CH. III, DE LA MÉMOIRE. SEGT. II, CONCEPTION
La mémoire offre des différences assez frappantes d’individu à individu ; i° par rapport aux objets de la conception; 2° par rapport à la marche de la conception.
i °. Variétés fondées sur la différence des objets de la conception .
Mémoire des saveurs et des odeurs ;
Mémoire des sons et des noms , ou mémoire auriculaire ;
Mémoire des formes et des couleurs , ou mémoire locale ou visuelle.
Ces différentes mémoires enchaînent pour nous les objets par leurs rapports physiques , on peut donc les comprendre sous le seul nom de mémoire physique ou matérielle.
On l’oppose sous ce titre à la mémoire métaphysique , par laquelle on entend la mémoire des faits de conscience et celle des combinaisons ou déductions des principes de la raison intuitive. Cette dernière enchaîne les objets par les rapports de cause et d’effet, de principe et de conséquence.
La mémoire physique est celle de l’enfance ; la mémoire métaphysique est plus particulièrement celle de lâge mûr. Cependant, cet âge présente aussi ces deux sortes de mémoire , la première chez les orateurs et les poètes, la seconde chez les logiciens.
2°. V ariétés fondées sur la marche des conceptions.
Mémoire facile ou prompte , c’est-à-dire représentant les objets sans qu’on ait besoin de réitérer beaucoup l’expérience.
Mémoire présente , ou retraçant les objets aussitôt que nous le voulons.
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Mémoire tenace ou fidèle, c’est-à-dire reproduisant les objets long-temps après la dernière expérience.
Il est rare que ces trois qualités soient réunies : la mémoire des enfans est facile et présente , mais non tenace; on en peut dire autant de la mémoire physique en général.
La mémoire de l’âge mûr est moins facile et moins présente; mais elle a plus de ténacité. Cest ce qu’on peut dire aussi de la mémoire métaphysique.
Les hommes doués de la mémoire physique devront donc avoir dans l’improvisation l’avantage sur les hommes à mémoire métaphysique.
Nous conclurons aussi de ces observations qu’il faut autant que possible occuper l’enfance de rapports physiques , et réserver les rapports métaphysiques pour un âge plus avancé.
§ V. — Rapports entre la mémoire et les organes de la perception matérielle.
L’exercice de la mémoire dépend jusqu’à un certain point de l’état de nos organes physiques.
Lorsque nous concevons un objet de perception matérielle, nous sommes portés à replacer notre organe dans la position où il se trouvait lors de l’acquisition de la connaissance. C’est là une des causes du geste.
De plus, certaines lésions du cerveau interrompent la marche de la mémoire. Mais ce n’est pas la même portion de l’appareil cérébral qui est l’instrument de la perception matérielle et de la conception ; car les aveugles ne perçoivent plus les couleurs, et ils se les représentent ; les sourds ne perçoivent plus les sons , et ils parlent et composent de la musique.
Les hypothèses physiologiques n’ont pas manqué pour expliquer ces phénomènes ; mais la plupart sont contraires même aux lois de la physique, à laquelle on les a
CH. III, DE LA MEMOIRE. SECT. II, CONCEPTION. 85 cependant empruntées ; d ailleurs on a déjà fait servir ces hypothèses à l'explication de la perception matérielle , et l’on ne voit pas comment une action physiologique ou physique de meme nature pourrait produire deux faits psychologiques différens.
§ VI. — Moyens 4e perfectionner la mémoire.
On entend par perfectionner la mémoire acquérir le genre ou la qualité de mémoire dont on est dépourvu.
Les moyens de perfectionnement sont :
i°. Attention au moment de l’acquisition des connaissances.
2°. Répétition de l’acquisition ;
3°. Intervention de la sensibilité ;
4°. Exercice de la conception ou de la représentation ;
5°. Association des objets qu’on retient mal , aux objets qu’on retient mieux : Mnémotechnie ou mémoire artificielle.
§ VII. — Certitude de la mémoire.
Quand aucune des conditions précédentes n’a été remplie, nous pouvons douter si telle conception qui nous arrive est le souvenir d’un songe ou d’une expérience, ou même une invention, une combinaison de notre esprit.
Nous pouvons aussi faire de vains efforts pour appeler une conception. Ainsi le fait de reconnaissance et le fait de conception peuvent l’un et l’autre nous manquer.
Mais il suffit qu’une seule de ces conditions ait eu lieu , pour qu’il y ait certitude de mémoire ; nous affirmons alors que tel objet, soit présent , soit simplement conçu , a déjà été soumis à notre connaissance. Cette certitude est immédiate , comme celle de la conscience , de la per-
ception matérielle et de la raison intuitive, elle ne peut se ramener qu’à elle-même.
On a voulu appuyer la certitude de la mémoire sur la véracité divine. Mais le raisonnement qu’on établit à cet effet demande le concours de la mémoire , et il faut se fier à cette faculté avant d’arriver à la conclusion , qui doit motiver notre confiance. On tourne donc dans un cercle vicieux.