CHAPITRE LV
La fièvre jaune est le grand fléau américain. Elle causait une mortalité considérable dans l'Amérique centrale (elle fut la cause principale de l'échec du percement du canal de Panama par les Français), aux Antilles et dans le nord de l'Amérique du Sud.
Fig. 204. — Foyers de fièvre jaune.
Grâce à des mesures énergiques, les Américains l'ont presque fait disparaître de Cuba et de Panama.
1° Distribution géographique. — De toutes les grandes maladies épidémiques, la fièvre jaune offre l'extension géographique la plus restreinte. Originaire des Antilles (Cuba, Saint- Domingue, Porto-Rico, Guadeloupe, Martinique) et de la côte
orientale du Mexique, où elle existe en permanence, la lièvre jaune s'est étalée sur le littoral de V Amérique du Sud, au Brésil où elle a fini par se fixer aussi. Ses incursions en Afrique ont engendré un foyer persistant dans la région du Soudan, comprise entre la Cote d'Or, la Côte d'Ivoire, le Sénégal et le Haut-Niger. En Europe, sa pénétration n'a guère dépassé l'Espagne, où elle provoqua des épidémies très sévères de 1730 à 1880. En France, deux épidémies de fièvre jaune ont frappé le port de Saint-Nazaire en 1861 et en 1908, mais elles s'éteignirent rapidement.
2"'' Formes. Gravité. — Légère, la fièvre jaune ne se distingue pas d'une fièvre quelconque, d'un accès de paludisme compliqué, d'un embarras gastrique. Quelquefois, elle se manifeste comme une simple indisposition, un insignifiant malaise qui attire à peine l'attention du malade. Toute autre est la forme grave. Après une période silencieuse d'incubation de six jours, en moyenne, le malade est pris d'un brusque frisson, accompagné d'une élévation fébrile, atteignant 39"5, rarement plus (fig. 206). La température diminue, dès le lendemain, elle n'atteint plus que 38" ou 37"5, mais elle remonte vite à 39" et même 40° et sV maintient jusqu'à la fin du troisième jour. Pendant ce temps, le malade ressent, dans la région dorso-lombaire, des douleurs profondes, qui ont valu à la maladie le nom de coup de barre, qu'elle a porté longtemps. Les douleurs s'irradient dans les membres inférieurs, le long du nerf sciatique. La céphalagie est parfois intense. Vomissements alimentaires, puis bilieux. Albumine dans les urines.
A la fin du troisième jour, les malades éprouvent une sensation d'amélioration qui est parfois le prélude de la guérison. Pour d'autres, ce soulagement momentané est un signe prémonitoire des accidents graves de la deuxième période. Le malade tombe dans un abattement profond. Les gencives et la langue deviennent saignantes. Il se produit d'abondants épistaxis. Les vomissements renferment du sang, en partie digéré, donnant aux matières cette coloration noire, qui a valu, à la maladie, son nom de vomito negro. On observe également du melœna. L'abdomen est douloureux. Les urines sont de plus en plus alljumineuses. Le malade présente une leinte,^ plus ou moins ictérique (fièvre jaune). La température, à partir du 4* jour, commence à descendre lentement chez les personnes qui doivent guérir, tombe souvent brusquement, dans les cas graves, jusqu'au-dessous de la normale. Elle se maintient, entre .35° et 36", jusqu'à la mort, qui ne tarde guère. Le dénouement est loin d'être toujours fatal. La guérison peut survenir au cours de la deuxième période, même après les accidents apparemment les plus graves. La mortalité, suivant les pavs, oscille entre 50 et 12 p. 100.
Quelques chiffres montreront la gravité du lléau. Au Sénégal, pendant 6 mois de 1900, toute la population blanche a été atteinte, avec 25 p. 100 de décès. A Buenos- Ayres, en 1871, un quart de
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la population mourut. A Cadix, de 1730 à 1830, on a noté ])lus de 80 000 décès. Barcelone, en 1821, perdit 20000 habitants; Lisbonne, en 1857, eut 7 000 décès. La Havane était infestée et presque inhabitable avant la conquête américaine. Les travaux du canal du Panama n'auraient pu être continués si la fièvre jaune n'avait été victorieusement combattue par les Américains.
3*^ Conditions étiologiques. — La fièvre jaune est une maladie des villes (quartiers sales) situées sur les côtes, dans les régions à température élevée et uniforme. Elle sévit pendant la saison chaude (mars à juillet au Mexique, mai à octobre en Afrique, janvier à juin à Rio-de-Janeiro, été en Europe). 11 y a parfois des foyers de maisons.
La fièvre jaune n'atteint pas les endroits élevés (Pétropolis, à 800 m. d'altitude, au-dessus de Rio-de-Janeiro, est restée indemne de fièvre jaune).
La race noire a une certaine immunité due à des atteintes ultra-bénignes de fenfance ; les enfants de moins de 6 mois sont de véritables réserves de virus (porteurs de germes), ce qui explique rendémicité. Les Eurojiéens non acclimatés sont les plus sensibles (ce sont parfois les plus robustes qui sont atteints).
La fièvre jaune ne se contracte pas le jour (les habitants de Riode-Janeiro qui couchaient à Pétropolis restaient indemnes).
Toutes ces particularités s'expliquent par les découvertes modernes, dues aux américains, après la conquête de Cuba. (Reed, Carroll, Agramonte et Lazear.)
4° Agent pathogène. — Appelé encore virus amaril, l'agent pathogène de la lièvre jaune se multiplie, dans le sang du malade, pendant les 3 premiers jours de la maladie. L'inoculation de sérum frais de malade, pris dans ce délai, reproduit, en effet, la maladie. C'est vraisemblablement un microbe extrêmement petit (virus filtrant), car il traverse la bougie Chamberland F, mais non la bougie B (Reed, Carroll, Alarchoux, etc.).
5° Transmission par les Stégomyes. — La fièvre jaune est uniquement transmise par la piqûre dune espèce particulière de moustique, le Stegomya fasciata, qui prélève le virus dans le sang d'un malade et l'inocule, par piqûre, à un sujet sain (Finlay et les Américains).
Le stegomya est un cousin dont l'abdomen et les pattes sont formés d'anneaux alternativement noirs et blancs. 11 est caractérisé surtout par les zébrures blanches du thorax et de la tête, qui dessinent très été-
^amment une lyre à deux cordes dont la base serait tournée du côté de la tête (fig-. 205).
La distribution géographique des stégomyes est très étendue; ils existent dans presque toutes les régions comprises entre les deux isothermes de -\- 15°. Mais, rexpérimentalion a montré que la température la plus favorable pour eux se trouve entre 25" et 30", ce qui explique que la fièvre jaune soit endémique entre les isothermes de -|- 25°. Ils sont très sensibles aux diflerences de température.
Au-dessous de 20°, ils ne peuvent plus se développer et au-dessous de 15°, ils sont même incapables de voler et de s'alimenter, c'est cet qui explique le peu de gravité des épidémies dans la zone comprise entre les isothermes -\- 20" et -j- 15° et l'impossibilité d'une véritable épidémie au delà des isothermes -f- 15°; dans les épidémies de Saint-Nazaire (1861, 1908) n'ont été atteints que les hommes (marins, débardeurs) qui ont été en rapport avec le navire lui-même, où se trouvaient les stégomyes (Ghantemesse).
La fièvre jaune, comme le paludisme, est plus dangereuse, en été et en automne, que pendant le reste de l'année, parce que c'est Tépoque où pullulent les moustiques.
Une certaine altitude préserve de la fièvre jaune, comme
du paludisme, car les moustiques, très mauvais voiliers, se déplacent très difficilement en hauteur. Finlay a démontré ce point expérimentalement. Ce fait nous explique que les habitants de Rio-de- Janeiro, et les étrangers eux-mêmes, puissent traverser dans celte ville une épidémie de fièvre jaune, à la condition d'aller passer la nuit à Pétropolis, ville située à 800 m. d'altitude. Bien des individus ayant contracté la fièvre jaune à Rio, sont tombés malades à Pétropolis; cependant, sans qu'aucune mesure sanitaire ait été prise contre la transmission de la maladie, jamais la fièvre jaune ne s'est propagée aux habitants de Pétropolis ; les Stégomyes ne peuvent s'élever jusqu'à celte altitude.
Le rôle du Stegomya fasciala^ dans la transmission de la
CouRMONT. — Précis d'Hygiène. 44
Fig. 205. — Slef/omya fasciata (d'après Manson).
MALADIES EPIDEMIQUES
lièvie jaune, a été affirmé, dès 1881, par un médecin cubain, Charles Finlay. 11 a été mis en évidence, en 1900, par Reed, Carrol et Agramonte, à la Havane. Ces médecins établirent, en outre, que la fièvre jaune n'est jamais transmise far les déjections des malades et que seules V inoculation directe (expérimentale) de sang de malade et la -piqûre par un Stégomye infecté^ peuvent transmettre la maladie.
Le Stegomya s'infecte lui-même en piquant un malade au l^"", ^c ou 3® jour de la maladie (le virus n'existe plus dans le sang
dès le 4*= jour); il ^ faut ensuite un délai
de 12 jours (pendant lequel le virus se développe), pour qu'il devienne infectant.Touscesfaitsont été établis par l'expérimentation (Reed, Carrol et Agramonte) (fig. 206).
L'ingestion du sang vivant est indispensable au moustique femelle pour le développement de ses œufs; d'où son acharnement à piquer l'homme. Tandis que les autres culicides meurent, en général, dans les 8 jours après la première piqûre, et peu après leur ponte, incapables de piquer à nouveau, le Stegomya vit de .90 à 30 jours., plus peut-être, capable de fournir plusieurs pontes et de garder aussi longtemps son pouvoir infectant.
En somme (fig. 206) : Virus filtrant, apparaissant dans le sang le 7"" jour après la piqûre., y existant pendant 4 jours et disparaissant ensuite [donc n existant pas pendant la période ictérique), n existant pas dans les sécrétions., vomissements ou excréments] stégomyes femelles, s'infectant si elles piquent pendant les 4 jours où le sang est virulent, ne devenant elles-mêmes infectantes que i 2 jours plus tard et pendant assez longtemps. Telles sont les découvertes américaines. 6° Prophylaxie. — Déclaration et désinfection obligatoires
Jours
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Fig. 206. — Schéma du mode d'infection de la tièvre jaune.
(p. 56). Il est cependant inutile de se défendre contre l'homme (vomissements, etc.); il Tant lutter contre le moustique. La lutte contre les moustiques est identique à celle qui a été décrite à propos du paludisme (p. 620).
En outre, la meilleure façon de détruire les moustiques infectés est la suivante : avoir des équipes d'ouvriers grillageurs qui iront poser des grillages aux ouvertures de la chambre et de la maison où un malade a été signalé (déclaration très hâtive). En effet, les stégomyes pouvant s'être infectés doivent être emprisonnés dans la chambre du malade, pour être détruites; il n'y a aucun inconvénient à les enfermer avec les personnes qui soignent le malade, puisqu'elles ne seront dangereuses que 12 jours après; avant cette époque le malade sera mort ou en voie de guérison, on pourra désinfecter la chambre et tuer les moustiques. La brièveté de la période infectante du malade et la longueur de l'incubation chez le moustique rendent cette pratique possible et très efficace.
La destruction des moustiques à l'état larvaire et l'emprisonnement des stégomyes dans la chambre des malades ont permis aux Américains de faire disparaître la fièvre jaune de Cuba (Gorgas) et de Panama. A la Havane (Cuba) la fièvre jaune causait, en moyenne (1871-1900), 723 décès par an. La lutte commença en 1900; en 1901 : 6 décès; en 1902, la fièvre jaune avait disparu. A Panama, la disparition de la fièvre jaune a seule permis de terminer le canal; la réussite de cette œuvre colossale n'a pu être menée a bien que grâce aux découvertes hygiéniques. A Riode-Janeiro, on comptait 4 800 décès en 1891. On commença à organiser des services de prophylaxie le 20 avril 1903. En 1904 : 9 décès; Tannée suivante la fièvre jaune avait disparu.
Ces magnifiques résultats^ montrent combien la prophylaxie d'une infection est efficace lorsque l'éliologie est bien connue.
Le stégomya fasciata existe aux environs d'Alger; la rapidité de plus en plus grande des communications pourrait introduire la fièvre jaune en Algérie.
Les stégomyes, privés d'eau, meurent en 5 ou 6 jours; ils ne peuvent donc vivre que dans la cale des navires ; ils n'existeront jamais dans les malles ni dans les paquets. C'est la cale qu'il faut désinfecter.
La désinfection des objets souillés est parfaitement inutile.
Voir p. 695 la Prophylaxie internationale.