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DÉFENSE DE LA PSYCHOLOGIE

L’ancienne philosophie avait noté, soit dans sa logique, soit dans sa métaphysique, quelques-unes des fonctions intellectuelles, et par conséquent des facultés de l’esprit. On les étudie maintenant en détail, on y joint plusieurs facultés dont les anciens n’avaient pas parlé; c’est ce qui forme la psychologie. Ainsi la psychologie traite entre autres choses de sa propre base ou de la connaissance que l’esprit acquiert de lui-même, de la connaissance par les organes matériels, de la raison intuitive, delà mémoire, etc.

Elle s’occupe de distinguer et de classer toutes les notions élémentaires, et par conséquent elle pose les fondemens de chaque science ; mais elle n’en suit aucune dans ses complications. Par exemple la psychologie constate la nature et l’origine de notre notion de grandeur et de nombre , et elle abandonne aux mathématiques le soin de suivre la grandeur et le nombre dans toutes leurs combinaisons. Après avoir décrit de quelle façon nous acquérons la connaissance d’une qualité de la matière , elle s’arrête , et laisse à la physique le devoir d’exposer le jeu de toutes les propriétés matérielles. Quand elle a montré en nous cet instinct naturel qu’on appelle croyance à l’autorité, et qu elle en a indiqué les conditions principales , son rôle est fini : le reste devient la tâche de la critique historique.

La psychologie n’a point d’autre genre de rapport avec ces études , qui sont encore appelées comme elle du nom général de philosophie intellectuelle et morale. Ainsi elle constate notre notion de justice, de droit, de devoir ; elle la sépare de tout ce qui doit en être séparé; mais la manière

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dont cette notion s’applique à tous les détails de la société humaine, la subdivision des droits et des devoirs fait l’objet d’une autre science qu’on appelle la morale. Ainsi encore la psychologie cherche à caractériser la nature de notre notion de beau; mais les développemens dont cette notion est susceptible composent la branche connue sous le nom & esthétique et cultivée surtout en Allemagne. Il en est de même à l’égard des notions de cause, de substance, d’unité, de nécessité, etc...; la psychologie montre en quoi elle diffère des notions sensibles; mais l’examen approfondi de ces notions forme, sous le nom di ontologie ou de métaphysique générale , une branche de la philosophie intellectuelle tout-à-fait séparée de la psychologie. Quant à la logique , si l’on entend par ce mot une simple théorie du raisonnement, on doit la comprendre dans la psychologie ; si au contraire on désigne par là l’exposition complète de toutes les causes de nos erreurs et les moyens d’y remédier, on ne doit pas encore la séparer de la psychologie , sur laquelle il faut l'appuyer de tous points ; mais on peut la cultiver comme une seconde partie , qui est à la psychologie ce que la pathologie et la thérapeutique sont à Y anatomie et à la physiologie.

De toutes les parties de la philosophie intellectuelle et morale , c’est la psychologie qui a fait le plus de progrès , et qui est la plus cultivée de nos jours. Elle n’a , comme on l’a vu, d’autres rapports avec les études qui sont comprises, comme elle, sous le nom de philosophie , que de leur fournir leur point de départ. Si la morale n’est pas encore arrivée à l’état rigoureux et exact des mathématiques , la psychologie n’en est pas cause; ou bien, si on l’accuse du retard de la morale , il faut lui savoir gré des progrès de la géométrie , car sa relation avec l’une et l’autre science est absolument de la même nature. Si l’on redoute Y ontologie ou la métaphysique , qu’on ait tort ou raison , cette répugnance ne regarde en rien \n psychologie, qui

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est tout-à-fait distincte des spéculations sur la substance et la cause , et dont les progrès ne sont liés en rien avec la marche de cette autre partie de la philosophie.

Cependant on conteste la légitimité delà psychologie, et Ton dit que l’esprit humain peut acquérir la connaissance de toutes choses, excepté celle de ses actes. Examinons cette question.

Il est de fait que nous connaissons certains phénomènes qu’on appelle étendue tangible , forme, température, poids , mouvement, couleur, son , odeur, saveur, et que nous les rapportons à un principe qui n’est pas nous. On appelle.ee principe matière . Mais il est de fait aussi que nous connaissons d’autres phénomènes , que nous nommons perception, jugement, songe, souvenir, espoir, crainte, raisonnement, etc..., et que nous les rapportons à un principe que nous appelons nous-mêmes , où esprit. Les premiers phénomènes, ou les corps , nous sont connus par l’intermédiaire d’autres corps que nous appelons nos organes; les seconds nous sont connus sans cet intermédiaire , mais ne nous paraissent pas moins certains. Quand je veux, je sais que je veux; ce n’est ni l’œil, ni la main qui me le fait savoir, mais je le sais. Quand je promets , je sais que je m’engage; je sais, de plus, que j’ai ou que je n’ai pas l’intention de tenir ma promesse. A chaque instant du jour, on m’interroge sur ce genre de phénomènes .que je rapporte à moi, et que je connais, je ne sais comment, mais dont je ne puis nier la connaissance. Comprenez-vous? me dit-on; vous souvenez-vous? aimez-vous ? espérezvous ? Moi-même j’interroge les au tres sur les phénomènes de leur esprit, dont je leur suppose la connaissance, parce que je connais ceux du mien; et je leur demande, à mon tour, s’ils ont réfléchi , s ils ont oublié, s’ils ont douté, s’ils ont craint. Des Anglais s’entretenaient de la mort de Charles Ier. C’est la première fois, dit l’un d’eux, qu’une nation met son aoi en jugement. Combien valait le

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denier romain ? reprend un autre. On s’étonne de la question, et on lui en demande la cause. Il se recueille un instant , et dit que la condamnation de Charles par les Anglais lui avait rappelé celle de Jésus-Christ par les Juifs ; que ce souvenir avait à son tour amené celui de la vente qui fut faite du Seigneur au prix de trente deniers romains, et qu’il avait désiré savoir la valeur de cette monnaie. Voilà donc un homme qui a connu une série assez longue des actes de son esprit, puisqu’il les retrouve dans sa mémoire, et qu’il peut les raconter. Connaître les actes de son esprit, les rechercher attentivement dans sa mémoire , en observer les rapports de similitude et de succession, voilà ce qu’on appelle s’observer soi-même, et c’est là tout le secret de la psychologie,

Locke nous dit que le souvenir est rendu plus facile : i° par l’emploi de l’attention au moment de l’acquisition de la connaissance qu’on veut retenir ; 2° par l’examen réitéré de l’objet de cette connaissance ; 3° par le plaisir ou la peine qui en ont accompagné l’acquisition ; 4° P111' l’exercice simultané de plusieurs sens sur un même objet. S’il ne s’est pas trompé, il a donc observé comment procédait son esprit , et, si nous reconnaissons qu’il a retracé les faits tels qu’ils se passent, nous observons donc comment procède le nôtre.

Instruit de ces phénomènes dont je me reconnais comme le seul principe, un instinct me pousse à leur associer des gestes et des sons; c’est ce qui compose le langage. Le même instinct me fait comprendre que, chez les autres, les gestes et les sons expriment des phénomènes du même genre. Lorsque je vois sur la scène des personnages s’adresser des gestes , et que je les entends former des paroles, il n’y a là pour mes yeux que des mouvemens , et que des sons pour mes oreilles ; cependant, je comprends que ces personnages raisonnent , qu ils espèrent , qu’ils ont de la haine, de l’ambition, de! amour. Ainsi, à ces

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phénomènes matériels qui frappent mes organes j’en associe d’autres qui échappent à mes sens et qui sont purement intellectuels. Mais où en ai-je puisé l’idée ? où , si ce n’est en moi-même ? En effet , prononcez le nom d’amour aux oreilles de l’enfant, ce ne sera pour lui qu’une émission de voix. Il en est de même du mot raisonnnement pour chacun de nous jusqu’à l’âge de trois ou quatre ans, et peut -être jusqu’à un âge plus reculé. Il faut que nous ayons raisonné avant que ce terme nous présente un sens ; afin que des gestes et des sons deviennent pour moi signes ou expressions de sentimens et de pensées , il faut que j’aie connu en moi ces pensées et ces sentimens. Donc mon esprit connaît les phénomènes qui lui sont propres.

Quand on avance que l’esprit se perçoit lui-même, on ne veut pas dire qu’il se contemple dans sa nature ou dans sa substance, mais, tout simplement, que chacun de nous connaît sa propre pensée avant de l’exprimer en paroles ou en signes de pensée. On vous annonce que tel psychologue a déterminé telle loi de l’entendement humain; vous répondez que vous en doutez; or, vous avez connu votre doute, avant de me le dire, ou sans cela vous ne me l’auriez pas dit. Mais comment le principe qui doute peut-il connaître qu’il doute? L’organe observé et l’organe observateur étant le même, comment l’observation peutelle avoir heu? Je n en sais rien. Vous connaissez que vous doutez, comme on connaît qu’on doute; voilà tout ce que j’ai à vous répondre. On a supposé que 1 homme pouvait observer ses passions, parce que les organes qui en sont le siège se trouvent en ce cas distincts des organes qui observent : mais si cela est vrai, la difficulté n’est que changée ou reculée. En effet, de deux choses l’une : ou l’organe observé ne communique pas avec 1 organe observateur, et, alors, expliquez comment un organe matériel peut percevoir ce qui se passe chez l’autre sans qu’il

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y ait action du premier sur le second; ou bien l’organe observé agit sur l’organe observateur, et alors celui-ci ne perçoit encore que cette action exercée sur lui , et il s’observe lui-même. D’ailleurs est-on bien sûr de faire une séparation exacte entre les phénomènes moraux ou les passions , et les phénomènes intellectuels ou les pensées ; et, si l’on était un peu poussé sur ce point, ne serait-on pas exposé à nous accorder plus qu’on ne voudrait? Par exemple, on reconnaîtrait peut-être que l’espoir est un phénomène qui nous est attesté par la conscience : eh bien , l’espoir est un désir mêlé d’un jugement de probabilité. Il y a donc là du moral et de l’intellectuel, et il est évident que notre conscience saisit à la fois les deux élémens de ce fait complexe, ou , en d’autres termes , que dans ce cas je perçois en moi un jugement tout aussi-bien qu’un sentiment.

De ce qu’on ne se rend pas compte d’un fait qui existe, il ne résulte pas qu’on ait droit d’en nier l’existence. Ou bien on tombe dans le paralogisme que l’école appelle ignoraiïtici rei. Ainsi Zénon niait le mouvement parce qu’il ne pouvait le comprendre; ainsi Berkeley niait la matière parce qu’il ne pouvait la concilier avec sa doctrine sur les idées ; ainsi, faute de concevoir comment l’esprit connaît ses actes, vous niez l’existence, non pas seulement delà conscience, mais de la pensée même; car, enfin, si vous ne savez point que vous pensez, personne n’a pu vous l’apprendre; dans les discours vous n’entendez que des sons, dans les écrits vous ne voyez que de petites figures, et le mot de pensée est pour vous vide de sens.

Quelques personnes s’imaginent que l étude des fonctions intellectuelles ne peut consister que dans la détermination des conditions organiques dont ces fonctions dépendent, c’est-à-dire dans la description des protubérances et des dépressions du cerveau. Or, la cranioscopie ne montre que le rapport du cerveau à la

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