CH. IV, COMP. ET DÉCOMP. SECT. I, JUGEMENT
dune idée ou entité qui n'eût pas de modèle extérieur, ou, en d’autres termes, d’objet d’où elle émanât. Cette explication ne pouvait donc satisfaire ni l’un ni l’autre I parti, et la discussion continua.
Guillaume d’Occam simplifia la question en rejetant l’hypothèse des especes ou idées intermédiaires; mais il eut le tort d’avancer que les connaissances générales sont des fictions de notre esprit.
Condillac a renouvelé de nos jours le débat pour les idées générales collectives , en disant quelles classes n’existent pas dans la nature, mais dans notre esprit.
Une classe n’est qu’une qualité commune à plusieurs objets. Or, nous pouvons changer le point de vue sous lequel nous classons les objets , mais non leur ressemblance et leur dissemblance naturelle. Nous conclurons donc que la classe sera ou ne sera pas dans la nature, selon qu’on entendra par classe la qualité commune ou la connaissance de cette qualité. Voilà ce que nous avons à dire pour les idées générales de l’expérience.
Quant aux idées générales de l’induction et de la raison intuitive; il faut toujours distinguer entre le fait intellectuel et l’objet auquel il s’applique. J^e second est dans la nature objective : le premier n’est que dans l’esprit.
Les réalistes disaient encore : Unwersalia sunt ante rem. D’après les distinctions du paragraphe précédent, on peut voir qu’ils avaient raison pour les idées générales de l’induction et de la raison intuitive, et tort pour les idées générales de l’observation. Il faut renverser l’ordre de cette condamnation à l’égard des nominalistes dont la maxime était : unwersalia sunt in re ou post rem.
§ VI. — Des idées abstraites.
L’objet d’une idée abstraite est un élément séparé par l’esprit du complexe ou concret qui possède cet élément.
Les idées abstraites dont nous faisons le plus d’usage sont celle de grandeur, de forme, de plus, de moins, d’égal et de nombre.
Quand l’élément abstrait est reconnu commun à plusieurs individus, il forme une idée générale collective ou expérimentale, une idée de classe. Toute idée abstraite n’est pas générale, car on'peut abstraire un élément d’un objet sans l’étendre à d’autres quecet objet. Mais touteidée de classe est abstraite, car elle repose sur un élément que l’esprit abstrait des objets contenus dans cette classe.
L’idée générale qui est le produit de la croyance inductive est aussi une idée abstraite, car c’est l’élément d’un complexe que nous étendons à d’autres complexes par l’induction.
Venons à l’idée générale de la raison intuitive ; elle a pour objet le temps, l’espace, la cause libre1 non-moi, etc. Ces élémens ne sont pas impliqués dans les'objets d’expérience, car quel est l’objet d’expérience dont l’espace infini puisse être considéré comme un élément ? Ils sont donc connus à propos des objets contingens, et non pas abstraits des objets contingens. Mais ces élémens sont impliqués les uns dans les autres ; ils peuvent donc être abstraits les uns des autres. En conséquence l’idée générale nécessaire peut être aussi une idée abstraite à l’égard d’une autre idée nécessaire.
Maintenant on voit que les idées abstraites sont de différentes natures. On n’a donc pas suffisamment caractérisé les idées de la raison intuitive quand on a dit que ce sont des idées abstraites, car il y a des idées abstraites qui ne sont même pas générales, et il y a des idées abstraites générales qui ne sont pas nécessaires.
Cir. IV, GOMP. ET DÉCOMP. SECT. TI, RAISONNEMENT. $5
SECTION II
Du Raisonnement.
§ Ier . — Détermination de ce fait.
Tout jugement rapproche ou sépare deux objets : c’est toujours une composition ou une décomposition. Tout objet rapproché d’un autre en est rapproché avec les éléi mens qu’il contient soit comme continu, soit comme classe, soit comme complexe, ou qui lui sont unis par le rapport de cause et d’effet, ou encore en vertu de l’induction ou de la foi. De même il en est séparé avec tous ces élémens.
Exemple :
BONNES MOEURS UTILES
Voilà un jugement qui rapproche bonnes mœurs Rutile; ; si l 'instruction est unie aux bonnes mœurs , par rapport de cause et d’effet, elle se trouve par cela même rapprochée Rutile.
Or saisir un rapport entre deux objets, c’est-à-dire les rapprocher ou les séparer, est ce qu’on appelle juger; composer ou décomposer l’un des deux termes du premier jugement, et rapprocher cette composition ou décomposition de l’autre terme, c’est ce qu’on appelle raisonner.
Exemple :
BONNES MOEURS UTILES
Instruction. Bonnes mœurs.
Instruction —— UTILE.
11 ne faut donc pas dire que le raisonnement se compose de deux jugemens, sans rien ajouter de plus, mais
$6 LIVRE I, DE L’iNTELLIGENCE.
de deux jugemens, dont le premier contient dans l’un de ses termes les deux termes du second.
Saisir un rapport entre deux objets est ce qu’on appelle juger , et nous avons vu qu’il y a jugement dès le premier acte de l’intelligence. Composer ou décomposer l’un des deux termes du premier jugement est ce qu’on appelle raisonner. Cet acte est nécessairement postérieur à l’autre, mais il n’en diffère que sous ce point de vue ; car il est également un acte, soit de conscience, soit de perception physique, soit de raison intuitive, soit d’induction, soit de foi; et ainsi raisonner n’est toujours que connaître et croire . La mémoire intervient dans tout jugement non primitif; elle doit donc intervenir dans le raisonnement, qui est toujours précédé d’un jugement.
' En parlant de l’argumentation nous verrons que la
forme du raisonnement peut changer , mais qu’au fond il est toujours le même.
Les inventions les plus importantes sont le fruit du raisonnement. Nous nous bornerons à citer pour exemple la substitution des mesures artificielles à nos moyens naturels de mesure, comme celle du mètre, du thermomètre, de la balance, etc , à nos organes tactiles;
celle du fil à plomb, de l’équerre, du niveau à notre organe visuel, etc...
§ II. — De la Raison déductive et de la Raison intuitive.
BONNES MOEURS — UTILES
Instruction. Bonnes mœurs.
Instruction. UTILE.
Tel est l’exemple que nous avons cité. Saisir le rapport entre bonnes mœurs et utiles , et ensuite le rapport entre bonnes mœurs et instruction, et par cela même le rapport entre instniction et utile : voilà ce qu’on appelle raisonner. Le rapport bonnes mœurs utiles est ce qu’on nomme la preuve ou le principe du rapport instruction utile , parce
CH. IV, COMP. ET DÉCOMP. SECT. II, RAISONNEMENT, ÿj
que le terme instruction rentre clans le terme bonnes mœurs.
Cette explication suffit pour montrer l’erreur dans laquelle on est tombé quand on a cru pouvoir rapporter les idées nécessaires au raisonnement agissant sur les données de l’ expérience, soit interne soit externe? Comment l’objet nécessaire pourrait-il rentrer dans l’un des termes d’un rapport contingent de manière que ce rapport contingent en fût la preuve ou le principe. Quel est l’objet contingent qui puisse être regardé comme contenant l’espace infini, |de telle sorte que le raisonnement n’ait plus qu’à l’en faire sortir ?
Déduire un rapport qui est contenu dans un autre, c’est ce qu’on appelle le raisonnementou la raison déductive. Tout raisonnement ramenant ainsi un terme a un autre, il faut que ce ternie primitif nous soit fourni par autre chose que le raisonnement. Or, lorsque ce terme primitif est un fait intime, nous le rapportons à la conscience; lorsque c’est un fait matériel, nous le rapportons à la perception physique, et lorsque c’est un objet nécessaire qui n’est ni interne ni sensible, nous le rapportons à la raison intuitive , dont on doit maintenant bien comprendre le nom.
§ III, — De l’Évidence immédiate ou intuitive , et de l’évidence médiate ou déductive.
Tout élément primitif, fourni par la conscience, la perception matérielle ou la raison intuitive , engendre une certitude immédiate, et a, comme on dit, une évidence intuitive. La certitude produite par le raisonnement est une certitude médiate , et dans ce cas le rapport saisi est dit avoir une évidence déductive.
Toute certitude médiate indique une certitude immédiate sur laquelle la première s’appuie : toute évidence déductive indique une évidence intuitive.
<)8 LIVRE I, DE LINTELLIGENCE.
il se peut aussi que le terme primitif auquel le raisonnement nous fait remonter ne soit qu’une croyance d’induction ou de foi ; dans ce cas le raisonnement ne s’appuie pas sur une certitude intuitive et n’engendre pas de certitude déductive; mais il s’appuie toujours sur un fait primitif dans l’esprit, et qu’on ne peut confondre avec le raisonnement.
SECTION III
De la Méthode.
§ Ier.— - Explication de ce mot.
Toute série de raisonnemens est appelée méthode . Nous avons vu que le raisonnement est une suite de deux jugemens qui s'enchaînent l’un à l’autre, et que le jugement est un acte ultérieur ou primitif de conscience, de perception matérielle, de raison intuitive, d’induction ou de foi. Il n’y a donc encore rien de nouveau dans la méthode, elle ne contient encore que connaître , croire et se souvenir.
Mais de même qu’il n’y a raisonnement que quand les deux jugemens rentrent l’un dans l’autre, de même il n’y a méthode , à proprement parler, que quand les raisonnemens sortent les uns des autres et peuvent y rentrer.
Le jugement est une composition ou une décomposition; la méthode est une série de compositions ou de décompositions qui sont enchaînées, de telle sorte que le dernier terme de la chaîne rentre dans le précédent, qui, à son tour, se renferme dans celui qui le précède, et ainsi jusqu’au premier.
§ II. — Des deux genres de méthode , ou de l’analyse et de la synthèse.
Lorsqu’il y a une suite de décompositions qui sortent les unes des autres, la méthode est dite analyse ; lorsqu’il y a une suite de compositions qui rentrent les unes dans les autres, la méthode est dite synthèse.