CHAPITRE LII
GRIPPE OU 1NFLUENZA
La grippe est une maladie infectieuse qui, prenant à certaines époques l’allure de grande épidémie, frappe de vastes territoires, et s’étend avec rapidité. Relativement bénigne les années où elle est seulement endémique, elle constitue un véritable fléau lors des épidémies graves et mondiales comme celle de 1918-1919 qui a tué des millions de malades à la surface du globe.
1° Particularités cliniques . Gravité . — On désigne souvent dans le langage courant, sous le nom de « grippe », toutes les affections pulmonaires saisonnières (coryzas, rhumes, bronchites, etc.) qui n’ont aucun rapport avec la grippe véritable ou influenza, maladie infectieuse, contagieuse, épidémique, spécifique, conférant l’immunité.
L’incubation paraît très courte : quelques heures.
La grippe présente à considérer deux phases bien distinctes :
a) L’atteinte de grippe proprement dite, qui peut être bénigne, se borner à un peu de température, de courbature et de céphalée, avec terminaison dans les quarante-huit heures à trois jours par la chute de la fièvre, accompagnée de sueurs profuses. Elle peut aussi prendre la forme d’un mal suraigu, avec fièvre intense et une atteinte de l’état général si forte que la malade peut être emporté rapidement, mais, le plus souvent, cette première phase est bénigne. Elle est très contagieuse.
b) A cette phase initiale succèdent les infections secondaires. Le virus grippal prépare le poumon à l’invasion et à la pullulation d’autres bactéries pathogènes. L’un des plus redoutables est le streptocoque. Le pneumocoque est assez fréquent. Le cocco-bacille de Pfeiffer , que l’on considérait autrefois comme le microbe spécifique de la grippe, est un germe d’infection secondaire. Pendant la pandé-
GRIPPE OU IN FL U EN Z A
mie de 1918-1919, le plus grave fut le Pneumobacille de Friedlânder , provoquant des pneumonies massives, avec mort par asphyxie, et qu’on n’a plus retrouvé dans les épidémies ultérieures.
Ce sont ces infections secondaires qui font la gravité de cette infection et qui en constituent le danger.
Elles peuvent frapper la gorge (amygdalites, angines), les bronches (bronchites), le poumon et les plèvres (pneumonies, broncho-pneumonies, pleurésies purulentes à streptocoques, pleuro-pneumonies), œdème aigu du poumon, qui peut tuer en quelques heures, etc.). Il y a des formes gastro-intestinales, nerveuses, septicémiques, etc.
Dans les épidémies de grippe, ce sont ces « infections de sortie » qui les rendent si meurtrières et dans les statistiques les complications mortelles masquent la grippe, les médecins déclarant la complication et non la grippe originelle. Le nombre des cas de grippe, déclarés au cours des épidémies, est, de ce fait, très au-dessous de la réalité.
2° Étiologie . — La grippe est due à un virus filtrant (Nicolle et Lebailly, Dujarric de la Rivière, Cunha, Magalhaes, Fonseca, etc.). Le bacille découvert par Pfeiffer pendant l’épidémie de 1889-1890, n’est qu’un microbe de sortie. Gâtés et Olitsky font jouer un rôle à un bacille qu’ils ont appelé Bactérium pneumosintes . D’autres auteurs ont retrouvé ce microbe, mais son rôle n’est pas encore confirmé.
Le virus grippal est capable d’infecter la souris à condition d’employer la voie nasale. Le furet est l’animal le plus sensible. Le virus humain inoculé au porc, provoque l’influenza porcine dont on connaît les analogies cliniques avec la grippe humaine. Enfin, certains auteurs ont noté l’analogie d’action du virus de la grippe avec celui de la maladie des jeunes chiens.
Nous avons vu quels étaient les microbes d’infection secondaire les plus fréquents.
Les causes favorisantes sont le refroidissement, les poussières, agents d’infection et de complications, les facteurs de débilitation de l’organisme (surmenage, fatigue, etc.), l’encombrement, etc. L’âge joue un rôle important. C’est à l'âge moyen (19-40 ans) que la grippe atteint son maximum de fréquence. Au cours de l’épidémie de 1918-1919, les sujets âgés ont semblé jouir d’une véritable immunité, les enfants étaient rarement atteints.
3° Modes de contagion. — La contagion directe et interhumaine est le mode presque exclusif de contagion. Tout ce qui favo-
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rise les contacts entre grippés et sujets sains est cause de propagation. L’échange, le brassage incessant des troupes et des populations, dans toutes les parties du monde, a été certainement la cause de l’extension mondiale et de la gravité de l’épidémie de 1918-1919.
Les médecins , les infirmiers sont très fréquemment atteints : au Canada, 40 médecins sur 2 000 (2 p. 100) sont morts de la grippe, en 1918.
La contagion indirecte ne doit jouer qu’un rôle tout à fait secondaire, si même elle existe. Ce rôle n’a jamais été démontré.
4° Immunité. — L’immunité que confère une atteinte de grippe est aujourd’hui prouvée, soit par des faits cliniques (absence de récidives au cours d’une même épidémie ou d’une seconde épidémie survenant quelques années après), soit par des arguments expérimentaux (sérum immunisant des individus ou des animaux infectés et neutralisant vis-à-vis du virus grippal).
5° Épidémies. — La grippe paraît avoir existé de tous temps. C’est en 1742-1743, que l’épidémie qui sévit en Italie, notamment à Venise et à Milan, reçut le nom d ’influenza. Venue en France, elle y fut, pour la première fois, appelée grippe.
L’année 1775, fut marquée par une atteinte de grippe, remarquable par son intensité et sa diffusion.
Le XIXe siècle vit deux grandes épidémies : celles de 1837 et de 1889-1890. Dès cette époque, on avait établi les deux caractères essentiels des épidémies de grippe : la rapidité et Yintensité de la diffusion de la maladie.
L’épidémie de 1918-1919 emprunta aux circonstances dans lesquelles elle apparut, des facilités de diffusion et des facteurs de gravité particulière. Peu de pays furent épargnés et la mortalité fut considérable.
il paraît bien établi qu’elle partit de Chine en 1918, puis déferla avec une vitesse, sans cesse grandissante, depuis la frontière asiatique à travers l’Europe, en s’étalant de l’Est à l’Ouest, se propageant par terre (Russie, Allemagne) et par mer, jusqu’aux ports méditerranéens, d’où elle gagna l’intérieur du territoire européen. Les États-Unis furent envahis de bonne heure (avril 1918). Le fléau a sévi dans le monde entier.
Presque partout, la maladie évolue par poussées successives Bénigne à son apparition, elle prit dès l’automne (voir fig. 156), une allure grave pour provoquer une mortalité considérable jusqu’à
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l’été de 1919. En Suisse, il y eut plus de 400 000 cas en novembre 1918 et en Espagne 70 484 cas en octobre. Au Japon, on comptait en janvier 1919, 250 000 morts par grippe.
En France, elle sévit avec autant d’intensité que dans les autres pays.
Les armées françaises ont eu en un an, 408 180 cas de grippe avec 30 832 morts.
A Paris, du 1er septembre 1918 au 20 mars 1919, il se produisit
10 059 décès par grippe. La mortalité la plus forte a été constatée durant les cinq semaines qui se sont écoulées du 6 octobre au 9 novembre 1918, avec un maximum de 1 473 décès du 20 au 26 octobre, soit plus de 210 par jour.
Dans nos colonies, 50 à 80 p. 100 des populations ont été atteintes avec une mortalité variant de 4 à 25 p. 100. En Indochine, sur 19 000 cas, il y eut 7 000 décès.
Cette épidémie mérite bien le nom de peste blanche qui lui fut donnée à cette époque.
En 1922-1923, une épidémie de grippe sévit en Amérique, mais l’Europe ne fut pas touchée.
En 1932-1933, la maladie fit un retour offensif marqué. En Angleterre, elle causa 11 041 décès. Aux États-Unis, de décembre 1932 à mars 1933, elle occasionna 509 000 cas. En France, les atteintes furent nombreuses et, en général, bénignes, sauf à Paris, où elle fit monter le taux de la mortalité générale de 13,6 à 20,1 p. 1 000. Cette épidémie se signala par une localisation rare : la parotidite grippale.
En 1934-1935, nouvelle épidémie bénigne. De décembre 1936 à début 1937, le fléau frappe encore l’Europe. Les atteintes sont nombreuses et sévères en Grande-Bretagne, Allemagne et Scandinavie. Il n’y eut que des cas assez bénins dans le nord de la France et dans la région parisienne.
5° Prophylaxie. — a) Déclaration. Elle est facultative (voir p. 580). C’est un tort. En temps d’épidémie, au début surtout,
Fig. 156. — Graphique d’une épidémie de grippe. (Garnison de Lyon 1918- 1919). Mortalité en pointillé.
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elle attirerait l’attention des pouvoirs publics et les inciterait à prendre des mesures efficaces.
b ) Prophylaxie individuelle. — Il faut avant tout éviter le contact entre grippé et sujet sain, donc isoler rigoureusement tout cas de grippe même bénigne , a fortiori les cas de grippe compliquée.
La diffusion si rapide de ces épidémies est due à la négligence qui entoure les premiers cas, ordinairement bénins.
A l’hôpital, isoler dans des box ou des salles spéciales les cas simples des cas compliqués.
N’approcher les malades que protégé par une blouse; ne jamais les quitter sans avoir pratiqué une désinfection soigneuse des mains.
Le port d’un masque, quelque gênant qu’il paraisse est une précaution d’une réelle valeur. Désinfection des premières voies digestives et respiratoires.
c) Prophylaxie collective. — La contagion de la grippe s’effectuant à courte distance, par l’expectoration qui contient les germes infectieux, il faut réduire au minimum les agglomérations, les réunions, etc. En temps d’épidémie, toutes les réunions, toutes les agglomérations (concerts, théâtres, foires, etc.) qui ne sont pas justifiées par un intérêt majeur évident, doivent être supprimées.
Ces mesures seront complétées par 1 ’ isolement des sujets atteints : il faut que tous les grippés soient isolés à l’hôpital, lorsqu’on ne peut obtenir l’isolement à domicile. La méthode de Milne pourra rendre des services en cas d’épidémie massive, provoquant l’encombrement et rendant l’isolement difficile.
d) Vaccination. — Il n'ex’ste pas de vaccin antigrippal proprement dit, mais on possède des vaccins simples (antistreptococcique, antipneumococcique, etc.) ou mixtes (mélange de microbes des infections secondaires) qui, injectés préventivement, chez les sujets sains apyrétiques, en temps d’épidémie ou au début de l’atteinte grippale, constituent une méthode efficace de préservation contre les complications infectieuses redoutables qui rendent la maladie si meurtrière.
rociiaix. — Précis d’hygiène .