DE LA MÉMOIRE
SECTION PREMIÈRE
De la Reconnaissance.
Explication de ce mot. Détermination du fait qu’il exprime.
Lorsqu’un phénomène est actuellement soumis à notre expérience, soit interne soit externe, il arrive que nous jugeons ce phénomène comme ayant déjà été connu par nous. Pourquoi ne le croyons-nous pas un objet nouveau? d'où vient ce jugement? sur quoi se fonde-t-il? Toutes ces questions sont insolubles : ce jugement n’a pas d’autre explication que lui-même, c’est un fait principe irréductible à aucun autre. Tel est l’élément intellectuel que nous nommons reconnaissance . Cet élément se manifeste, soit quand nous nous trouvons en présence d’un objet, soit quand nous ne faisons que le concevoir, ou nous le représenter en imagination. C’est par la reconnaissance que le moi se sait identique, c’est donc par elle que nous arrivent les idées de durée, d identité , de semblable, de dissemblable, de commencement, de fin, etc.
SECTION II
De la Conception.
§ Irr . — Détermination de ce fait.
Nous n’avons pas à expliquer le mot de conception. Tout le monde sait ce que c’èst que concevoir, ou se re-
Cil. III, DE LA. MÉMOIRE. SECT. II, CONCEPTION. 8l
présenter un objet. Nous distinguons la conception de la perception matérielle , voilà tout ce que nous pouvons dire. L’objet de la première est jugé par nous absent, l’objet de la seconde est présent.
La conception n’est pas toujours accompagnée d’une reconnaissance complète ; quelquefois nous concevons un fait , mais nous ne pouvons dire si nous l’avons rêvé ou perçu ; d’autres fois la reconnaissance manque tout-àfait,et nous croyons, non pas que toutes les parties, mais que la combinaison des parties de la conception est notre ouvrage ; un peu plus tard nous nous apercevons que cette combinaison ne nous appartient pas , et que nous l’avons vue ailleurs. Ce que nous prenions pour une invention ne nous apparaît plus que comme un souvenir. Tant que la reconnaissance n’intervient pas , le fait de mémoire n’est pas complet. C’est là une remarque importante,et qu’il ne faut pas perdre de vue dans tout ce que nous pourrons dire sur les conceptions.
§ II. — De l’Origine et de l’Enchaînement des conceptions.
Lorsqu’une conception nous arrive, nous pouvons remarquer qu’elle a été occasionée soit par une expérience actuelle , soit par une série de conceptions dont le premier terme a été occasioné lui-même par un phénomène présent.
Si nous examinons comment une conception peut-être occasionée par une expérience actuelle, nous trouverons que précédemment l’objet de l’expérience et l’objet de la conception ont été connus simultanément, ou dans un temps contigu. Nous ferons la même découverte à l’égard des objets de deux conceptions dont l’une a suggéré l’autre.
Ainsi, lorsque deux objets ont été connus simultanément ou contiguement, une nouvelle expérience du premier appelle la conception du second , ou la conception de l’un appelle la conception de l’autre.
Cet enchaînement ne manque jamais lorsqu’il y a eu l’une des trois conditions suivantes, au moment de l’acquisition de connaissance :
i°. Attention.
2°. Expérience réitérée.
3°. Plaisir ou peine.
La loi qui règle l’enchaînement de nos conceptions dans l’état de veille , y préside aussi dans le songe. Seulement, pendant le sommeil les conceptions sont accompagnées de croyance à 1 extériorité de leur objet , et non de l’acte de reconnaissance qui complète le fait de mémoire dans l’état de veille.
.§ III. — Intervention de la volonté dans l’enchaînement des conceptions.
La mémoire telle que nous venons de la décrire est appelée involontaire ou passive. Mais au milieu des conceptions qui se présentent à nous, suivant la loi que nous avons indiquée , et sans que notre volonté intervienne , nous pouvons en choisir une , l’éclaircir par l’attention , et laisser échapper les autres; parmi les conceptions que celle-là suscite , nous pouvons en choisir une autre, l’arrêter encore par l’attention , et ainsi de suite. C’est de cette manière que nous parvenons à réciter une pièce de vers, à raconter un fait, etc... Cette intervention de la volonté dans l’enchaînement des conceptions est ce qu’on appelle la mémoire volontaire ou active. La langue marque l’opposition des deux mémoires par les mots de souvenir et de rappel ,
La mémoire volontaire a donc une condition de plus que la mémoire involontaire , c’est l’attention au moment de la conception.
La mémoire volontaire n’a pas lieu dans les rêves; de là leur incohérence.