CHAPITRE LV
LES TRYPANOSOMIASES
MALADIE DU SOMMEIL
Ce sont les maladies dues à des Protozoaires de Tordre des Flagellés, les Trypanosomes.
1° Trypanosomiases animales. — En 1880, Evans découvrit aux Indes le premier trypanosome pathogène, Trypanosoma Evansi , agent d’une maladie épidémique, le Surra, qui fait de grands ravages parmi les animaux domestiques.
Une maladie analogue, qui décime les bêtes de somme dans l’Afrique centrale, était connue depuis fort longtemps sous le nom de Nagana. En 1894, Bruce montra que cette maladie était également due à Trypanosoma Brucei. Il démontra, de plus, que certaine? mouches tsé-tsé ( Glossina morsitans et G. pallidipes) transmettaient, par leur piqûre, le trypanosome pathogène.
La même année, Rouget découvrit en Algérie, le trypanosome de la dourine, T. equiperdum. Cette affection, que l’on appelle encore maladie du coït ou syphilis des chevaux, sévit chez le cheval et chez l’âne.
En 1901, Elmassian trouva à Assomption le trypanosome qui cause le mal de Cadera , T. equinum. Cette affection s’observe chez les équidés, dans certaines régions de l’Amérique du Sud.
Depuis cette époque, on a signalé d’autres Trypanosomiases animales : le mhori, causé par T. Evansi (chameaux et chevaux du Sahara et du Sahel) ; le tahaza, causé par T. soudanense, etc.
2° Trypanosomiase humaine. Maladie du sommeil. —
Jusqu’en 1902, on croyait l’espèce humaine réfractaire aux trypanosomes. A cette époque Fordes et Dutton trouvèrent ces parasites dans le sang d’un Européen ayant séjourné six ans en Gambie et atteint de fièvres irrégulières. Des cas semblables furent signalés par Daniels et Manson, puis par Brumpt et Broders. Ce nouvel
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organisme reçut le nom de T. gambiense. Le parasite, découvert par Castellani, en 1903, dans le liquide cérébro-spinal d’individus atteints de maladie du sommeil , est identique à T. gambiense.
En 1910, Stephens et Fautham isolèrent en Rhodésie, T. Rhodesiense , qui constitue le second agent, mais, beaucoup moins fréquent, de la trypanosomiase humaine.
a) Distribution géographique . — La maladie du sommeil n’a été observée jusqu’ici, à l’état endémique, que sur le continent africain. On ne l’y rencontre d’ailleurs que dans les zones équatoriales et para-équatoriales; le nord et le sud du continent sont rigoureusement indemnes (fig. 169).
Les contrées qui présentent des points contaminés, plus ou moins étendus, sont : le Sénégal, le Haut-Sénégal et Niger, la Casamance, la Gambie, le Soudan, la Guinée fran- i çaise, la Sierra-Leone, le Liberia, la Côte d’ivoire, le Togo, le Dahomey, la Nigeria, le Cameroun, le Congo français, le Congo belge, l’Angola, l’Ouganda, l’Afrique orientale allemande.
En 1935, le nombre des malades recensés en Afrigue équatoriale française était de 55 800 sur une population d’environ 3 037 612 individus.
Enfin, sur les trois îles du golfe de Guinée, Fernando-Po, l’île du Prince et San Thomé, les deux premières sont contaminées, la dernière est restée indemne.
b) Description et marche. — L’affection présente généralement deux phases : pendant la première, les trypanosomes sont présents dans le sang du malade et ne se manifestent par aucun symptôme chez les nègres, par une légère fièvre irrégulière chez les blancs. Dans la deuxième période ou maladie du sommeil proprement dite, les trypanosomes ne restent pas localisés dans le sang: ils pénètrent dans le liquide cérébro-spinal] alors la maladie du sommeil s’installe et apparaissent des symptômes graves : la rachialgie, des tremblements, puis de la somnolence. La fièvre prend le caractère de fièvre hectique, la somnolence se transforme en accès léthargiques et le malade tombe dans un état comateux et finit par mourir.
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La durée de cette affection est assez variable : la première période peut durer plusieurs années, et certains auteurs ont même prétendu que la maladie n’aboutissait pas toujours à la deuxième. Quant à celle-ci, elle ne dépasse pas en général une année et encore c’est une exception quand elle se prolonge aussi longtemps. Cependant le traitement arsenical a eu des succès certains.
c) Formes épidémiologiques. — A l’état simplement sporadique
dans beaucoup de régions, en particulier dans l’Afrique occidentale française, elle revêt la forme endémo - épidémi que, dans une partie du Cameroun, de l’Afrique équatoriale) morbidité de 3 à 4 p. 1 00 de la population) et la forme épidémique, au Congo, l’autre partie du Cameroun, la Côte d’ivoire, où elle peut prendre un aspect extrêmement sévère (morbilité de 65 p. 100 des habitants).
Fig. 170. — Trypanosoma gambiense (A. B. C.). — c., centrosome; — n., noyau; — m., membrane; — /., flagelle (d’après Laveran et Mesnil).
d) Étiologie. — Due
au Trypanosoma gambiense, et T. Rhodesiense la maladie est pro¬
pagée par des insectes, les glossines ou mouches tsé-tsé, qui puisent le parasite dans le sang d’un malade et l’inoculent à un individu sain.
1° Agents pathogènes. — Ce trypanosome de la maladie du sommeil, fort semblable, d’ailleurs, à ceux de la plupart des mammifères, mesure de 17 à 28 g. de long sur 1,5 à 2 y de large. Son corps se compose d’une masse cytoplasmique, dépourvue de membrane et contenant de fines granulations, un noyau ovalaire situé vers la partie moyenne du corps et un corpuscule qui se colore fortement et sur la nature duquel on n’est pas encore bien fixé, c’est le centrosome ou blépharoplaste (fig. 170). Du blépharoplaste part un flagelle, qui se replie le long du corps limitant une membrane ondulante
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et qui devient libre à l’extrémité opposée au blépharoplaste. Les Trypanosomes cheminent, le flagelle en avant. Ils apparaissent comme très mobiles dans les préparations fraîches de sang.
Ils se multiplient dans le sang par bipartition. Dans ce liquide, le Trypanosoma gambiense est assez rare; en général, on ne peut Ty déceler que par la méthode des centrifugations successives. On peut plus facilement constater sa présence dans le liquide céphalo-rachidien, en centrifugeant une dizaine de centimètres cubes. Aussi le procédé de choix est-il l’inoculation à une espèce sensible et l’étude de son sang.
Le Trypanosoma gambiense est inoculable. Chez les singes, la maladie présente un intérêt particulier, en ce sens que les symptômes présentent, avec une incubation plus rapide, une certaine analogie avec ceux de la maladie du sommeil. Thiroux et d’Anfreville ont recommandé spécialement l’emploi, comme animal témoin, de Cercopithecus ruber ou patas, qui est très sensible.
Le chien est assez bon réactif : les trypanosomes apparaissent dans le sang, au bout de dix à quinze jours et la durée de la maladie est de deux mois environ; il en est de même du chat. Les rats meurent en trois mois environ.
Trypanosoma Rhodesiense. - — Sa morphologie est identique à celle de T. gambiense. Il ne se différencie que par les épreuves d’immunité croisée établies par Laveran et Mesnil.
2° Agent propagateur : glossines ou mouches tsé-tsés. — Ce sont des Muscidés, se distinguant des autres insectes du même groupe : 1° par la position de leurs ailes qui, au lieu d’être écartées en arrière, durant le repos, s’appliquent étroitement l’une sur l’autre, comme les deux branches d’une paire de ciseaux; 2° par la forme de leur trompe, longue et forte, émergeant du sommet de la tête, renflée à la base, en bulbe d’oignon, en engainée par les palpes, ce qui les différencie de la trompe des stomoxes (mouches d’écurie); 3° par la propriété que possède la femelle de donner naissance à des larves ayant achevé leur croissance et se transformant aussitôt en pupes brunâtres, qui présentent en arrière deux saillies séparées par une dépression assez profonde (fîg. 171).
Les tsé-tsés se rencontrent au voisinage de l’eau, dans les régions basses, humides et chaudes. Les fourrés de palétuviers, les forêts de mimosas, la brousse épaisse, leur conviennent particulièrement. On ne les trouve jamais dans les grandes plaines découvertes. La localisation de cet insecte, au voisinage des cours d’eau explique comment
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des villages, situés à quelques kilomètres d’un fleuve sont prospères, tandis que ceux qui sont situés sur ses rives sont décimés par la maladie.
Les deux sexes piquent l’homme du lever au coucher du soleil. La mouche qui a piqué un malade ne devient infectante que dixhuit jours après le repas infectant, les parasites subissent, en effet,
Fig. 171. — Glossina palpalis à jeun et après la succion (d’après Brumpt).
une évolution dans son tube digestif et ses glandes salivaires. Les tsé-tsés gardent leur pouvoir infectant pendant plusieurs mois.
3° Autres conditions étiologiques. — L’âge et le sexe
n’ont pas d’influence marquée.
La maladie est surtout commune chez les nègres de condition inférieure, se livrant habituellement aux travaux des champs. Néanmoins, la race blanche n’a aucune immunité contre cette affection.
Les migrations provoquées par les guerres ou les famines semblent avoir joué un grand rôle dans la dissémination de l’infection. Il est à craindre qu’avec les déplacements provoqués par la pacification des diverses régions de l’Afrique tropicale, l’extension de fa maladie ne suive une marche progressive. D’où l’urgence de l’établissement d’une lutte systématique contre ce fléau.
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é) Prophylaxie. — Elle devra porter sur les points suivants :
1° Lutte contre l’agent vecteur. — Les glossines adultes sont difficiles à atteindre : on pourra chercher à propager les animaux pouvant s’attaquer aux tsé-tsés, soit à l’état adulte (Drongo, Rhinopomastes, Hirondelles, Traquets, etc.), soit à l’e'tat de pupes (Musaraignes).
C’est principalement à l’état de pupes qu’on peut atteindre les glossines. Après avoir reconnu les gîtes 'permanents ou temporaires des tsé-tsés , on devra débroussailler le bord des rivières sur un espace de 100 à 200 mètres de largeur, au voisinage des agglomérations. On comblera, autant que possible, toutes les mares et l’on drainera les marigots, de manière à diminuer la surface des eaux stagnantes,
2° Protection contre les malades , considérés comme réservoirs de virus. — Les malades reconnus seront isolés dans des camps construits dans des régions dépourvues de glossines. Pour plus de sûreté, les cases de ces camps seront pourvues de grillages métalliques (méthode anglaise).
Dans les colonies françaises on préfère effectuer le dépistage précoce des trypanosomés et leur traitement pour stériliser ainsi les réservoirs de virus.
Ce dépistage fait l’objet d’une organisation administrative strictement appliquée : on rassemble la population d’une localité, on recherche les porteurs d’adénopathies, cervicales ou axillaires, surtout à l’état général déficient, on ponctionne les adénites et les trypanosomes sont recherchés dans le suc ganglionnaire. Chez les trypanosomés dépistés, on pratique la ponction lombaire pour préciser le stade de la maladie.
Les malades sont aussitôt traités, par les équipes de traitement qui succèdent aux équipes de dépistage, au moyen de la chimiothérapie (surtout orsanine et tryparsamide) pour stériliser leur circulation pérphérique. La chimiothérapie se trouve ainsi fusionnée avec la chimioprophylaxie. Il n’existe aucun médicament qui, pris à titre préventif, soit capable d’empêcher l’infection.
3° Protection individuelle contre la contagion. — Dans les régions infectées, la prophylaxie individuelle consistera à se préserver contre les piqûres des tsé-tsés en parcourant de préférence la nuit les points signalés comme gîtes à glossines, en se préservant les parties découvertes à l’aide de gants et de moustiquaires de tête, enfin en aménageant les habitations et les bateaux à vapeur, de manière à éviter l’introduction des insectes piqueurs, tsé-tsés le jour, moustiques la nuit, à l’aide de grillages métalliques (voir p. 724).
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4° Hygiène générale. ■ — L’amélioration des conditions de propreté corporelle, d’habitation, d’alimentation, de travail (réduction ou suppression des corvées, des prestations, du portage, etc.) supprime les causes favorisantes.
5° Législation concernant la maladie du sommeil. — La trypanosomiase humaine est, aux Colonies, une maladie à déclaration obligatoire (décret du 10 août 1926, promulgué le 16 août 1927). Nous rappelons que différentes mesures avaient été prises par les gouverneurs de l’Afrique occidentale et de l’Afrique équatoriale françaises, pour combattre la maladie du sommeil (arrêtés du 23 juin 1909 et 1er septembre 1911).
Le décret du 27 décembre 1928, portant règlement de police sanitaire maritime aux colonies, stipule, à son article 59, qu’il est interdit d’embarquer des passagers provenant de l’Afrique équatoriale, du Congo belge et du Cameroun, sans un certificat médical constatant qu’ils sont indemnes de trypanosomiases ou dans le cas contraire, qu’ils ont reçu les injections destinées à stériliser leur circulation périphérique. Cette mesure peut être étendue à d’autres régions infestées. A l’arrivée, ces passagers sont signalés à l’autorité sanitaire du port.
La lutte contre la trypanosomiase a donné déjà des résultat appréciables dans nos colonies.