CH. II, DE LA CROYANCE. SECT. II, FOI
Toutes les fois donc que vous voudrez prouver à quelqu’un l’existence d’une vérité par le témoignage général, il aura deux réponses à vous faire :
i°. Que le témoignage général n’est pas tel que vous le dites; et il sera fort difficile de lui prouver qu’il a tort sur ce point; car, où est l’enquête? et, si elle était faite, n’aurait-il pas la ressource de la critiquer ?
20. Que le témoignage général n’est pas pour lui une raison de croire, à quoi vous demeurerez sans réplique.
fl est rare qu’on en vienne à cette seconde réponse, et l’on s’en tient bien plus souvent à la première; mais de l’un et de l’autre cas il résulte clairement que la croyance a la vérité du témoignage général est un fait non raisonné , et qu’ainsi dans Y âge mûr il y a encore une foi instinctive à V autorité ou a la supériorité , non pas, il est vrai, d’un témoignage particulier comme dans l’enfance, mais du témoignage général.
Toutefois nous n’avons pas souvent l’occasion de constater le témoignage général par nous-mêmes. Quand il nous est affirmé par le témoignage particulier, l’âge mur ne lui accorde pas plus de crédit qu’à ce dernier témoignage lui-même, et il le contrôle par tous les raisonnemens d’induction que nous avons rapportés ci-dessus : l’examen alors remplace la foi.
Les phases que nous présente l’individu par rapport à la foi sont reproduites par chaque nation. Dans l’enfance des peuples , la foi à V autorité ou à la supériorité d’autrui est facile et vulgaire, parce qu’il y a peu de gens capables d’examiner par eux-mêmes. A mesure que le nombre en augmente, la nation arrive à la jeunesse et à l’âge mûr.
§ III. — De la Foi et de l’Examen.
Nous avons vu comment Xenfance croit naturellement à la supériorité d’autrui et admet comme vrai tout ce qu’un témoignage sérieux lui affirme. L 'homme fait
conserve au moins de cette foi la croyance a la supériorité du plus grand nombre ; mais il vérifie par lui-même tout ce qu’il peut vérifier, et sur le reste il n’admet le témoignage particulier que par des raisons d’induction et d’analogie. Vérification des propositions avancées, soit en explorant les faits, s’il s’agit d’objets contingens, soit en remontant soi-même aux principes évidens, s’il s’agit de notions de la raison intuitive, et enfin critique des témoignages par l’induction : voilà ce qu’on appelle examen par opposition à foi .
Dès que l’examen a succédé à la foi, rien au monde ne peut rappeler cette dernière, car elle est un principe instinctif, naturel, et il n’y a point de raisonnement qui puisse faire renaître un instinct, et reconstituer la nature.
Tout raisonnement d’ailleurs s’appuiera sur l'induction ou sur la raison intuitive, et par conséquent provoquera lui-même un examen au lieu de ranimer la foi.
Cependant une école théologique a fait des efforts pour substituer de nos jours la foi à l’examen. Elle s’est divisée en deux branches , dont l’une a proposé pour autorité le témoignage d’un seul homme , et l’autre le témoignage général, quelle nomme témoignage universel.
Nous n’avons qu’une seule réponse à leur faire , c’est qu’on ne peut nous prouver par le raisonnement que nous ne devons pas raisonner.
§ IV. — Distinction de la foi et des facultés précédentes.
La foi à T autorité est donc un élément spécial et réel dans l’esprit humain ; nous avons vu qu’on ne pouvait la confondre avec l 'induction qui l’accompagne ou qui la remplace même presque entièrement dans l’âge mur.
On ne peut pas la ramener davantage à la raison intuitive , parce que les objets de la foi ne sont pas nécessaires,
CH. Il, DE LA. CROYANCE. SECT. II, FOI. 79
ni à la perception matérielle, parce que ces objets n’affectent point nos organes au moment où la foi s’exerce , ni enfin à la conscience, parce que ces objets ne sont ni un état ni une opération du moi.
La foi se distingue d’ailleurs des trois dernières facultés en ce qu elle n’engendre pas la certitude. On s’exprime encore par figure quand on dit, je sais que le genre humain ne peut se tromper; je crois , est dans ce cas l’expression propre. De même cotte proposition, les trois angles d'un triangle sont égaux a deux droits n’est un objet de science que pour le géomètre ; pour l’enfant étranger à la géométrie, c’est un objet de foi; car pour lui cet axiome n’est ni évident ni démontré.