CH. IV, COMP. ET DÉCOMP. SECT. III, METHODE
Comme ces sciences partent d’un point plus composé que celui auquel elles arrivent, on déclara que la méthode d’enseignement était l’analyse.
Condillac embrassa vivement la cause de l’analyse contre la synthèse , mais comme il définit l’analyse : un procédé de V esprit qui décompose les objets , les compare , et en saisit les rapports , et que cette définition comprend le concours des deux méthodes, on s’aperçoit qu’il ne s’agit ici que d’une querelle de mots.
Il est tombé dans une faute plus grave, en disant que l’esprit débute toujours par décomposer. Pour qu’il en fût ainsi , il faudrait qu’avant de débuter , l’esprit eût la connaissance générale de tout l’univers. L’exemple cité par Condillac lui-même , comme type d’analyse , commence par une composition ; en effet, le spectateur qu’il suppose à la fenêtre d’un château ne voit pas toute la campagne d’un seul coup d’œil, mais successivement; il fautdonc qu’il reconnaisse qu’elle forme un seul continu, c’est-à-dire qu’il en ait uni les parties dans son intelligence, avant de songer à la diviser.
§ VI. — Règles de l’analyse et de la synthèse.
La définition que nous avons donnée de la méthode en a tracé les règles. La méthode, avons nous dit, est une série de décompositions qui sortent les unes des autres, ou une série de compositions qui rentrent les unes dans les autres.
Dans le premier cas , elle est dite analyse , dans le second , synthèse.
L’afialyse doit donc être :
i°. Immédiate ou prochaine, c’est-à-dire ne passant aux subdivisions qu’après avoir présenté les divisions.
2°. Distincte ou opposée , ou , en d’autres termes , ne
contenant pas dans une division des objets déjà compris dans une autre.
3°. Complète, c’est-à-dire n omettant aucun des élémens d’une subdivision.
Les règles de la synthèse sont les mêmes dans le sens inverse.
L’analyse ne doit pas descendre trop bas et pousser la décomposition jusqu’à un point où elle cesse d’avoir pour nous de l’importance. De même la synthèse ne doit pas s’élever trop haut , et arriver soit à un point où tout se confonde , soit à un degré où la ressemblance devienne pour nous moins importante que la différence.
§ VII. — Méthode de l’orateur et du poète.
Quelque sujet que traitent l’orateur et le poète , ils ne font aussi que composer ou décomposer les objets de nos connaissances et de nos croyances.
Seulement , ils ne sont pas astreints aux règles que nous avons tracées dans le paragraphe précédent. Il n’est pas besoin que leurs compositions et décompositions se contiennent et s’engendrent les unes les autres, de proche en proche et de degré en degré.
Il y a long-temps qu’on a dit que le philosophe a pour but d’instruire , l’orateur de convaincre , le poète de plaire ou de toucher.
Tous les trois font des analyses et des synthèses; en cela leur méthode est la même ; mais ils ne les enchaînent pas avec une égale rigueur; et en cela leur méthode est différente. Gomme on le voit, la différence est plutôt de degré que de nature. v
La description complète des procèdes du poète et de l’orateur fait l’objet de la rhétorique et de la poétique.
Nous nous contenterons de dire que l’orateur voulant convaincre, doit se tenir beaucoup plus près que le poète delà méthode philosophique , dont l’objet est d’instruire.
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Le poète peut s’abandonner davantage aux caprices de l’imagination. La mémoire physique , telle que nous l’avons décrite ci-dessus , est ce qu’on appelle X imagination passive ; entre les images que nous fournit la mémoire physique , choisir et assembler celles qui expriment le mieux l’idée de beauté, c’est ce qu’on appelle X imagination active.
SECTION IV Du Langage.
§ 1er. — Principe du langage.
Un de nos mouvemens instinctifs , ainsi que nous le verrons plus bas, est la production du geste et de l’articulation; mais un être pourrait penser d’une part et de l’autre articuler et gesticuler sans établir entre ses pensées et ses paroles le rapport d e signification.
Nous croyons donc qu’un principe tout particulier de notre intelligence nous porte à produire des gestes et des articulations comme expression de nos pensées.
L’idée de signe et de chose signifiée ne peut être le produit de l’éducation; car comment le père ferait-il entendre au fils que par tel son il entend tel objet, si celui-ci n’était pas porté de lui-même à prendre un son comme signe d’un objet P
Cette remarque sera plus frappante si on l’applique à la désignation d’un fait de conscience, comme amour, haine, etc.Comment le père fera-t-il comprendre au fils que par certain geste et certain son il veut signifier un fait qui se passe en son âme, si le fils n’est pas porté naturellement à établir un rapport de signification entre ce qu’il éprouve lui-même et ses propres gestes, ses propres articulations P Pensée, mouvement extérieur, idée de signe et de chose signifiée, tels sont selon nous les élémens du langage.
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§ II. — De la Proposition.
Un jugement exprimé en paroles s’appelle proposition.
Toute proposition se compose de deux mots ou de deux ternies, puisque tout jugement se compose de deux élémens.
Dans un jugement il y a toujours un concret et un abstrait , c’est-à-dire un complexe et une qualité abstraite de ce complexe , ou enfin un individu substantiel et une qualité qui appartient à cet individu. De là, deux termes dont l’un est dit substantif ou sujet, l’autre adjectif ou attribut.
Tous les mots du langage sont susceptibles d’être pris tantôt substantivement, tantôt adjectivement, parce que nous transportons notre idée de substance tantôt à un objet, tantôt à un autre.
Locke et Condillac ont jeté de grandes clartés sur cette partie fondamentale de la grammaire.
L’attribut étantmoins complexe que le sujet est plus général que celui-ci, voilà pourquoi l’attribut est dit le grand terme ou le grand extrême, tandis que le sujet se nomme le petit terme ou le petit extrême de la proposition.
§ III. — De la Définition.
Une proposition qui avait attiré particulièrement l’examen des logiciens est celle qu’on appelle définition.
Donner le genre le plus proche auquel appartient un objet , et la différence exacte qui le constitue espèce à part dans ce genre, c’est ce qu’on appelle le définir.
Quand la définition est exacte , elle convient omni et soli definito , c’est-à-dire à tout le défini, et rien qu’au défini.
Telles sont les deux premières qualités de la définition. Les logiciens en ajoutaient deux autres, qui étaient la clarté et la brièveté.
Une définition claire pour celui qui connaît le genre
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auquel appartient le défini deviendra obscure pour celui auquel ce genre est inconnu. On sera donc quelquefois obligé de définir le genre lui-même , et d’embrasser une série assez longue de genres et d’espèces, c’est-à-dire de faire plusieurs définitions. Mais toute définition ne se composant que d’un genre et d’une espèce, est nécessairement courte, ou bien elle n’est pas ce que les logiciens entendaient par définition. f
Puisque la définition comprend le genre le plus pro- ! chain de l’objet défini, et la différence qui le constitue espèce de ce genre, il est clair qu’on ne peut définir ni le genre suprême ni les individus.
§ IV. — De l’Argumentation.
Le raisonnement revêtu de paroles s’ appelle argumentation. Le raisonnement complet renferme trois jugemens; l’argumentation consiste donc en trois propositions.
Lorsque les trois propositions sont exprimées, l’argumentation prend le nom de syllogisme. On l’appelle enthymeme , lorsqu’une des trois propositions est passée sous silence ; épichérème , lorsque chacune des deux propositions qui précèdent la conclusion est accompagnée de sa preuve; sortie, lorsque plusieurs entbymèmes sont enchaînés l'un à l’autre, de telle sorte que le conséquent du premier serve d’antécédent au second , et ainsi de suite jusqu’à la conclusion. L’argumentation se nomme exemple, lorsqu’au lieu d’un genre on ne cite qu’un échantillon de ce genre; et enfin dilemme , lorsque deux syllogismes embrassant toutes les suppositions possibles sur un sujet aboutissent à la même conséquence.
Dans tout syllogisme régulièrement constitué , l’une des deux prémisses doit contenir la conclusion , l’autre doit tirer la conclusion de la première prémisse.
IO 6 LIVRE I, DE l’intelligence.