la plus effroyable qui ait jamais ravagé la surface du globe; c'était la mort noire^ nom dû probablement à la fréquence des complications hémorragiques. La peste gagna l'Europe par la Perse et se répandit dans le monde presque entier. En trois ans, l'Europe perdit la moitié de ses habitants (23 millions de décès) ; FAsie eut encore plus de victimes. De cette époque datent les nombreuses descriptions littéraires et les innombrables œuvres d'art inspirées par le fléau. On croyait à la fin du monde. Des personnes vivantes furent enterrées; on vit des mères manger leurs enfants; les Juifs, accusés d'être des semeurs de peste, furent brûlés par milliers. Une véritable armée, les frères de la Croix, parcourut l'Europe, en 1349, commettant des actes inouïs de brigandage. Le pape Clément V fut obligé de publier un bref déclarant les Juifs innocents de la propagation de la peste. La période intense de l'épidémie dura deux à trois ans; mais la peste resta endémique en Europe pendant cinquante ou soixante ans.
Elle fit de nombreux retours offensifs en Europe au xvir siècle; en 1665, Londres perd 70 000 habitants. A la fin du xvii'^ siècle, la peste abandonne l'Europe et la Méditerranée.
Au début du xviii'= siècle, elle est presque oubliée. En 1720, éclate brusquement la peste de Marseille, qui gagna toute la Provence et dura deux ans; ce fut une épidémie localisée quoique meurtrière. A la fin du xviii'' siècle, la peste sévissait encore en Orient; l'armée de Bonaparte perdit, de ce fait 2 000 hommes en Egypte.
Certaines cités, comme Lyon, que respectèrent au contraire les épidémies cholériques, furent particulièrement visitées par la peste.
A partir de 1844, la peste abandonne le bassin de la Méditerranée, et même l'Egypte. En 1 850, elle est rayée des programmes médicaux^ comme n'appartenant plus qu'à Vhistoire de la Médecine. De petites incursions, qui n'attirèrent pas l'attention, eurent cependant lieu, en 1858, en Cyrénaïque, en 1874, en Arabie; le diagnostic ne fut pas fait.
L'étonnement fut grand lorsque la peste refit une soudaine apparition à Canton, en 1894. On compta 100 000 victimes à Canton, plus de 1 000 morts par semaine à Bombay; Tlnde entière fut ravagée. Depuis celte époque, la peste n'a jamais cessé de faire des victimes dans le monde entier, et notamment dans le bassin de la Méditerranée (fig. 202).
PESTE
En réalilé, la peste n avait jamais disparu; elle s'était cantonnée dans ses régions d'origine, dans les contrées où elle est endémique, c'est-à-dire les hauts [)lateaux de l'Himalava, le Turkestan, la Corée, le ïunnam, le lac Baïkal, l'Ouganda (Afrique) ; pendant un demi-siècle, ces foyers endémiques n'avaient pas donné lieu à des épidémies.
En 1910, une épidémie massive, mais courte, de peste pneumonique a ravagé la Mandchourie. On revécut l'histoire du moyen âge : épouvante, superstitions, injustices, dévouements.
Fig. 202. — Foyers de peste en 1909.
3" Étiologie. Bacille de Yersin. Rôle des rats et des puces.
— La peste est due à un bacille découvert par Yersin, à Hong- Kong, en 1894; le bacille est abondant dans le bubon (fig. 203), surtout avant la période suppurée; il existe dans les crachats des pneumoniques; il existe dans le sang des formes septicémiques, ou à la période agonique de toutes les formes.
Simond découvrit, en 1898, le rôle propagateur des rats et des puces. Toute Thistoire de la peste en fut illuminée. La peste est, en réalité, une maladie du rat; les épidémies de peste sont précédées d'épidémies sur les rats. Inconsciemment, cette observation avait été faite depuis longtemps; dans le Yunnam la peste s'appelait la maladie des rats. Dans un tableau de Nicolas Poussin, représentant des épisodes d'une é])idémie pesteuse, on peut voir, au premier plan, de nombreux cadavres de rats.
La peste du rat a une forme septicémique ; les puces, eu piquaul le rat pesteux, avalent des bacilles, et, piquant d'autres rats, propagent Tépidéuiie. Ces puces peuvent piquer Thomme et propagent ainsi la peste du rat à l'homme. Malgré les discussions, il est certain que les puces du rat })iquent Tliomme.
A l'endroit de la piqûre, le plus souvent aux jambes, on découvre une petite cloque vésiculeuse ; le bubon n'est que la défense ganglionnaire contre cette infection localisée. Telle est l'origine' de la peste bubonique.
On comprend, dès lors, comment la peste put faire de pareils ravages au xiv<^ siècle, période d'ignorance et de saleté. La meilleure défense contre la maladie réside daus la propreté. On Ta bien vu en Orient, en 1894; les quartiers indigènes et sales étaient décimés, l'épidémie faisait peu de victimes dans les quartiers européens.
La piqûre peut donner lieu à une forme septicémique, si le ganglion ne joue pas sou rôle d'arrêt; cette forme septicémique peut se terminer })ar une forme pneumonique.
L'étiologie des épidémies de pneumonies pesteuses est un peu différente. La contagion se fait alors de l'homme à l'homme, par l'intermédiaire des crachats qui fourmillent de bacilles pesteux. En Mandchourie, la marmotte sibérienne, le tarabagarrij fut le propagateur de ré[)id;''mie; les chasseurs, en secouant les peaux de ces animaux, respirèrent les poussières chargées de bacilles; ensuite l'épidémie se propagea d'homme à homme, dans Tintérieur sordide des maisons surpeuplées de iMandchourie. Il est dès lors facile de comprendre pourquoi l'épidémie de Mandchourie fut meurtrière mais resta localisée.
Un écureuil de Californie, le ground-squrrlrrel, peut aussi propager la peste.
Le bacille de Yersin se cultive facilement, s'inocule au rat et au cobaye, qui contractent des formes buboniques. Avec les cultures, Yersin a obtenu une toxine, qui lui a permis d'immuniser le cheval et d'avoir du sérum anti-pesteux (curateur et préventif).
En somme, la peste est une maladie spécifique, épidémique, due au bacille de Yersin, primitivement maladie du rat ou du tarabagam, et se propageant à l'homme par les puces. Sauf les cas de peste pneumonique, la contagion se fait rarement de Ihomme à l'homme.
Le microbe de Yersin ne se conserve pas plus d'un jour ou
PESTE
deux dans les objets desséchés ou sur le sol sec. Par contre, il peut subsister i)endant un mois dans les cadavres enfouis, pendant 20 jours dans Teau, 47 jours dans Teau de mer, 3B dans le lait, etc. On voit qu il est, en réalité, assez fragile et périt rapidement dans le milieu extérieur.
Les rats qui i)ropagenl la peste sont surtout : le surmulot, c'est-à-dire, le rat des navires, des égouts, le rat qui nage et qui plonge et qui existe dans le monde entier; le rat des greniers, qui est sauteur et grimpeur, mais qui ne plonge pas, et qui existe dans les greniers, dans les navires; enfin, et plus rarement, la souris domestique.
Lorsque les rats sont malades de peste, ils sortent en plein jour et meurent à la lumière.
La puce qui propage la peste est le pulex Chéopsis, ou puce du rat, laquelle peut piquer l'homme, mais aussi ]e pulex irrilans, puce de Thomme, dans Testomac de laquelle le bacille se multiplie. Ces |)uces sontimmédialement infectieuses et le restent pendant 2 jours environ; les deux sexes piquent. La puce infecte, non par ses glandes salivaires, mais par ses excréments. On admet qu'il faut 5 puces infectées pour inoculer un rat.
Les punaises (Simond, Calmelte, Verjbitski) ne fréquentent pas le rat, mais peuvent à la rigueur, propager la peste de rhomme à Thomme. Elles sont infectieuses pendant 5 jours; il faut certainement plusieurs ])unaises pour infecter.
4° Diagnostic bactériologique. — Le bacille de Yersin n'existant chez rhomme dans le sang que quelques heures avant la
mort, sauf dans les formes septicémiques, n'existant pas dans les matières fécales, n'existant dans les urines que quelques heures avant la mort, doit être recherché dans les bubons, ou dans les crachats, pour Texamen microscopique (fig. 203).
Fig. 203. — Frottis de pus de bubon pesteux, coloré au bleu de méthylène dilué (d'après Kolle et Hetsch).
684 MALADIES ÉPIDÉMIQL'ES
Pour faire un diagnostic certain, il faut cultiver et inoculer au rat ou au cobaye. Un voit alors survenir des ])ul30QS, et Texamen du sang de ces animaux montre les bacilles caractéristiques.
11 est facile de faire le diagnostic de la peste spontanée du rat, puisque les bacilles existent toujours dans le sang.
5° Prophylaxie. — On verra ailleurs (p. 698) quelle sont les mesures internationales dirigées contre la peste.
La base de la prophylaxie est la destruction des rats. On verra comment cette destruction peut s'opérer, notamment sur les navires, par Facide sulfureux. Les rats gagnent facilement le quai de débarquement en courant le long des cordages, ce qui exige des précautions spéciales. Partout, dans les cités comme dans les champs, il faut déclarer la mort aux rats, animaux très dangereux. On sait qu'il existe un virus, le virus de Baniyz, divec lequel on peut provoquer sur les rats des épidémies mortelles. Dans les villes, on fera surtout la chasse aux rats dans les égouts.
Dès qu'on constate une épidémie sur les rats, c'est-à-dire dès qu'on trouve un certain nombre de cadavres de rats morts en pleine lumière, il faut craindre une épidémie de peste.
Les premiers cas devront être soigneusement diagnostiqués par les méthodes bactériologiques, afin que des mesures sévères soient immédiatement prises.
Les personnes atteintes de peste seront isolées dans un hôpital de contagieux. Celles qui sont atteintes de peste bubonique sont peu dangereuses pour l'homme. On fera néanmoins le possible pour que les puces et les punaises n'existent pas autour du malade. Les cadavres seront soigneusement placés dans des récipients étanches, pour éviter la contamination des animaux et des insectes; on devrait les incinérer.
Quant aux formes pneumoniques, elles sont extrêmement contagieuses pour l'homme: les médecins et infirmiers courent un très grand danger à soigner ces malades. C'est sur la destruction des crachats qu'il faudra porter les efforts.
On prendra les plus grandes précautions dans les laboratoires où on expérimente le bacille de Yersin. Nombreuses sont les victimes de la science qui ont ainsi pris la peste dans les laboratoires, surtout par l'intermédiaire des animaux inoculés.
Les mesures de désinfection (linges, locaux, etc.) seront très sévères, surtout pour la peste pneumonique. Néanmoins, on a
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vu plus haut (p. 681) que le bacille de la peste est assez fragile, et meurt assez vile spontanément.
La déclaration et la désinfection sont obligatoires (loi de 1902, p. 56).
Le sérum de l'ersia est préventif. Il est donc indiqué d'inoculer, à rhôpilal, les infirmiers et toutes les personnes qui approchent les pesteux.
Plus efficace que Tinjection préventive de sérum est la vaccination active. Dès 1897, Haffl<^ine a vacciné Fhomme, en injectant, sous la peau, 2 à 3 cm^ d'une culture chauffée à 70". Besredka chauffe les bacilles à 60° pendant une heure et les mélange à du sérum antipesteux; après deux heures de contact, il lave les bacilles, les émulsionne dans Teau physiologique. Ce vaccin n'est pas toxique; il immunise plus longtemps que celui d'Haffkine.
En résumé, il est relativement facile de se préserver de la peste. La base de la prophylaxie internationale ne doit pas consister en quarantaines et en désinfections, mais bien dans la surveillance de la cale des navires et dans la destruction des rats.
Mais, surtout, c'est Thygiène générale, la propreté, la destruction des animaux nuisil)les (rats, insectes) qui est la base de la préservation. Nous ne reverrons pas en Europe les ravages qu'a pu causer la peste au moyen âge, époque d'ignorance et de saleté.