DÉFENSE DE LA PSYCHOLOGIE
Alors , prenez le nom de ce phénomène matériel , et laissez là le mot d’ irritation.
Mais ce ne sont pas seulement les termes de la psychologie, c’est-à-dire les signes des connaissances acquises par la conscience , qu’on voit employés par ceux dont la prétention est de tout réduire à la connaissance par les sens extérieurs ; ils se servent aussi des mots de la pure ontologie , de cette métaphysique générale avec laquelle la psychologie ne doit pas être plus confondue qu’avec les mathématiques. Ils devraient bannir de leur langage tout ce qui rapelle ces conceptions de cause , de possible , de nécessaire et de contingent , etc..., que la métaphysique distingue des notions purement sensibles , et qui , en effet, ne sont pas susceptibles de représentation physique. Mais ils nous parient de la tendance constante de toutes les molécules les unes vers les autres ; or , l’œil voit le mou-* vement, il ne voit pas la tendance; ce mot suppose dans les élémens matériels une force , une aptitude , une virtualité, êtres métaphysiques, ou vérités rationnelles , qui ne tombent ni sous les sens extérieurs , ni même sous la conscience, mais qui sont du domaine de l’évidence rationnelle , comme les axiomes mathématiques. Ils nous parlent de lois invariables ; ils devraient se contenter de parler de phénomènes qui n’ont pas encore varié , car autrement ils concluent du passé à l’avenir, ce qui dépasse encore les sens et la conscience ; ils anticipent sur l’idée de nécessité qui leur est interdite , car les sens voient que telle chose est , et non qu’elle doit toujours être. Il ne faut point parler de gravitation , mais de chute des corps, car on pourrait croire que, par gravitation , vous entendez la cause de leur chute , ou leur tendance à tomber, et la chute seule est sensible. Enfin, il faut rayer le mot d’ excitation, qui est en psychologie ce que Yirritation est en pathologie : ce mot suppose une action exercée par le corps étranger sur l'organe, et en conséquence un rapport de cause et
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eP effet; or, le rapport de cause et d’effet est de la métaphysique ; les sens extérieurs ne montrent que des rapports de continuité , ou de ressemblance et de différence matérielle, etc., etc.
Sans doute, la physique , voulant se borner à constater les ressemblances et les différences des phénomènes sensibles et leur ordre de succession , a eu raison de ne plus chercher à pénétrer la nature intime des êtres, à approfondir la notion de substance, à découvrir les causes finales, etc. Mais elle n’a pu se séparer tout-à-fait, comme on l’a vu, des conceptions métaphysiques; c’est que ces conceptions font partie de l’esprit humain , et qu’il est fort difficile de les chasser entièrement. Les vérités rationnelles ne sont pas moins positives que les phénomènes matériels; seulement elles sont d’une nature différente : quand on veut ne s occuper que des phénomènes physiques, on fait bien d’écarter les vérités rationnelles , si l’on peut y parvenir, parce qu’on mêlerait des faits qui ne se ressemblent pas; mais, si on les écarte, on ne les anéantit point pour cela, et il n’en faut pas nier l’existence : d’autres esprits se plairont à les méditer, car les vérités qu’on appelle exclusivement métaphysiques ont autant de réalité que les vérités mathématiques, et l’on peut comprendre les unes et les autres sous le nom commun de vérités rationnelles . Tel esprit s’est distingué à l’Ecole polytechnique par la facilité avec laquelle il comprenait le calcul différentiel et intégral, qui, s il eût pris connaissance des travaux de Leibnitz autre part que dans les on dit des causeurs de philosophie, serait peut-être maintenant absorbé dans ses méditations sur la substance , la cause et la nature intime des êtres; et , s il méprisait alors la psychologie, ce ne serait plus en raison de la parenté qu’on lui suppose avec l’ontologie , mais bien plutôt parce qu elle lui paraîtrait, comme les sciences physiques , occupée à noter de purs phénomènes, à saisir des rapports
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de ressemblance , de différence et de succession , sans pénétrer l’essence des choses , et il ne verrait dans les psychologues que des gens qui passent leur vie à ramasser des coquilles et à chercher en qux>i se ressemblent ou ne se ressemblent pas les cirons.
Les phénomènes matériels, les actes de notre esprit et les vérités rationnelles, voilà trois ordres distincts. Pour les bien étudier , il est à souhaiter qu’on les sépare : on n’y est cependant pas encore tout-à-fait parvenu. Il faut dire même que, si la physique renonce un jour à concevoir la relation de cause et d’effet dans les rapports de contiguité ou de succession que nous montrent les sens, elle sera plus homogène , mais offrira beaucoup moins d’intérêt , et perdra l’avantage qui l’élève aujourd’hui au-dessus de la minéralogie ou de la conchyliologie. Quoi qu’il en soit , les trois ordres que nous avons énumérés sont réels et positifs tous les trois : le premier est l’objet, des organes extérieurs ou de la perception matérielle, ou de l’ observation physique ; le second, de la connaissance de soi-même ou de la conscience, ou encore de X observation psychologique; et le troisième est l’objet de la raison intuitive. Si ceux cuii s’occupent du premier ordre veulent prouver la non-existence des deux autres, il faut qu’ils fassent rejeter une partie considérable des mots de la langue qui servent à exprimer ces deux grandes sections. Hume a déjà tenté de proscrire tous les termes qui expriment les vérités rationnelles. Selon lui , il ne faut plus prononcer l'es mots substance, cause, devoir, justice, nécessité, etc., parce que, comme il le démontre fort bien, ni les sens extérieurs, ni la conscience, n’atteignent les objets représentés par ces mots. "Vous devez faire la même tentative contre tous les termes qui expriment la connaissance que l’esprit acquiert de sa propre marche; il faut que vous supprimiez les mots les plus ordinaires du langage jusqu’à ceux-ci : s’occuper, négliger, facile , diffi -