‹ Précis d'un cours de psychologieChapitre 44 sur 72 · DEFENSE DE DA PSYCHOLOGIE. I · texte numérisé non relu

DEFENSE DE DA PSYCHOLOGIE. I

fonction intellectuelle; mais la fonction intellectuelle ne se connaît pas par la contemplation du cerveau. Ainsi, le docteur Gall a cru remarquer une coïncidence ordinaire entre la proéminence de telle partie du cerveau et ce qu’il appelle l’instinct de la propriété. Il connaissait donc l’instinct de la propriété, avant de savoir dans quelle portion de l’appareil cérébral il en placerait l’organe. Nous en dirons autant de ce qu’il nomme la sagacité comparative, et de toutes les autres fonctions intellectuelles dont il a tenté d’assigner le siège. Ou bien les mots propriété et comparaison ne signifiaient rien pour le docteur Gall, ou bien il savait les idées qu’il y attachait, c’est-à-dire qu’il connaissait les actes intellectuels que ces mots représentent, et cette connaissance il ne l’avait pas acquise par le scalpel, ni par les yeux, ni par les mains, mais par le procédé que Bossuet appelle la connaissance de soi-même , c’est-à-dire de la façon dont chacun de nous connaît sa pensée. Il n’y a de phrénologie possible qu’à la condition d’une psychologie bien faite ; et chez le docteur Gall la psychologie a précédé la cranioscopie ; et il n’en pouvait être autrement. On voit donc qu’il est possible de faire une psychologie sans le secours de la physiologie ; on ignorera seulement alors le rapport des fonctions intellectuelles avec l’état du cerveau, c’est-à-dire le rapport du moral et du physique, mais on pourra connaître trèsexactement en elle-même la marche des facultés intellectuelles , les caractères de ressemblance ou de différence que présentent les actes de l’esprit, leur rapport de succession, en un mot tout le moral et tout 1 intellectuel de l’homme. Lisez les ouvrages du philosophe Reid, que publie en ce moment M. Jouffroy, vous y trouverez une psychologie beaucoup plus complète , beaucoup plus mé thodique, et beaucoup mieux exprimée que celle qui sert de point de départ à la phrénologie du docteur Gall et de ses successeurs.

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Le seul moyen, dit*on encore, de mettre en évidence les lois logiques de l’esprit humain, c’est de considérer les résultats de l’activité intellectuelle; d’examiner les procédés réellement employés par l’esprit pour obtenir les diverses connaissances exactes qu’il a déjà acquises ; en un mot, de regarder toutes les théories scientifiques comme de grands faits logiques. On veut dire qu’il faut prendre connaissance des jugemens et des raisonnemens par lesquels les savans ont construit leurs sciences. Or, où prendra-t-on cette connaissance P Apparemment dans les discours et les écrits de ces savans ; mais , nous l’avons déjà dit, les écrits et les discours ne sont que des signes de pensée, et ils ne vous apprendront rien si vous n’avez connu par une autre voie ce que c’est que la pensée. J’ai jugé , nous dira tel savant, qu’il fallait classeriez animaux par les organes les plus importans des fonctions animales. Juger , est-ce là un fait matériel que vous puissiez voir ou entendre ? n’est-ce que l’assemblage de ces deux syllabes ju et gerP Classer , c’est comparer , chercher des ressemblances et des différences : si vous savez ce que c’est que comparer , que chercher , vous l’avez appris par l’examen de l’acte intellectuel en lui-même, et sans le secours de la parole ni de la plume, ou bien vous ne comprendrez jamais ces mots.

Il est très-vrai que l’examen attentif du langage est d’un grand secours pour la psychologie. L’esprit opère avec une extrême rapidité, et il produit souvent plusieurs actes différens à la fois; il a une conscience obscure de ces actes pendant qu’ils s’accomplissent; mais, si, dès qu’ils sont accomplis, il ne les recherche pas attentivement dans sa mémoire, comme nous lavons vu faire à cet Anglais, dans l’exemple que nous avons cité, bientôt il ne pourra plus les y retrouver, et ces actes seront pour lui comme s’ils n avaient jamais été. Nous ne pouvons pas ramener ainsi à chaque instant notre réflexion sur ce que

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nous venons de faire, afin d obtenir la connaissance distincte de ce que nous avons fait. De plus, si ce pouvoir nous était donné, il nous faudrait encore, pour faire la science de l’esprit humain, la puissance de retenir tous les résultats que nous aurions obtenus, afin d’examiner en quoi ils se ressemblent ou diffèrent, et comment ils se succèdent. Ces deux facultés nous étant refusées, il est donc fort heureux qu’un instinct naturel ait porté l’homme à revêtir ses idées de paroles. Il note ainsi ses pensées une à une pendant qu’il en a conscience, et si l ecriture vient au secours de la parole, voilà un moyen d’enregistrer un grand nombre d’idées, qu’on est sûr de retrouver* sans avoir besoin d’en charger sa mémoire. Le langage devient donc ainsi pour la psychologie ce que l’algèbre est pour la géométrie : c’est une puissante mnémonique. Par l’examen du langage, le psychologue arrive à des découvertes qu’il n’aurait jamais faites sans cet appui. Mais, encore une fois, de même que les lettres A, B, C, ne sont point un triangle, et ne l’expriment dans une démonstration que pour ceux qui connaissent déjà cette figure, de même le mot croire ou tout autre n’exprime un acte intellectuel que pour celui qui a pris ailleurs connaissance de cet acte.

Mais, de plus, comme les signes qui composent la langue vulgaire ne sont point de l’invention du psychologue, et que tout le monde les emploie chaque jour, le psychologue s’en sert pour faire remarquer l’existence et les différens caractères de tel ou tel acte de l’esprit à ceux qui n’ont pas l’habitude de réfléchir sur leurs opérations intellectuelles, et qui, par Conséquent, les oublient aussitôt qu’ils les ont nommées. Il semble étonnant qu’au moment où l’on vient de nommer un acte de son esprit on en perde tout-à-coup la mémoire; c’est cependant ce qui arrive tous les jours. Ainsi, dans des ouvrages où l’on avance que nous ne pouvons connaître nos propres actes in tel

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lectuels, on trouve des phrases telles que celles-ci : « fo- « béis à une nécessité logique ... Je crois avoir découvert... « Faire une abstraction... Se livrer a une méditation sé- « rieuse... Avoir une opinion exagérée de ses propres for- « ces... Nourrir des espérances chimériques... Concevoir des « idées exagérées de l’importance de l’homme... Eclaircir « une notion... Les idées gouvernent et bouleversent le « monde... Tout le mécanisme social repose, en dernier « résultat, sur des opinions... Notre activité intellectuelle est suffisamment excitée par le pur espoir de découvrir les « lois des phénomènes... Une trop grande attention donnée « aux détails empêche d apercevoir V ensemble. » Les deux dernières phrases sont surtout remarquables en ce qu’elles contiennent deux lois de l’esprit humain, marquées, depuis long-temps , par presque tous les psychologues. Maintenant, nous demanderons à l’auteur de ces phrases comment il sait ce que c’est qu’une abstraction, une méditation sérieuse , une opinion , une notion claire ; comment, si son esprit ne s’observe pas lui-même et n’a point connaissance de ses actes, il peut parler d 'idées, et dire quelles gouvernent, le monde, etc... Les signes du langage nous servent donc ici à ramener un esprit préoccupé par d’autres matières , et à lui faire reconnaître que l’intelligence est douée de conscience, ce qu’il avait oublié après l’avoir constaté lui-même par la parole.

C’est ainsi que tous les sceptiques ont été pris par leurs actions ou parleur langage.On se fait un système qui nous force à rejeter une partie de la connaissance humaine, et I on est bien résolu de tenir ferme jusqu’à la fin; mais on n’est pas tellement en garde contre l’évidence qu’elle ne se glisse quelquefois dans la place. Bentham nie l’existence de toute conception d’obligation morale; mais on trouve dans ses écrits plusieurs passages , où le mot devoir est employé avec tous les caractères que lui reconnaissent les moralistes de l’école opposée. Pyrrhon révoque en doute l’existence

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des corps extérieurs, et l’on est obligé de le détourner des précipices ; mais un jour il s’emporte contre son cuisinier, et le poursuit jusqu’à la place publique, la broche en main.

La prétention de certaine secte philosophique est de tout réduire dans notre esprit à la connaissance par les organes extérieurs. En conséquence, ainsi que Diderot l’a dit sans le prouver , il n’y a point d’objet de connaissance qui ne soit susceptible (Tune représentation sensible , c’està-dire qui ne soit l’un des phénomènes matériels qui frappent nos sens. Or , nous demandons qu’on donne une représentation sensible à une nécessité logique , à une découverte , à une abstraction , à une méditation , à une opinion, à une espérance , à X attention , etc... La même secte explique tout en médecine par X irritation ; or , nous demandons encore si X irritation est le dur ou le mou , le chaud ou le froid , le rouge ou bleu , le doux ou l’amer , etc... Il faut qu elle soit quelqu’une de ces choses pour tomber sous les sens ; le terme $ irritation n’a d’acception propre qu’en psychologie ; nous savons parfaitement bien ce que c’est qu’un esprit irrité, et nous le savons par la conscience; hors de là, ce mot n’est plus employé que méthaphoriquement; c’est ainsi qu’on dit: des flots irrités , une blessure irritée , un organe irrité . Je sais qu’on veut désigner , par le mot & irritation , la cause inconnue d’une augmentation de sensibilité et d’action dans un organe; mais d’abord l’augmentation de sensibilité n’est pas perçue par l’instrument du chirurgien , mais par l’esprit du malade ; ce qui rentre encore dans la psychologie, car c’est celui qui souffre qui se connaît souffrant ; de plus , il est singulier qu’un des ennemis les plus déclarés de la psychologie , pour désigner le principe sur lequel repose tout son système médical, se soit servi justement d’une métaphore psychologique. Il est évident que X irritation n’est pas susceptible d’une représentation physique , ou bien elle sera telle couleur , telle odeur , telle résistance, etc...

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